Entretien

Christophe Monniot (2)

Où l’on parle de Campagnie et d’Yvette Horner...

Entre les cafés, la fumée et le tilt du flipper, suite de l’interview de Christophe Monniot.
Il revient sur la génèse du trio « La Campagnie des musiques à ouïr » et le fameux concert avec Yvette Horner à Sons d’Hiver 2001.

Quatrième Partie : La Campagnie des Musiques à Ouïr

  • Est-ce que c’est à cette époque-là que la Campagnie des Musiques à Ouïr est créée ?

Oui, c’est en 1995. Il y a 2 à 3 ans de travail à Rouen dans des groupes, des rencontres. Et puis au bout d’un moment, il fallait que je parte un peu de cette influence de Laurent, un peu microcosmique.
J’ai eu cette info sur le conservatoire de Paris pour aller dans un lieu où il y a la plus grande bibliothèque musicale de France, où il y a toutes les pointures solistes, d’orchestre. Pour moi c’était un vivier de choses à écouter que je n’avais pas eu à la fac, donc j’avais besoin de ça, besoin de me cultiver l’oreille par l’écoute en temps réel, pas par la pédagogie officielle.
C’est ce que j’ai fait quand j’étais au conservatoire : aller à toutes les sessions d’orchestre, aller écouter des symphonies de Messiaen, des quatuors de Chostakovitch, des trucs merveilleux joués par des gens pointus - c’est un faible mot, sur leurs instruments.
Donc je me suis inscrit à ce truc-là, j’y suis rentré, c’était génial parce que j’avais un appartement social.
Mais je ne savais pas comment me payer mon déménagement, Charolles lui venait de s’acheter une baraque avec un corps de ferme, avec un toit à refaire entièrement, et pas de concerts en vue. On s’est dit qu’on allait jouer dans la rue, et de là est né la Campagnie des Musiques à Ouïr.
Au début il y avait un troisième copain Alex Trecelle à la trompette (du coup moi j’étais au baryton) qui n’est pas resté très longtemps, mais on a fait 2 ou 3 concerts avec lui. Et après Cyril Sergé est venu dans le groupe, comme il était barytoniste, j’ai pris l’alto.
Dès le premier jour on était au centre ville de Rouen, on s’est fait engager par un bistrot-pizzeria. On jouait devant la terrasse, il nous filait 400 balles chacun, on faisait la manche, et il nous filait à manger. C’était génial : 5 jours par semaine. Les deux jours où on ne jouait pas, on venait à Paris jouer à Saint-Michel, à la Contrescarpe et dans des lieux comme ça. Donc, je me suis payé mon déménagement comme ça !

  • Est-ce que dès le départ vous repreniez des chansons ?

Ah oui complètement ! Ca n’a même commencé que par des reprises : très vite on a joué l’Eté Indien, c’est même le premier morceau qu’on ait joué. On avait aussi ce questionnement du swing, donc on jouait aussi Sweet Georgia Brown. Des trucs de rue aussi, Girl from Ipanema, et très vite tout ça à notre sauce, avec un son totalement improbable.
C’est pareil c’était une forme de réponse à « comment s’en sortir dans son décalage d’oreille ».

  • On peut trouver ces chansons ringardes aussi

Oui, ringardes, c’est l’imagerie populaire, mais ce sont des chansons qui nous ont bercé quand on était gamin. L’Eté Indien, j’ai dû danser là-dessus, j’ai aimé là-dessus comme tout le monde. Tino Rossi j’écoutais ça de gré ou de force quand j’étais petit, ça tournait.
C’est ringard, mais c’est en même temps quelque chose dont tu t’es nourri.

  • Comme évolue la Campagnie ?

L’année d’après on a été en pirates à Uzeste. Cyril ne pouvait pas venir, on était à deux avec Denis, on s’est mis à jouer dans les champs. Lubat est venu pour nous virer - il n’y avait pas de festival off, et puis il nous a écouté il a vu qu’on était dans les mêmes genres de problèmes, que ses questionnements étaient peut-être parallèles aux nôtres à cette époque-là.
Il nous a engagé pour jouer dans le festival. Le lendemain, on faisait les soli sauvages : c’est une superbe promenade à travers le paysage avec des points d’arrêt pour le public. On a joué dans une menuiserie, on était à moitié nus, on s’était mouillés, on avait mis des feuilles de vigne, on s’était couvert de suie. On était tous les deux avec Lubat au fond qui jouait des machines à bois. Et il nous a engagé l’année d’après. On a fait notre premier concert dans le chapiteau Alban Lubat, et de là sont venues des offres de concerts.
Donc on a été amenés à beaucoup tourner, et là Cyril était moins prêt à nous suivre. Il nous a prévenu qu’il ne pouvait pas continuer. C’est pour ça que Rémi [Scuito] - que j’avais rencontré au conservatoire est rentré dans le groupe.

Cinquième Partie : Avec Yvette !

  • Pourquoi as-tu voulu faire cette rencontre avec Yvette Horner ?

