Scènes

Cordes, voix, tambours et trompettes à Tourcoing

Tourcoing Jazz Festival / Planètes 2016, 30e édition, du 14 au 22 octobre 2016 - 2


Un trio de trompettes magiques : Airelle Besson, Erik Truffaz, Stéphane Belmondo à Tourcoing

Après des débuts vagabonds qui l’ont amené à Roubaix et à Mouscron (Belgique), le festival se recentre sur trois lieux, le théâtre municipal Raymond-Devos, le jazz club Maison Folie Hospice d’Havré et le Magic Mirrors à Tourcoing.

Mardi 18 octobre 2016
Autour de Chet : du beau monde pour un hommage sensible
C’est le spectacle en hommage à Chet Baker, conçu par Clément Ducol, qui ouvre la 30e édition du festival au théâtre Raymond-Devos. Sous la houlette du grand Bojan Z., un quartette complété par Cyril Atef (batterie, percussions), Christophe Minck (basse) et Pierre-François « Titi » Dufour (violoncelle, batterie) ainsi qu’un quatuor à cordes peaufinent l’écrin où trompettistes et chanteurs viennent déposer leurs notes.

La voix enregistrée de Chet Baker évoquant Dizzy Gillespie et Charlie Parker ouvre le concert et le chant grave sans paroles de Sandra Nkaké lui répond dans la pénombre : premier frisson de la soirée.
Dans une lumière souvent crépusculaire, le concert a ensuite fait entendre quelques-uns des plus grands trompettistes français actuels et quatre chanteurs : Sandra Nkaké, Piers Faccini, José James et Hugh Coltman. Faccini inaugure les duos qui vont se succéder avec Stéphane Belmondo. Sa superbe voix grave de crooner module admirablement dans « Let’s Get Lost » tandis que Belmondo adopte une sonorité proche de la trompette bouchée.
Je retiendrai de ce concert l’interprétation très énergique d’Hugh Coltman dans « Born To Be Blue » où le jeu incisif, percutant et brillant d’Erik Truffaz est très applaudi, comme les fantaisies sonores de Bojan Z sur son clavier numérique. Sandra Nkaké signe avec Stéphane Belmondo une interprétation de « My Funny Valentine » à donner le frisson et son duo avec Airelle Besson dans « Grey December » est un des plus émouvants de la soirée. Il faudrait aussi citer le remarquable trio qui réunit les trompettistes et le duo Bojan Z & Stéphane Belmondo…


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Sandra Nkaké, Bojan Z et Airelle Besson au Tourcoing Jazz Festival 2016

Ce concert est réglé comme un ballet, les entrées des uns, scénarisées, chorégraphiées même pour Sandra Nkaké, se faisant en simultané avec les sorties des autres. Malgré ces enchaînements, on ne peut se défendre parfois d’une impression de lenteur. Une voix off guidant succinctement l’auditeur d’un titre à l’autre serait certainement appréciée.

Le rappel nous réservait encore quelques surprises. Nous avons vu, après une entrée dansante d’un très bel effet, Sandra Nkaké jouer brièvement de la trompette suivie de Belmondo au piano avant que tout le monde reprenne sa place et que la conclusion revienne au trio de trompettistes pour un final de toute beauté.

Mercredi 19 octobre 2016
Sarah Lenka chante Bessie Smith : une Bessie survitaminée
La chanteuse, qui a remporté le prix Sacem de la Révélation Jazz vocal féminin 2007, vient de consacrer un album d’hommage à Bessie Smith, I Don’t Dress Fine (Jazz & People, 2016). On a un peu de mal à imaginer la jeune femme blonde, avec sa tresse qui fait penser à Heidi ou à Gretel, dans la peau de Bessie ! Mais le but de Sarah Lenka n’est pas d’incarner l’Impératrice du blues ; il est de redonner vie à ses chansons.

Pour ce concert prévu au jazz club mais finalement donné à la chapelle de la Maison Folie Hospice d’Havré, elle est entourée d’une formation originale : Manuel Marchès (contrebasse), Fabien Mornet (banjo, dobro), Taofik Farah (guitare nylon) et Camille Passeri (trompette). Avec ce groupe talentueux, Sarah Lenka donne à Bessie Smith une coloration pop et folk assez inattendue, ce qui n’empêche pas quelques blues traditionnels.

Énergique, expressive, dotée d’une voix puissante, bien timbrée, légèrement voilée, fêlée, qui sait se faire rauque quand il le faut et prendre parfois des aspects enfantins, Sarah Lenka défend le répertoire de Bessie avec conviction. Et peu lui chaut que sa vitalité, son optimisme, qu’elle a du mal à masquer, aient quelque difficulté à s’effacer devant le blues de Bessie. Les thèmes traités par la grande chanteuse américaine lui paraissent universels, ses commentaires les relient même à sa vie personnelle, il lui semble donc naturel de les « rhabiller » comme dit joliment Alex Dutilh. Il faut croire qu’elle a raison car le public ne boude pas son plaisir.

