Scènes

Copenhagen Jazz Festival brille de mille feux

Ce festival annuel de jazz dans la capitale danoise est une expérience ultime. Il faut se construire une programmation personnelle parmi plus de 1300 concerts dans 130 lieux. Un défi.


Le programme complet est un journal, épais et écrit tout petit. On dirait un annuaire. Chaque jour, des dizaines de concerts, classés par heure. Il faut donc déjà passer deux bonnes heures pour élaborer un programme qui prenne en compte les esthétiques des concerts, leurs horaires et les lieux afin de pouvoir enchaîner les uns après les autres. Pour cela, l’indispensable bicyclette danoise est de mise.

Le programme sur le site internet du festival permettant de classer par styles de jazz (exercice hautement risqué en général), j’ai quand même pu réduire les propositions à quelques dizaines en sélectionnant « Avant-garde » et « Expérimental ». Un choix délibéré qui va avoir plusieurs conséquences. D’une part, je n’irai voir aucun des concerts « officiels », d’autre part je vais aller de surprise en surprise et enfin, je vais découvrir des lieux étonnants de la ville, car qui dit musique avant-gardiste dit lieu insolite : cette équation est universelle.

Ainsi, au Mellemrummet, auberge de jeunesse du quartier Nørrebro, dont le sous-sol aménagé en salle de concert-bar contient, bien tassées, une quinzaine de personnes et cinq musicien.nes, on a pu entendre un projet prometteur mené par le trompettiste norvégien Erik Kimestad et le saxophoniste allemand Philipp Gropper. Un équilibre entre le rythme hypnotique des batteuses / percussionnistes Cornelia Nilsson (Suède) et Greta Eacott (U.K.) et les deux soufflants, soutenu par les nappes synthétiques de Rasmus Kjaer, le régional de l’étape.

On retrouve le trompettiste Erik Kimestad dans le quintet Nezelhorns de la saxophoniste danoise Nana Pi à la Galleri Krebsen, dans le quartier latin, où le collectif de musiciens et artistes danois Barefoot a établi sa résidence pour la durée du festival. Ici, sur les deux étages, ouverts sur la cour, on s’installe dedans ou dehors pour écouter la musique. A l’ouverture, c’est l’œuvre « Orkankanon » qui est jouée. Une pièce spatialisée sur deux niveaux avec une partition temporelle et sensitive, comme un jeu de rôle. On y retrouve Nana Pi, mais également le Suédois Henrik Olsson à la guitare et le Polonais Tomasz Dąbrowski à la trompette. C’est là également que le trompettiste présente le dernier disque du quartet Ocean Fanfare, une musique autour de l’écho, très expressive, avec un son bien travaillé et « à la recherche d’un tropisme danois » !

Jeppe Zeeberg and the Absolute Pinnacle of Human Achievement @ BLOX

BLOX est un centre d’architecture, de design et d’exposition au bord de l’eau, un paquebot de verre et de béton. En bas, à la croisée des escaliers, une scène présente des concerts décalés, dont celui du pianiste fantasque autant qu’incontournable [1] Jeppe Zeeberg qui présente avec son groupe le nouveau disque Universal Disappointment, une relecture brutaliste et humoristique des musiques de bal, du contrepoint canonique et toutes sortes d’influences dans un collage très nerveux. Une belle découverte.

Philipp Gropper présente son propre groupe Philm et fête la sortie du disque Consequences dans le hall du nouveau théâtre royal, le Skuespilhuset, l’un des lieux dédiés au dispositif European Jazz Highlights du festival. Accompagné du batteur Oliver Steidle, du clavier Elias Stemeseder et du contrebassiste Robert Landfermann, le quartet délivre, sur cette scène placée face au bras de mer qui coupe la ville en deux, une musique hachée et incisive, comme des traits de crayons avec de belles fulgurances qui résonnent dans ce grand espace vitré d’où l’on voit glisser les bateaux.
On entendra également sur cette scène du Skuespilhuset le trio norvégien du batteur Gard Nilssen à la rythmique énergique et bruissante, bien en phase avec son bassiste Peter Eldh ainsi que le duo du Danois Lars Greve (sax, clar) et du guitariste norvégien Kim Myhr. De lentes mélopées bruitistes de la clarinette s’élèvent par-dessus les longs accords qui s’étirent de la guitare, jouant avec l’écho, le silence, la douceur, comme une vibration bourdonnante.

