Scènes

Chroniques stambouliotes 5 : portrait d’Arto Tunçboyacıyan

Rencontre avec Arto Tunçboyacıyan, percussionniste, vocaliste, compositeur et poly-instrumentiste arménien.


Invité par İlhan Erşahin dans le cadre de l’Istanbul Jazz Festival, le compositeur, vocaliste, et multi-instrumentiste arménien Arto Tunçboyacıyan, très célèbre en Arménie et en Turquie, évoque ses multiples collaborations, son enfance à Istanbul, sa vie dispersée aux quatre coins du monde, et sa conception de la musique au-delà des genres.

Une chambre d’hôtel luxueuse dans les étage du Marmara Hotel, grand immeuble en contrebas du quartier de la tour Galata. Par la fenêtre, une vue à couper le souffle sur un Istanbul moderne et chaotique. Confortablement installé dans un fauteuil, oud à portée de main, Arto Tunçboyacıyan se prépare en vue du concert du Love Trio [1], auquel il est invité par İlhan Erşahin. Percussionniste, compositeur, chanteur, cet artiste très aimé dans son pays, et qui joue aussi du duduk, est le leader de l’Armenian Navy Band, dont le nom est un clin d’œil au fait que l’Arménie, pays sans ouverture sur la mer, n’a pas de marine. Ce nom a été choisi « pour montrer notre confiance en nous. On peut faire voguer notre navire sans eau. Les gens qui nous acceptent et nous écoutent sont notre mer. » Réunion de onze musiciens venus d’Erevan, ce groupe rassemble aussi bien des instruments traditionnels (qanûn, kamancheblul…) que des instruments du jazz contemporain comme le saxophone, la basse ou la trompette. Extraordinaire croisement entre les racines de la musique folklorique anatolienne et le jazz d’aujourd’hui, cette musique « avant-garde folk » est à l’image de la vie d’Arto, cosmopolite et fragmentée.


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Arto Tunçboyacıyan © Alix de Cazotte

Arto Tunçboyacıyan est très attaché à ses racines arméniennes et à sa famille ; il s’est d’ailleurs fait tatouer sur l’avant-bras une phrase prononcée par son petit-fils Seto, 9 ans : « Life is like a dream, one day we will wake up and face reality. It is the place from where we all started » [2] Il a grandi à Istanbul et a dû faire face dès son enfance à l’intolérance turque envers les minorités et à la violence quotidienne. « À l’école, on nous apprenait en cours d’histoire que nous étions les ennemis, que la culture arménienne était mauvaise. Imaginez entendre ça à six ans — qu’est ce que vous en faites ? ».

Mais c’est justement l’adversité à laquelle il sa été confronté qui a forgé et construit sa conception de la musique : « Quand j’étais enfant, il fallait apprendre à réagir à temps quand on marchait dans les rues. C’était une question de vie ou de mort (…) c’est pour ça que beaucoup d’Arméniens deviennent artistes. L’art est une sorte de protection. » Il semble que la création soit pour lui aussi salutaire que la respiration, un mécanisme de défense. « Tu survis, tu t’en souviens, et ensuite tu réagis au bon moment. Toutes ces expériences, tu dois t’en souvenir au bon moment. La musique, c’est ça. » Arto insiste beaucoup sur cette notion de « réaction » ; il assure ne pas s’être préparé pour le concert à venir ; il attendra ce qui vient, réagira en conséquence, « comme une conversation, comme ce qu’on fait maintenant ». Sur son dialogue avec İlhan Erşahin et le Love Trio, il explique simplement : « J’essaie d’analyser leur caractère et de m’adapter, de me plier. Il faut apprendre à faire partie d’un tout. » Un précepte que l’on retrouve dans le disque Human Element (2011, Abstract Logix), qu’il a réalisé avec Matthew Garrison (basse) Scott Kinsey (clavier), Gary Novak (batterie) et, pour un morceau, John McLaughlin (guitare). Un mélange inattendu de jazz, de funk et de fusion, derrière lequel la voix d’Arto, comme un écho, distille des accents folk.

Cet amour de l’improvisation spontanée se traduit aussi par un refus des codes et des genres : « Je ne veux pas donner d’étiquettes aux musiques : rock, funk, ceci ou cela… » Pour cette raison, il semble décontenancé par l’étiquette « jazz » donné au concert à venir, et préfère le terme d’« avant-garde folk », plus énigmatique, plus ouvert, plus libre. Ce terme « ne donne pas de direction, on ne peut pas en deviner la nationalité ». Cette ouverture d’esprit et cette curiosité l’ont amené à collaborer avec les musiciens les plus divers, notamment Chet Baker, Al di Meola, ou Joe Zawinul, mais aussi, dans un tout autre registre, la chanteuse turque Sezen Aksu et le groupe de métal System of A Down. Un éclectisme qui en dit long sur sa soif de découvertes, d’« expériences » et de « réactions » — mots qui reviennent souvent dans son discours — mais qui ne l’éloigne jamais de l’amour de ses racines. C’est les larmes aux yeux qu’Arto évoque son voyage en Anatolie et le silence des grandes plaines — « Je vous jure, on y entend le bruit des planètes ».

Personnage à part, chaleureux et atypique pour qui musique et vie ne font qu’un, Arto Tunçboyacıyan est généreux en anecdotes et en légendes. Il offre d’ailleurs à qui le mérite un petit livre de poche, un recueil d’aphorismes philosophiques de son cru : 200 Thoughts, 200 Million Meanings, Outside Looking In. « C’est un homme magique ! » nous confie le batteur du Love Trio Kenny Wollesen, « une sorte de chaman ».