Jeudi 20 octobre 2016
Christian McBride trio : haut, très haut
L’homme aux trois cents enregistrements, le lauréat de cinq Grammy Awards, le compagnon de scène ou de studio de Pat Metheny, Chick Corea, Joshua Redman, McCoy Tyner, Brad Mehldau, Herbie Hancock, John McLaughlin, Sting et Paul McCartney, etc., le nouveau directeur du Newport Jazz Festival, fait une entrée dynamique et triomphale.
Le premier titre est très rapide et met en valeur la virtuosité du leader et la grande vélocité du pianiste Christian Sands à la main droite voltigeuse.
Christian McBride, qui ne jouera ce soir que de la contrebasse, enchaîne avec une superbe ballade, comme s’il voulait montrer qu’il n’est pas seulement un virtuose et que la subtilité et la sensibilité ne lui sont pas étrangères. Le public ravi semble n’en avoir jamais douté.
On revient à un titre très rapide où le contrebassiste se plaît à jouter avec son batteur, le remarquable Jérôme Jennings qui signe des merveilles de rythme et de musicalité.
La mélodie qui suit est très intimiste. C’est une de ces pièces qui permet d’apprécier pleinement un trio. L’équilibre est parfait entre les trois musiciens qui savent varier les climats dans un même titre. McBride s’efface un instant pour laisser place à un duo de haut vol entre la contrebasse et le piano.
La suite du concert est à l’avenant et nous conduit de sommet en sommet. Christian McBride transpire abondamment sous son petit chapeau qu’il enlève fréquemment pour s’éponger. Il a l’air ravi de l’accueil qui lui est fait et n’hésite pas à proposer, comme un moment de détente, un vieux titre disco des années 1970 : le public ravi est complice et manifeste son désappointement quand cette belle fête doit s’interrompre.

Stacey Kent : confidence et mélodie
L’artiste, qui a sorti Tenderly fin 2015, a choisi de revisiter ce soir une grande partie de son répertoire. Stacey Kent a fait la part belle aux standards de Jobim qu’elle affectionne, y ajoutant quelques titres français et des créations souvent signées de son mari Jim Tomlinson (saxophones et flûtes avec l’écrivain Kazuo Ishiguro.
Après un premier titre de Tomlinson qui devrait figurer sur le prochain album, occasion d’un très mélodieux solo de saxophone ténor, on arrive très vite au premier titre de Jobim, « Photograph ». La voix de Stacey Kent se prête admirablement à ces ballades lentes, langoureuses où la mélancolie le dispute à la poésie.
Au rayon français, « Les amours perdues » de Gainsbourg prennent dans sa bouche une fraîcheur acidulée que n’avait pas l’original. « La Rua Madureira » de Nino Ferrer comme « Jardin d’hiver » de Benjamin Biolay et Keren Ann sont chantées avec beaucoup de sensibilité. Mais celle que je préfère est, sans aucun conteste, « L’Étang » de Paul Misraki, tirée du film « Un drôle de dimanche » (1958). Stacey Kent la dédie à son grand-père francophone et francophile. L’émotion est palpable dans sa superbe interprétation et le saxophone soprano vient encore ajouter au charme élégiaque de cette ballade.
Outre son mari, la chanteuse a la chance d’être très bien accompagnée par Jeremy Brown (contrebasse), Graham Harvey, merveilleux pianiste et Josh Morrison, admirable à la batterie dans les rythmes brésiliens.
Stacey Kent est manifestement chez elle à Tourcoing et sa complicité évidente avec le public donne l’impression d’un concert au coin du feu dans ce théâtre Raymond-Devos plein à craquer.

Anne Paceo, Circles : laissez-vous emporter
Je ne dis ici que deux mots d’un concert magique dont j’ai déjà parlé dans ces colonnes.
Les baguettes d’Anne Paceo (batterie et chant) nous entraînent dans un univers aux sons épicés avec la complicité active de Leila Martial dont la voix se bonifie sans cesse, d’un Christophe Panzani enflammé aux saxophones et à la clarinette basse et d’un Tony Paeleman (claviers) très inspiré.
On n’a pas envie de sortir de ces cercles-là.

Mélanie de Biasio : un cérémonial intime
Tout au long du concert, le chapiteau du Magic Mirrors est plongé dans la pénombre. On a parfois l’impression de se trouver dans un tableau flamand enfumé d’où ne sortiraient que quelques fortes lumières.
Dans la première et très longue chanson, les paroles sont aussi parcimonieuses que les lumières. Mélanie de Biasio les distille de sa voix grave de velours avec une gestuelle et une diction fort hiératiques. A de rares moments près, le piano, la batterie et le synthétiseur se contentent de tisser sur cet ensemble un léger voile sonore.
Avec le second titre, les choses évoluent peu. On note l’apparition de la guitare et de la flûte pour accompagner cette sorte de transe hypnotique. Un éclat de lumière révèle parfois un geste ralenti ou un effet de transparence.
On poursuit avec un titre plus nerveux, plus rythmé par la batterie de Dré Pallemaerts qui entraîne dans son sillage Pascal Mohy (piano), Samuel Gestmans (contrebasse) et Pascal Paulus (synthétiseur à l’ancienne). Mélanie de Biasio poursuit la modulation murmurée de son chant même lorsque le volume du quartette instrumental prend de l’ampleur.
Le piano prélude en notes sombres pour la dernière chanson du concert. Le chant de Mélanie est toujours aussi retenu mais on sent qu’il ne demanderait qu’à prendre son envol. Il n’en sera rien. Les instruments menés par une batterie énergique auront beau devenir plus joyeux, plus dynamiques, la chanteuse ne changera rien ni à son chant ni à son jeu de scène. Il en sera de même pour le rappel.

Le public quitte lentement le chapiteau, sur la pointe des pieds, attentif à ne pas parler trop fort pour ne pas briser ce climat quasi religieux.