Entretien

Daniel Humair, une session en hiver

A l’invitation du label Laborie Jazz, Citizen Jazz a pu assister à quelques heures de la confection de l’album du Daniel Humair Quartet, Sweet and Sour. C’était en 2012 par une semaine glaciale, et la Fondation Laborie, tout près de Limoges, supportait vaillamment des températures sibériennes.

Naguère

Au milieu de l’après-midi du 8 février, j’ai trouvé Daniel Humair assis sur un fauteuil, renversé en arrière, les yeux clos. Techniciens, musiciens, directeur du label réécoutent les prises du jour, plusieurs improvisations. « Dire que vos parents vous ont payé le Conservatoire pour faire ça », raille Humair qui ne sommeillait pas. « On dirait une basse-cour ». « Un jour », dit Vincent Peirani, « quelqu’un m’a dit : ’Ah bon, vous avez fait le conservatoire ? Mais alors… qu’est-ce qui vous est arrivé, il s’est passé quelque chose ?’ » Rires.

« Là, tiens, c’est bien une citation de Road To Perdition ? » Jérôme Regard chantonne : c’est bien ça.

« On fait des trucs de tempo qui sont presque grotesques », reprend Humair. « C’est borderline mais ça fonctionne vachement bien ».

Vachement bien. Autant par la diversité des timbres que par la variété de l’inspiration et des climats, ce qui s’est fait ce matin « accroche » l’oreille et donne envie d’en entendre plus. Quelqu’un entre dans le studio en tapant des pieds pour faire tomber la neige accrochée à ses semelles. Une bonne quinzaine de centimètres de poudreuse recouvre toute la région, la cour de Laborie est blanche et il fait froid, très froid dehors. Dedans, odeur de café, ambiance de navire par gros temps.

Daniel Humair téléphone chez lui, peste après le graphiste qui a voulu saccager l’une de ses peintures, donnée pour la pochette du disque de LaVelle. Il saisit sa tablette électronique et nous montre ses oeuvres. Peintre avant tout, par-dessus tout [1]. Abstraction narrative, dit-il. De la puissance dans les couleurs et les formes, du rythme dans les constructions : le tableau donne à voir le geste du peintre autant que la matière peinte.

Mauvais sang

« Je ne veux absolument pas jouer avec des gens de ma génération la musique que je faisais dans les années 60. Pour deux raisons : d’abord ça m’emmerde et ensuite, je ne veux pas faire un produit. Je sais que c’est la tendance, mais j’ai toujours été un peu à rebrousse-poil : si j’ai fait du jazz, c’est pour être à rebrousse-poil. Il ne faut pas abonder dans le sens de la demande. Il y a assez de gens qui font un service. Moi, je n’ai jamais fait le service. » (…)
« Je ne vois pas pourquoi j’irais faire maintenant du Jazz Messengers ou du quintet d’Horace Silver ou du quintet de Miles. J’ai joué avec tous ces gens-là, et ceux qui font cela maintenant ne le font pas mieux, mais c’est quand même cinquante ans après. »

C’est une curieuse alchimie que la constitution d’un groupe de musiciens. Plus encore quand l’ensemble se compose d’un vétéran au parcours prestigieux et de trois jeunes bourrés de talent dont la moyenne d’âge coiffe à peine la trentaine.


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Daniel Humair © F. Bigotte

Ces trois « jeunots », il les a choisis patiemment, méthodiquement, en bon gastronome habitué à marier les saveurs.
Vincent Peirani repéré au CNSM où Humair enseigne : « Nous avions tous compris que ce garçon avait des possibilités invraisemblables. Je crois que je n’ai jamais entendu personne, sur cet instrument, avoir des moyens pareils ». Emile Parisien entendu lors d’un concert : « J’ai trouvé ça formidable : il swingue, il joue d’une manière très personnelle, il a un très beau son très juste, il a des idées, il est charmant. » Jérôme Regard, lui, avait déjà participé à d’autres projets de Daniel Humair, notamment avec Nicolas Folmer. « Je suis très difficile sur les bassistes. J’ai joué avec tous les bons, de Ray Brown à Oscar Pettiford ou Jenny-Clark… Je connais deux ou trois bassistes avec qui ça fonctionne parfaitement bien et Jérôme est un de ceux, maintenant, avec lesquels je me sens à l’aise. »

Mais leur talent musical ne suffisait pas. Les travaux d’approche ont été discrets et efficaces : « Il vient te demander : Y a quelqu’un avec qui tu aimerais bien jouer ? Tu connais Untel ? Tu l’aimes bien ? Humainement, il est comment ? Franchement, on aurait pu ne pas s’entendre aussi bien. Il a eu l’art de choisir. »

« Il y a une chose qui compte beaucoup pour moi », explique Humair. « Je pense que la vie est aussi importante que la musique. Si je me trouve avec des musiciens avec qui je n’ai pas envie de passer du temps, ça ne m’intéresse pas. A mon âge, j’ai envie d’être avec des compagnons, j’ai envie qu’il y ait une atmosphère de famille et que lorsqu’on arrive sur scène il n’y ait pas de compétition, pas de peur, pas de réflexions de travers. Pour jouer bien il faut qu’ils se sentent libres. Avec eux, j’ai cette espèce de jeu où on n’a rien à prouver, rien à vendre. »

