Cowboy Bebop, le jazz animé à dessein

Je devais avoir une dizaine d’années lorsque j’ai découvert Cowboy Bebop. Téléchargé par mon frère aîné sur l’ordinateur familial, l’anime est d’abord entré dans ma vie par sa musique. Je me rappelle distinctement entendre, fascinée, les trompettes de « Tank ! » pendant que mon frère passait l’OST en boucle, et m’amuser à barbouiller d’un anglais approximatif cette phrase devenue culte : « I think it’s time we blow this scene. Get everybody and their stuff together. Okay, three, two, one, let’s jam. »
Avant même de découvrir l’histoire de Spike Spiegel et de son équipage, une question m’obsédait déjà : comment un générique d’animation japonais sur des cow-boys de l’espace pouvait-il sonner aussi… jazz ?

Démian Big Bang © Sony Pictures

Cette sorcellerie, on la doit à la rencontre de deux génies : celle du réalisateur et scénariste Shin’ichirō Watanabe et de la compositrice Yoko Kanno. Avec Cowboy Bebop, Watanabe fait voler en éclats les codes de l’animation japonaise classique. Il ne raconte pas seulement l’histoire de chasseurs de primes errant dans l’espace : il construit un univers où chaque élément — l’image, le rythme, les personnages, mais aussi la musique — contribue à créer une identité singulière.

Pour cela, il choisit de confier la bande originale à Yoko Kanno, avec qui il avait déjà collaboré sur Macross Plus. Leur dialogue artistique devient rapidement un véritable échange : la musique inspire la mise en scène, tandis que les personnages et les situations nourrissent les compositions. Watanabe expliquera même que certains morceaux composés par Kanno pendant l’écriture de la série ont directement influencé certaines séquences, ou encore que la compositrice lui inspire la personnalité du personnage d’Ed. Leur collaboration ne consiste donc pas simplement à illustrer une œuvre déjà existante : la musique participe pleinement à sa construction.
Dans Cowboy Bebop, elle n’est jamais un simple accompagnement. Elle devient un personnage à part entière, capable de porter une émotion, une atmosphère ou une scène entière. Difficile, par exemple, d’imaginer le combat entre Spike Spiegel et le dealer Asimov Solensan sans le jazz incandescent de « Rush ! ».

La bande originale est à l’image de la série : un mélange foisonnant d’influences qui refuse les frontières. Le jazz, dans tous ses états, mais aussi le blues, la bossa nova, le heavy metal, la J-pop ou encore la musique électronique se côtoient dans un ensemble d’une étonnante cohérence. Les genres se répondent, s’entrechoquent et s’enchaînent avec une évidence presque déconcertante. Une musique hybride, ludique et profondément vivante, qui donne à chaque personnage et à chaque scène une couleur particulière.
Derrière cette alchimie, on retrouve Yoko Kanno et son ensemble, les Seatbelts. Un nom qui signifie littéralement « ceintures de sécurité » et qui ferait référence, selon la pochette de leur album de 1998, aux musiciens attachant leur ceinture avant leurs jams pour éviter de se blesser. Composé de musiciens japonais, américains et français issus d’univers très différents, le groupe incarne parfaitement cette volonté de mélange.

Au fil des années, cette bande originale est devenue bien plus qu’une simple musique d’anime. Elle s’est transformée en un véritable répertoire, intemporel, dont l’influence dépasse largement l’œuvre de Watanabe. C’est aussi ce qui rend si particulière la possibilité de l’entendre aujourd’hui jouée sur scène : Cowboy Bebop n’est plus seulement une série ou un film que l’on regarde, mais un univers musical qui continue de vivre.

Démian Big Bang © Sony Pictures

Si la musique de Cowboy Bebop est devenue culte, elle reste pourtant rarement donnée à entendre sur scène.
En prélude à l’avant-première organisée à la Japan Expo, le Démian Big Band était chargé de faire revivre ce répertoire devenu mythique. L’idée pouvait surprendre : si les Seatbelts évoquent parfois, par leur puissance orchestrale, l’esthétique du big band, les compositions de Yoko Kanno n’ont pourtant pas été pensées pour cette formation, mais davantage dans l’esprit d’une fanfare. La curiosité était donc de mise.

