Entretien

Coco Zhao

Un chanteur de Shanghai au Festival de jazz de Montréal

Shanghai, la plus occidentale des villes chinoises. Dans les années 20 et 30, c’est le règne de la pègre et des bordels. Dans ces lieux se développe un jazz local que la « libération » communiste de la fin des années 40 relèguera aux oubliettes. Coco Zhao, pilier androgyne des nuits de la mégalopole, fait renaître ces thèmes dans un CD paru chez Effendi Records, « Dream Situation ». Il se produira le 6 juillet au Festival de Jazz de Montréal.




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Photo : © X/DR

Mon nom chinois est Zhao Ke (赵可). Je suis né en 1977 dans la province du Hunan, dans une petite ville isolée appelée Shaoyang, mes parents jouent l’opéra traditionnel du Hunan, le Qiju. A 9 ans, papa m’a donné un piano acheté à Canton, et m’a enseigné quelques connaissances de base. En 1987, quand j’ai eu 10 ans, j’ai réussi l’examen d’entrée au collège du conservatoire de musique de Wuhan. Je me suis spécialisé dans l’étude du hautbois classique, ainsi que du piano. En 1993, quand j’ai fini mes études à Wuhan, je suis entré au Conservatoire de musique de Shanghai où j’ai étudié l’écriture et la direction d’orchestre, en me spécialisant dans l’écriture classique et moderne, le hautbois classique et le piano classique.


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Photo : © Li Jun

Quand j’étais collégien, comme la situation financière familiale n’était pas brillante, je jouais du piano dans les bars, ce qui couvrait mes frais scolaires et diverses dépenses. Ensuite, j’ai continué à jouer et à chanter de la pop-music en chinois ou en anglais ; puis, avec des camarades de classe, on a formé un groupe, on faisait de la pop et du rock pour s’amuser. A cette époque, on jouait au Cotton Club. Un soir de 1996, est venu un musicien étranger originaire de l’Utah, il s’appelait Matthew Harding, il chantait « Misty » en s’accompagnant à la guitare. Sa musique me troublait et je lui ai demandé de quel type de musique il s’agissait. Il m’a dit que ça s’appelait du jazz. Il m’a montré trois morceaux, « Misty », « Autumn Leaves » et « Summertime ». Je me suis dit que j’allais essayer, et depuis je ne me suis plus arrêté. Jusqu’à aujourd’hui, il m’arrive souvent de chanter ces trois chansons. La surprise est un joli cadeau !

Je suis devenu chanteur un peu par accident. Il faut parfois faire des choix dans la vie. Mais je n’ai pas laissé tomber le piano. Quand j’écris des chansons, je pratique le chant et le piano, mais mon pianiste, Huang Jianyi, joue bien mieux que moi. Sur scène, je lui laisse cette tâche… (rires). En ce qui concerne le hautbois, j’apprécie beaucoup sa sonorité, notre affinité est peut-être prédestinée, mais je n’aime pas tellement en jouer sur scène.

L’échange le plus inoubliable a eu lieu en 1998 avec Betty Carter. Elle a provoqué en moi une sorte de sensation d’ouverture… Quand j’ai commencé à chanter, je sonnais un peu comme Billie Holiday, puis comme Dianne Reeves, enfin comme Betty. Maintenant, j’ai ma propre sonorité.

J’écoute tout le temps toutes sortes de musiques, quel qu’en soit le genre, du moment qu’une musique m’émeut, j’écoute avec mon cœur. Au plan de la performance vocale, j’adore Betty Carter, Bjork aussi, mais je préfère les chants ethniques des montagnes des peuples de tous les pays, ils sont plus primitifs, plus naturels, c’est là que s’opère la fusion du cœur et de l’esprit.


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Photo : © Li Jun

De nos jours, en Chine, on veut surtout de la pop music easy listening, c’est pourquoi le jazz n’en est qu’à ses débuts. Bien sûr, en Occident le jazz a une longue histoire. Mais je pense que dans la grande majorité des pays du monde, le jazz connaît le même problème. A Shanghai, c’est différent, parce que dans les années 20 et 30 du siècle dernier, le jazz était à la mode, c’est pourquoi aujourd’hui il n’est pas difficile de trouver un endroit pour en jouer ; mais le public qui y va pour écouter du jazz est minoritaire. Je pense qu’en soi, le jazz n’est pas la musique de tout le monde, mais je ne pense pas qu’il soit réservé à une élite. Le jazz appartient à ceux qui l’ont choisi.

Depuis 1997, je me produis tous les ans à l’étranger, notamment en France et dans le reste de l’Europe, et j’ai la chance de toujours rencontrer des publics qui m’aiment.

Mon groupe existe depuis plus d’un an. Il est constitué de Huang Jianyi (p) et Zhou Xia (kb) de Shanghai, et de deux musiciens américains, E.J. Parker (b), originaire de l’Ohio et Chris Trzcinski (d). En outre, il y a Peng Fei (vln) qui vient du nord-est de la Chine. Les musiciens chinois et moi sommes issus du conservatoire de musique de Shanghai, les Américains jouent ici depuis trois ans. Après qu’on a fait le bœuf et joué ensemble, ils ne sont plus repartis et on a formé un orchestre. On peut dire que notre association était prédestinée.

A 20 ans, j’ai enregistré en Corée du Sud des chansons que j’avais écrites et composées, en m’accompagnant moi-même. Ça s’appelle Heartstrings (心弦). Mais ça date de fin 1998, j’ignore si ça se trouve encore dans le commerce. Durant le concert de Montréal, je reprendrai, avec quelques modifications, deux des chansons issues de ce CD. Par ailleurs, j’ai enregistré un autre CD chez EMI il y a environ un an, intitulé All that Shanghai Jazz. C’était le projet d’un ami - je n’y étais pas le seul chanteur - avec quelques jazzmen de Shanghai, j’ai juste participé pour quatre chansons.

Mon nouveau CD, Dream Situation est une collection de vieux morceaux du Shanghai des années 30 et comprend aussi une chanson contemporaine éponyme. Je ne veux pas trop en parler, car je pense qu’il faut laisser au public un espace pour se faire son idée, une place à l’imagination. Donc, écoutez-le, c’est le meilleur moyen de le comprendre. Mon bon ami, le violoniste Peng Fei et moi-même l’avons produit. On a associé ma créativité et les compositions de Peng Fei.

Je chante en chinois et je pense que, du point de vue musical, une langue et une prononciation différentes peuvent procurer une sensation sonore différente, mais ça ne va pas plus loin que ça. Je pense que la musique en elle-même est un langage que tout le monde est capable de comprendre.

Je suis très content et très reconnaissant que Jean Vanasse et Alain Bédard m’aient apporté aide et soutien, je remercie également Effendi Records qui a publié ce disque. En tant que premier groupe chinois à jouer au festival de jazz de Montréal, un si grand festival, nous avons beaucoup de chance et sommes très honorés ! J’espère seulement pouvoir y faire une très bonne prestation et avoir l’occasion d’échanger et de collaborer avec des musiciens venus du monde entier, pour élargir mes connaissances.

J’espère également pouvoir, à partir de là, construire un pont musical, vaste et solide, entre les artistes de Shanghai, de Chine et les autres pays. Ainsi la famille de la musique s’agrandira, et s’enrichira de multiples facettes.