Scènes

Collision Collective, Première étape (Rouen)

Cinq collectifs ont décidé d’unir leurs forces pour proposer le temps d’un week-end une Collision Collective itinérante. Première étape à Rouen, fief des Vibrants Défricheurs.


Les collectifs fleurissent dans toutes les villes où la culture a encore un peu de place, entre raison budgétaire et assoupissement sécuritaire. Lyon, Grenoble, Paris, Lille, Nantes, Tours, Bourg-en-Bresse, la cartographie tient d’un réseau de plus en plus maillé de jeunes artistes mus par la volonté de créer ensemble les conditions suffisantes pour s’exprimer à leur guise au-delà des cloisonnements stylistiques et esthétiques. Cinq d’entre eux ont décidé d’unir leurs forces pour proposer le temps d’un week-end une Collision Collective itinérante. Première étape à Rouen, fief des Vibrants Défricheurs.

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Raphaël Quenehen © F. Barriaux

S’il n’était pas aussi ancien que l’affranchissement des Européens par rapport à la tutelle de l’industrie du jazz étasunienne, au crépuscule des Trentes Glorieuses, on pourrait envisager le mouvement des jeunes collectifs hexagonaux comme résultant d’une génération spontanée. Ces habits neufs parent en revanche des artistes qui ont compris que le collectif sous-entendait une direction commune sans figure de proue définie ; un paradigme libertaire qui tranche avec les amicales de cultivateurs d’ego des générations passées.

Petits enfants de l’ARFI et des groupes informels qui parsèment la musique électronique, le Grolektif (Lyon), le Coax Collectif (Paris), le Capsul Collectif (Tours), 1Name4ACrew (Nantes) et les Vibrants Défricheurs (Rouen) mènent de front une multiplicité de projets qui mêlent jazz, rock, musique savante et musique traditionnelle de tous coins du monde et même du bout de la rue. Aux musiciens s’agrègent des plasticiens ou des comédiens, tous unis pour faire vivre des projets, les porter auprès des collectivités locales et mutualiser la pénurie. C’était le thème de la table ronde organisée le samedi après-midi à UBI, un lieu rouennais indispensable pour laisser cette culture s’épancher. Une occasion de pointer les perspectives communes à ces jeunes artistes, quel que soit leur environnement.


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Ekko © F. Barriaux

Suite à ce débat, le duo Ekko des Nantais de 1Name4ACrew s’empare des lieux ; la musique chambriste et propre à la rêverie du contrebassiste Jérémie Ramsak et du trompettiste David Morand accompagne idéalement les fauteuils douillets d’UBI, qui tranchent avec l’atmosphère glaciale du dehors. Le son très rond de la contrebasse est un port d’attache au large duquel la trompette navigue, s’emparant des espaces et de la proximité des spectateurs. La simplicité d’Ekko est un voyage miniature aux reflets changeants. Onirique était le mot de passe en ce début de journée ; le matin, les Vibrants Défricheurs avaient proposé une installation appelée Perce-Plafond : le spectateur allongé contemple des dessins projetés au plafond pendant qu’on improvise aux alentours. Ekko anime parfois des siestes musicales pour enfants en maternelle ; Perce-Plafond est donné dans les hôpitaux, les prisons et les résidences pour personnes âgées. La volonté de jouer un rôle social dans la cité est manifeste ; c’est le dénominateur commun à tous ces collectifs.


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Héloïse Divilly © F. Barriaux

La station couchée du samedi matin était bienvenue : il fallait se reposer après la soirée de la veille au Chat Vert, club de jazz rouennais dont la programmation s’ouvre de semaine en semaine. Sur scène, deux trios (Kaskavel et Vocuhila) ainsi qu’une jam session qui se transformera vite en bal pétulant et tardif. La première formation, régionale de l’étape, regroupe deux membres de Papanosh, le claviériste Sébastien Palis et le saxophoniste Raphaël Quenehen, et la nouvelle venue des Vibrants, la batteuse Héloïse Divilly. Originaire de la Réunion, celle-ci insuffle avec beaucoup d’élégance des rythmiques impaires traditionnelles dans la transe exubérante et universaliste qui habite les deux compères. Kaskavel, ça crie, ça hurle, ça groove ou ça chantonne intérieurement des hymnes insulaires passés à la moulinette Free qui convoquent tous les folklores imaginaires.


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Vocuhila © F. Barriaux

Un relais idéal pour les Tourangeaux de Vocuhila à la grammaire ornetto-colemanienne éprouvée : le contrebassiste Jean-Jacques Goichon entame un set plein de tension où sa relation avec le batteur Etienne Ziemnak tient parfois de l’affrontement. Cette base rythmique solide est érodée par le jeu pugnace du saxophoniste - alto, forcément alto - Maxime Bobo, dont même les puissants sifflements d’anches conservent une grande légèreté. Une formule nerveuse et tonitruante, qui met en perspective l’héritage free de la plupart des musiciens témoins de cette fructueuse Collision.


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Julien Desprez © F. Barriaux

Le plat de résistance de ce week-end en terre seinomarine a été servi au 106, hangar portuaire transformé en SMAC de la métropole rouennaise. Pour chasser les frimas, rien de tel que la chaleur tropicale d’Acapulco. Le solo de guitare de Julien Desprez, une des têtes chercheuses du collectif Coax, ouvre la soirée sous un déluge. Le musicien est seul au milieu de ses pédales, il fait corps avec son instrument, prolongement de ses doigts mais aussi réceptacle de ses poings. Les gestes sont précis et rapides, virtuoses à plus d’un titre. Les sons tressaillent en même temps que les muscles, ou restent tapis dans le murmure d’une électricité qui s’épanche comme un produit inflammable.


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Umlaut Big-Band © F. Barriaux

A la suite de cette aridité poétique, les cinq entités ont invité un grand ensemble, lui-même issu du collectif européen Umlaut. L’Umlaut Big Band est une formation étonnante : quinze musiciens versés dans les musiques créatives, parmi lesquels on retrouve le pianiste Bruno Ruder ou le contrebassiste Sébastien Beliah. Tout ce beau monde revisite avec sérieux le patrimoine jazz des années 20. Derrière des pupitres, les saxophonistes Pierre-Antoine Badaroux (Die Hochstapler) et Antonin-Tri Hoang (Novembre) investissent la musique de danse de Gene Gifford et consorts pour mieux en révéler la grande complexité.

Entre Acapulco et le programme d’Umlaut Big Band, il y a un monde - celui où évoluent les artistes de tous ces groupes. Un monde vaste, festif, chatoyant comme ce pique-nique du dimanche au cours duquel le duo OrTie conclura avec Romain Dugelay (Grolektif) un week-end en tous points réussi. Ce monde, ils le cultivent eux même. Prochaine moisson à Tours les 13 et 14 février.