Fondé fin 2024 par Démian Nicolas-Demart, le big band réunit principalement de jeunes musiciens issus des conservatoires. Dès sa création, le projet s’est construit autour d’une envie simple : défendre des répertoires rarement joués dans cette configuration. Sur scène, dix-huit musiciens, pour la plupart très jeunes. Face à eux, un public inhabituel pour un concert de jazz : cosplayeurs, otaku ou simples amateurs de culture japonaise venus assister à la projection du film prévue en seconde partie de soirée. Dès les premières notes de « Tank ! », les applaudissements éclatent spontanément. Beaucoup n’ont sans doute jamais assisté à un concert de jazz, encore moins vu un big band sur scène. Pourtant, tous semblent immédiatement familiers avec cet univers.
Derrière sa batterie, Démian guide les contrastes et les nuances sans jamais figer le jeu. Chaque section trouve naturellement sa place, laissant les individualités s’exprimer sans perdre la cohérence de l’ensemble.
Comme beaucoup de membres du Big Band, Démian connaissait déjà parfaitement l’univers de Cowboy Bebop : « Ce qui m’a beaucoup marqué dans Cowboy Bebop, c’est l’éclectisme des thèmes abordés, des styles cinématographiques et des références musicales. On passe du polar au western, de la science-fiction au cyberpunk, et la musique suit exactement cette richesse. Rien n’est conservateur. C’est une source presque inépuisable de création et d’interprétation pour les musiciens. »

Démian Big Bang © Sony Pictures

Au milieu du répertoire de Cowboy Bebop, le big band glisse deux compositions de Charles Mingus, dont « Fables of Faubus ». Un choix loin d’être anodin. Il témoigne d’abord de l’identité musicale de l’ensemble, mais fait également écho à l’amour de Shin’ichirō Watanabe pour le contrebassiste. Le réalisateur poursuivra cette passion quelques années plus tard avec Kids on the Slope, série entièrement construite autour de cette musique et notamment nourrie par l’œuvre de Mingus.
Avant d’interpréter « Fables of Faubus », Démian rappelle le contexte politique dans lequel Charles Mingus compose ce morceau, en réaction au gouverneur ségrégationniste Orval Faubus. Sans forcer le parallèle, il souligne également la manière dont certaines œuvres continuent de dialoguer avec notre présent. Comme il le résume : « C’est important de jouer une musique qui a un message, qui tient un discours ou qui transpire un engagement politique clair, car au sein du big band nous sommes tous politisés et concernés par ce qui se passe actuellement. »
Le répertoire de Cowboy Bebop est également enrichi par plusieurs arrangements réalisés par Démian lui-même, notamment celui de « The Real Folk Blues », repris à la demande d’un des musiciens de l’ensemble.

Les morceaux s’enchaînent sans accroc malgré un temps de préparation relativement court. Chaque thème laisse place à plusieurs improvisations où les personnalités musicales de chacun commencent à se dessiner. Certains prennent davantage de risques, notamment sur Mingus où le discours devient plus libre, parfois presque bruitiste. D’autres restent plus réservés. Cette diversité constitue finalement l’une des forces de l’ensemble. Comme le souligne Démian : « Pour l’impro, ils ont tous des styles très différents, du hard bop au free. Il n’y a pas d’esthétique imposée. Chacun propose son langage. »

Si l’on ne retrouve pas tout à fait l’urgence, l’exubérance ou l’énergie débordante des Seatbelts, le Démian Big Band ne cherche jamais à les imiter. Son interprétation est plus mesurée, parfois plus sage. J’aurais peut-être aimé entendre davantage de cette folie, de cette liberté presque irrévérencieuse qui traverse les compositions de Yoko Kanno et qui épouse si bien les personnages de Cowboy Bebop.
Mais c’est aussi ce qui rend cette réinterprétation intéressante : en changeant de formation, cette musique change nécessairement de visage. Elle quitte l’univers de l’animation pour devenir un matériau vivant, approprié par de nouveaux musiciens.
Le concert rappelle surtout une chose essentielle : cette musique dépasse depuis longtemps le simple statut de bande originale. Elle est devenue un véritable répertoire, suffisamment riche pour continuer à vivre, à être réinterprété et à rencontrer de nouveaux publics. Le concert s’achève, comme il se devait, sur une ultime reprise de « Tank ! », pour le plus grand plaisir du public… et, je l’avoue, du mien.

Si vous n’avez encore jamais eu la chance de découvrir cet univers ou si vous souhaitez simplement le revoir sur grand écran, courez dans vos salles de cinéma. Certaines œuvres ne perdent rien de leur puissance avec le temps — et Cowboy Bebop en fait définitivement partie.


Démian Big Band
Alto Sax 1 : Mati Schraibman
Alto Sax 2 : Sacha Grenier
Tenor Sax 1 : Anand Shukla
Tenor Sax 2 : Zephania Lascony
Bari Sax : Louis Chevé-Melzer
Trumpet Lead : Vincent Labarre
Trumpet 2 : Remy Granger
Trumpet 3 : Simon Rech
Trumpet 4 : Lucille Moussalli
Trombone 1 : Antonin Puyo
Trombone 2 : Sola Dault-Makino
Trombone 3 : Solal Dennebouy
Trombone bass : Corentin Brou
Percu : Constantin Barrail
Bass : Clément Lavigne
Piano : Alvar Benhamou
Guitar : Michele Joyce
Drums : Démian Nicolas-Demart