Au Huset-KBH (la maison) on trouve de tout sur plusieurs étages, c’est un lieu important de la vie culturelle depuis 1970. Dans le Husets Biograf, un cinéma d’art et d’essai, un concert vidéo présente le travail de la vidéaste Ingerlise Øllgard, projeté sur l’écran et sur les murs, autour du concept de genre et sur le Kenya. Sur scène le quartet Hum suit les images dans un style rock lâche et lointain. Un autre jour, au dernier étage du Huset, dans la salle Xenon, on tombe sur le concert de la pianiste polonaise Hania Rani, une musique froide dans une atmosphère surchargée de kitsch.

Hess is more @ Apollo

L’Apollo, bar-restaurant niché dans le musée d’art contemporain de Charlottenborg, est central, entre le Nyhavn et Kongens Nytorv.
C’est ici que se déroule chaque soir la cérémonie Hess is More, un concert-concept déjanté emmené par le groupe du batteur Mikkel Hess et mis en scène, costumé et décoré par une équipe de théâtre. Chaque soir, un.e invité.e vient se joindre au groupe qui joue autour d’une table de banquet, en toge, une sorte de transe électronique, psalmodiée, à laquelle le public peut participer. Debout sur la table, tournant, marchant, le spectacle est partout, plein d’humour dans la parodie de secte. Ce soir, c’est la percussionniste anglaise Greta Eacott qui participe.
Dans la journée, la cour de l’Apollo propose des concerts, avec un.e musicien.ne programmé.e et ses invité.e.s.

Au légendaire Jazzhus Montmartre, le club historique de Copenhague où la quasi-totalité des musiciens américains sont passés, surtout dans les années 60 et 70, le mur est couvert de photos témoignant de ces visites. Ici, pendant le festival, on peut terminer la soirée en assistant à une jam-session. La population est jeune et assez féminine, comme du reste pour l’ensemble du festival.

Lars Greve, Susana Santo Silva, Mark Solborg et Paul Lovens @ Koncertkirken

La Koncertkirken est une église désacralisée devenue lieu de conférences et de concerts. Étrange ambiance pour assister au concert (et à l’enregistrement) d’un quartet étonnant inventé par le guitariste danois Mark Solborg avec Susana Santos Silva (trompette), Lars Greve (clarinettes) et Paul Lovens (batterie). Le grand batteur allemand est mis en avant et colore sa musique de multiples sonorités. La trompettiste est à l’aise dans un registre habituel, usant de son vibrato, jouant avec sa sourdine, avec toujours son sens de la narration qui la fait justement intervenir, aux moments opportuns. L’alchimie fonctionne bien entre elle et le batteur et l’ensemble du groupe est d’une grande expressivité.

La Studenterhuset est un lieu d’échanges géré par les étudiants de l’université, où l’on peut boire, manger et écouter des concerts. La scène est au fond d’une cour ombragée qui n’a rien à envier à certaines places toscanes. Le quartet du cornettiste suédois Tobias Wiklund est inclassable. La musique puise dans le blues et le funk, l’orgue et le cornet enchantent l’assemblée de jeunes étudiants, c’est festif et joyeux. Cela ressemble à Louis Armstrong jouant avec EST, s’il fallait un élément de comparaison.

Le festival est aussi présent dans les nombreux parcs de la ville, en cet été tempéré, et le plus connu de tous, le Kongens Have, accueille la plus grande scène du festival sur laquelle le groupe de musiciennes Shamania réunies par la percussionniste danoise Marilyn Mazur prodigue ses bons soins de chaleur, de plaisir et de rythmes énergiques. On trouve également dans cet ensemble hétéroclite et débridé la saxophoniste improvisatrice Lotte Anker et la contrebassiste de Gurls, Ellen Andrea Wang, une jolie surprise. La scène ressemble à un bazar de bédouin, les gens dansent, ça sent l’herbe, tout le monde a l’air bien.

Kødbyen, les anciens abattoirs – une véritable ville dans la ville – est aujourd’hui un quartier de la culture et de la fête. Restaurants, pubs, salles de concerts, boites de nuits mais aussi galeries, artistes, lieux de rencontres, etc… repeuplent, parfois sans réel aménagement, les différents bâtiments : abattage, équarrissage, tannage, découpe, charcuterie, etc…
Au bout d’une allée transversale se trouvent côte à côte un restaurant jamaïcain de soul-food et le 5e.
Le 5e est un local occupé par le collectif de musicien.ne.s ILK (Independant Label København) qui propose une programmation de grande qualité pendant le festival. C’est aussi le lieu où se croisent la plupart des musicien.ne.s de musique improvisée de la scène danoise, surtout en fin de journée…