C’est venu de plusieurs points. On a rencontré Fabien Barontini [Le directeur artistique de Sons d’Hiver] à Uzeste, qui est quelqu’un de très ouvert. L’année où on y était on a aussi entendu Jacques Berrocal avec ses Bad Boys, on jouait juste après lui et on a eu le malheur d’entendre son concert : c’était absolument mythique, vraiment inouï (au premier degré).
On s’est dit que si on jour on pouvait jouer avec lui, on se devait le faire.
C’est venu dans les conversations avec Barontini qui nous a proposés donc pour 2001 un concert avec Berrocal. On a réfléchi, on s’est dit que Berrocal c’était bien, mais ce n’était peut-être pas suffisant : ça allait sonner dans une direction malgré tout. On avait peur de trop ressembler à ses Bad Boys.
Et il se trouve que par une heureuse coïncidence, l’année dernière à Musicora, en me baladant, en essayant d’aller chiner des becs et des anches, je tombe sur Yvette Horner avec sa suite. Je me rue sur elle, je lui fais le baise-main, je me présente. Je lui dis qu’elle fait partie de mon imagerie d’enfance et que si d’aventure il était possible de faire une rencontre musicale ce serait un grand plaisir. Et son agent m’a donné son numéro de téléphone tout de suite.
On a proposé à Fabien Barontini qui a accepté, et on a mis le chantier en route.

  • Comment se sont passées les répétitions au départ ?

Ce n’est pas du tout la même école. On a dû répéter une quinzaine de fois en tout, des répétitions à quatre avec Berrocal, à quatre avec Yvette, puis à cinq.
Rien que le fait de faire des partitions simples pour qu’Yvette n’ait pas trop de trucs à tourner, le fait de se prendre la tête à faire des montages au ciseau, le tout a été une énorme débauche d’énergie de notre part.
Elle avait compris qu’on jouait avec notre trio, qu’elle jouait avec son groupe et après on faisait un truc ensemble.
Il a fallu lui expliquer ce que c’était qu’une rencontre musicale pour nous, argumenter…
Ensuite on a commencé à parler d’improvisation, elle nous dit « Ah oui, l’improvisation je ne vais pas en faire ou alors il faut que ce soit bien écrit, mon arrangeur m’en écrit, écrivez-moi de bonnes improvisations ! ».
En même temps, le fait que ce soit bien passé dépend de ce genre de choses.
Elle nous a traités de voyous en fait : « je vous aime bien parce que vous êtes des voyous ». On lui avait fait écouter quand même un panaché de ce qu’on faisait. Par exemple, sur le disque [de la Campagnie] on joue un morceau qui s’appelle « La bourrée des mariés » (c’est un morceau que j’ai écrit pour un de mes potes à Rouen, c’était mon cadeau de témoin), je fais un chorus et Rémi l’a relevé, l’a adapté pour l’accordéon et Yvette l’a joué.
Elle a fait une improvisation écrite ! Elle a changé deux ou trois notes et c’est devenu comme une espèce de mini concerto pour accordéon, parce qu’elle a ajouté de la volubilité, ce que je ne fais pas trop au saxophone. Et puis après ça on a défendu notre volonté du décalage d’oreille et de l’ouverture vers une forme de liberté des sons les uns vis-à-vis des autres, les uns avec les autres.
Travailler sur une forme qui peut être ad lib, rien que ça c’était très compliqué. Toute cette mise en œuvre a été difficile.

  • C’était risqué, ça pouvait très bien se planter…

Ah oui. Mais en même temps c’est une grande professionnelle, une très très bonne musicienne, vraiment. Mais ça n’a pas été sans questions.
Avec Berrocal, non plus ce n’était pas sans questions... il a apporté de la poésie à ce concert. Il a apporté de l’éther, quelque chose d’atmosphérique.

  • Est-ce que vous cherchez à le sortir en disque ?

On a réécouté, et je ne sais pas, je me demande s’il n’y a pas plus d’émotions que de musique et je ne suis pas sûr que ça tiendrait sur un disque. Je pense qu’il y avait plus de musiques pendant les répétitions vers la fin, quand on commençait à bien se sentir tous les cinq.
Mais au concert il y a eu une émotion incroyable. L’idéal aurait été de trouver quelque chose au milieu.

  • Vous en avez refait un le 2 novembre 2001

On devait en faire plus, mais il y a un problème c’est qu’Yvette Horner coûte très cher : c’est une grande star. Ca crée des problèmes financiers, et puis ça fait un peu peur aussi, malgré tout.

  • Vous avez d’autres projets de rencontres ? Il y avait un vidéaste à l’Olympic Café en septembre

Oui, on continue avec lui. Le vidéaste s’appelle Jean-Marc Chapoulie et improvise depuis peu avec nous, le mélange marche bien aussi. On s’est rencontré à Uzeste.
On est partis en Afrique du sud, en novembre [2001]. Pour bosser dans une école d’art pour noirs. On a joué avec un plasticien, un danseur et un poète dans un spectacle en zoulou et en anglais.

  • On a des chances de voir ça en France ?

Ce serait l’idéal. Ce n’est pas facile parce que la France exporte plus une image qu’elle importe une rencontre, c’est plus délicat. Enfin, il me semble.

  • Denis Charolles, m’a parlé d’un projet avec Ornette Coleman…

Oui, mais alors là, c’est un grand rêve parce que je l’ai rencontré. C’était à une master class où je jouais. Je ferme les yeux, je faisais un chorus sur un blues, j’ouvre les yeux et il y avait Ornette Coleman devant moi. C’était un des moments musicaux les plus forts de ma vie. Et il m’a parlé.

A suivre...