Chronique

Dan Berglund

Dan Berglund’s Tonbruket

Dan Berglund (cb), Johan Lindström (gt, p), Martin Hederos (p, vln, kb, acc), Andreas Werliin (bt, perc)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Nombreux sont ceux qui, deux ans après sa disparition tragique, pleurent encore, et pour longtemps, le pianiste suédois Esbjörn Svensson. Ils n’en finissent pas de se dire que ce musicien si attachant, qui avait su porter sa musique à un haut niveau de reconnaissance de la part du public, aurait eu encore beaucoup de choses à nous dire et de paysages à nous faire découvrir. Leucocyte, son dernier disque - posthume -, d’une incroyable puissance, amorçait d’ailleurs ce que bon nombre d’entre nous considéraient comme une évolution majeure dans son art. Le trio qu’il avait formé – E.S.T. - avec Dan Berglund (contrebasse) et Magnus Östrom (batterie) s’était ainsi imposé comme l’une des formations les plus enthousiasmantes des deux dernières décennies. E.S.T., ses mélodies suggérées, comme suspendues, ses montées hypnotiques, ses stridences électriques aussi. Tout cela n’est plus.

Mais d’une certaine façon, cette musique à la fois recueillie, puissante et majestueuse vit encore : car passé le moment du choc et de la douleur, Dan Berglund a su mobiliser toute son énergie créative pour rebondir et filer vers de nouvelles aventures en formant un étonnant Tonbruket [1] qui publie son premier disque sur le label Act et lui permet de retrouver le guitariste Johan Lindström avec qui il avait travaillé durant les années 90. L’occasion pour lui de poursuivre son chemin, à la fois dans la continuité du trio brisé par l’accident d’Esbjörn Svensson [2] en perpétuant une musique qui fait toujours la part belle aux mélodies inquiètes, dans la lignée directe d’E.S.T., mais aussi via une esthétique beaucoup plus rock où l’électricité de la guitare semble brûler les notes et nous renvoie au passé de Dan Berglund.

« E.S.T. fait partie de mon histoire, il influence ma façon de jouer et de composer, aujourd’hui encore. J’en faisais partie et maintenant le trio fait partie de moi et il en sera toujours ainsi. De la même façon que mon passé hard rock a toujours fait partie de moi », dit-il. En effet, le rock qui continue de l’habiter se trouvait déjà en parfaite complémentarité fusionnelle avec la facette plus classique du jazz d’Esbjörn Svensson. Il fallait le voir, sur scène, s’immerger entièrement dans de puissants chorus électriques émaillé de fulgurances qui exprimaient un charisme réel, qu’on retrouve intact ici.

A l’instar d’E.S.T., les musiciens de Tonbruket proviennent de milieux différents et contribuent à part égale aux compositions et arrangements sans que jamais l’ensemble apparaisse comme une superposition artificielle. Bien au contraire, ils font la démonstration d’un véritable esprit collectif et parlent, lorsqu’ils évoquent leur groupe, de leur « petite entreprise à quatre ». Car si les racines rock de Berglund et Lindström se combinent ici à merveille et provoquent une fusion originale, c’est aussi parce qu’elles se nourrissent du passé du pianiste Martin Hederos, apparenté à la scène alternative, et du batteur Andreas Werliin, dont l’horizon s’étend du folk au free jazz. Un nouveau cocktail, de nouveaux mariages de textures, et de beaux moments de musique.

D’un point de vue formel, les amateurs d’E.S.T. seront en terrain connu à l’écoute de « Sailor Watz », « Wolverine Hoods » ou du très justement nommé « Song For E ». Si le traitement sonore s’écarte parfois de la matrice du trio, en raison notamment des sonorités que Lindström extirpe de sa guitare – voire de sa pedal steel guitar – le climat est bien le même. Si « Song For E » avait figuré sur un album d’E.S.T., personne n’y aurait trouvé à redire : même dépouillement, mêmes sonorités discrètement modifiées du piano, et ce calme apparent, précédant une éruption lente et inexorable, qui était la marque de fabrique du trio.

Mais on aurait tort de penser que Tonbruket n’est qu’un avatar d’E.S.T. : Dan Berglund et ses complices ouvrent de nouveaux horizons. Avec « Gi Hop », on n’est pas si loin des cycles hypnotiques d’un Steve Reich sur Different Trains. « Monstruous Colossus » ou « Stethoscope » dévalent sur un versant plus sombre de leur univers, où les rythmes se font binaires et plus pesants. Les cordes – celles de la contrebasse bien sûr, mais aussi de la guitare, électrique, acoustique ou électronique – y occupent une place prépondérante et là est l’identité de ce quatuor, résolument original et convaincant.

Comme disent si bien ses membres, « Tonbruket porte le flambeau d’E.S.T., mais ne craint pas de suivre sa lumière sur un nouveau chemin ». Il faut leur souhaiter que celui-ci soit le plus long possible, tantôt en pleine lumière, tantôt dans la pénombre. On a envie, avec eux, de partir à la découverte de nouveaux paysages ; ils resteront habités par une âme qu’on est heureux de ne pas avoir complètement perdue voici deux ans.

par Denis Desassis // Publié le 11 juin 2010

[1En suédois, « Tonbruket » évoque un atelier sonore, là où les sons s’inventent et où la musique est produite.

[2Le pianiste est décédé à la suite d’un accident de plongée le 14 juin 2008.