Lotte Anker & friends @ ILK

Ici, le trio scandinave HAQ joue une musique planante, à l’électronique maîtrisée, avec un bon batteur, Håkon Berre.
J’y découvre aussi la saxophoniste alto Laura Toxværd dans un solo magnifique, en puissance et en finesse. Elle se déplace dans la petite salle, joue avec les résonances qui font vibrer l’âme de la caisse claire d’une batterie, s’amuse de l’acoustique de la salle. Elle a un son sec, sans souffle et une inspiration qu’on entend venir de loin, du blues.
Plus tard, une soirée autour de la saxophoniste Lotte Anker est en deux parties. Un premier trio violon, contrebasse et sax est très strident, métallique, sec. Lotte Anker joue de l’archet sur son sax et produit un son étonnant. Puis le trio est augmenté d’un pianiste et de Peter Bruun à la batterie. Le son devient plus boisé, plus percussif et le soprano plus glissant.

Günter Baby Sommer, Jonas Westergaard et Jesper Løvdal @ ILK

Le saxophoniste et clarinettiste danois Jesper Løvdal a invité le fantastique batteur allemand Günter Baby Sommer et le bassiste Jonas Westergaard pour un set joyeux. Sommer joue comme un enfant, il chante, il s’amuse, les yeux pétillent. Il suit et dirige aussi, surprend et n’a de cesse de trouver la meilleure couleur au moment clé. Il utilise aussi un harmonica, des trompes, un sifflet, on dirait Roland Kirk à la batterie, d’autant qu’il puise largement dans la tradition du jazz pour s’inspirer. Les trois musiciens s’amusent visiblement.
On y entend aussi le quintet germano-danois Fosterchild d’où émergent le pianiste Jacob Anderskov et le trompettiste Kasper Tranberg.

Enfin, last but not least, c’est au Christianshavns Beboerhus, dans le quartier typique de l’île Christiana que j’entends par hasard le concert le plus marquant, celui de Signe Emmeluth’s Amoeba.

Cette jeune saxophoniste alto danoise (basée à Oslo) est une exceptionnelle découverte. Le groupe a un son très puissant et une grande interaction se joue sur scène. Emmeluth a un son cuivré, structuré et sa musique (elle compose tout) est assez formelle même si les cadres sont explosés. Le son d’ensemble, notamment grâce au guitariste Karl Bjorå est plutôt rock (ils sont habitués à des groupes punk-jazz et autres musiques musclées). Emmeluth est une leader, elle emmène tout le monde, avec un son homogène, des montées en puissance coordonnées. Le pianiste Christian Balvig joue beaucoup par clusters, appuyé par le batteur Ole Mofjell. C’est ébouriffant. Cette musicienne a déjà de nombreuses collaborations à son actif, avec la scène scandinave (Gustavsson, Nilssen-Love, Rasmussen…) et ses enregistrements présentent une grande variété de styles et de directions. Sa musique est déjà particulière, déjà.

Pour finir ce long reportage sur la scène danoise, il me faut remercier Philippe Ochem pour sa sympathique compagnie et surtout la structure Jazz Danmark, dirigée par Eva Frost (ainsi que le chargé de projet Lars Thor Jensen) qui a aimablement invité Citizen Jazz à suivre ce festival. Cette structure émane du gouvernement et aide à la diffusion du jazz danois à l’extérieur du royaume. Il y a de quoi faire, comme vous pouvez le constater.

par Matthieu Jouan // Publié le 8 septembre 2019
P.-S. :

Un mot sur ce festival particulier qui fonctionne comme un parapluie. Il y a une programmation officielle, faite par le Copenhagen Jazz Festival Fonden qui propose des concerts payants dans les grandes salles de la ville, ainsi que des gratuits dans les parcs publics et il y a une autre programmation, faite par des dizaines de lieux dans toute l’agglomération qui entre dans le programme officiel grâce à une adhésion des structures.
Ainsi, l’ensemble des 1300 concerts est inscrit au même niveau dans le déroulé, jour par jour et heure par heure. Avec ses 250 000 visiteurs, ce festival de dix jours ne désemplit pas. Pour autant, si toute la communication porte l’insigne officiel du festival, ce« J » stylisé, on trouve pour chaque lieu indépendant une affiche spécifique qui présente la programmation in situ. Une aubaine pour les collectionneurs d’affiches de festival.

[1Il participe à 11 concerts pendant le festival, en solo ou en groupe.