Délires

« C’est hyper cool et hyper détendu », commente Emile Parisien, « mais… il est en face de nous. Même si c’est cool, c’est quand même Daniel Humair. Il y a un respect énorme. Par contre lui, il n’installe pas du tout ce climat. »
« Quand tu sais avec qui il a joué », renchérit Jérôme Regard, « tu te dis : là c’est mon tour… »

Intimidant.
Et du coup, toutes les petites choses de travers qui se produisent en début d’enregistrement apparaissent comme autant de mauvais présages. On a pourtant trois jours d’enregistrement - c’est beaucoup dans le monde du jazz où les disques sont souvent enregistrés en deux journées, voire une seule. Le démarrage paraît d’autant plus laborieux - sans jeu de mot - que le quartet s’est volontairement privé de repères.

« On n’a pas fait le programme qu’on connaît [2]. On n’a pas joué le répertoire, alors qu’on ne l’a jamais enregistré… On a joué des pièces qu’on a envie de faire et qu’on a montées petit à petit. On a remué une architecture, chacun avec ses cailloux. C’est ça qui est intéressant : on ne sait pas exactement quel sera le but final. Chacun apporte sa pierre, ça fonctionne, ça ne fonctionne pas, tout à coup ça fonctionne d’une manière formidable et ça ouvre sur autre chose, et on arrive à faire exactement le contraire de ce qu’on aurait cru. C’est ça qui m’intéresse », dit le patron.

Les « jeunots » précisent, à trois voix : « On peut arriver avec des idées, même des petites formes. On amène des prétextes, plus que des morceaux, que Daniel peut modifier complètement au dernier moment : on peut se retrouver finalement avec deux notes d’un truc ou décider que finalement, on ne va pas le jouer du tout ». « Ces prétextes-là, reprennent Peirani et Parisien, on y a quand même passé du temps. On a fait une séance tous les deux, deux jours avant d’arriver ici, et on a beaucoup travaillé sur un morceau que finalement on n’a pas joué. Mais on peut aussi arriver avec quelque chose d’un peu ficelé qu’on va jouer avec plein de surprises à l’intérieur. C’est ce qui est génial et ce qui fait qu’on est totalement rincés… On a mis une énergie énorme à préparer le moment de jouer ».

Nuit de l’enfer

Lundi et mardi, ils ont mis en boîte "six ou sept thèmes, des bouts de choses qui vont être collés. Il y a des thèmes qui sonnent presque folklorique - un morceau que j’ai écrit il y a longtemps, L’Ira [3], à base de musique un peu irlandaise - des choses un peu écossaises, des choses peut-être du Moyen-Orient, mais… ça vient comme ça… pour moi le jazz c’est surtout la façon de jouer, une façon d’articuler.

Deux jours d’enregistrement sous tension, où l’on ne se contente pas de jouer et rejouer les mêmes thèmes mais où l’on cherche, essaie, trouve et se plante, toutes oreilles ouvertes, dans une disponibilité d’écoute totale, avec une exigence permanente de réactivité, ça use les nerfs.

L’enjeu n’est pas mince : si le quartet tourne depuis plusieurs mois, les musiciens voient dans cet album une « officialisation » de leur formation - le mot est de Vincent Peirani, et Emile Parisien illustre : « une façon de dire : voilà, ce groupe existe en vrai ».

Lui n’a pas dormi la nuit de mardi à mercredi. Les autres peut-être non plus, ou mal. C’est dans cet état second, lucide et surmené, qu’ils ont abordé les improvisations libres.


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Daniel Humair © F. Bigotte

L’Éclair

« Je pense que ça se préparait quelque part dans nos têtes depuis trois jours » (Emile Parisien).
« Le premier jour », raconte Peirani, « on a dit « on commence par des impros » et finalement on n’a pas du tout fait ça. L’après-midi on a dit « on va faire des impros » et on n’a pas fait ça non plus ».
« Ce qui est intéressant », reprend Parisien, « c’est pourquoi on ne l’a pas fait : parce qu’on n’était pas prêts. »
« Pendant ces trois jours », complète Peirani, « on s’est créé un petit quelque chose, je sais pas quoi, comme une expérience commune. Qui plus est, particulière au studio : on a l’expérience de la scène ensemble, mais là, se retrouver en huis clos, c’était nouveau ».

« Pour moi, être neuf », dit Daniel Humair, « c’est quand on sort d’une séance de travail ou d’un concert et qu’on a l’impression d’avoir abordé des terrains qu’on n’avait pas encore défrichés, ne serait-ce qu’un tout petit peu. J’ai besoin d’apprendre à chaque fois et de me re-poser des questions. Ce n’est pas une histoire de modernité mais de fraîcheur d’esprit. C’est comme faire tous les jours le même dessin : au bout d’un moment, on sait le faire mais ça perd de sa… dramaturgie. »
« Ce n’est pas vraiment une prise de risque : dans le jazz, on a la chance de pouvoir escamoter des choses et faire passer des erreurs pour volontaires. Ceux qui prennent des risques, ce sont les musiciens classiques. Un pianiste qui joue une pièce de Chopin qu’il a apprise par coeur, s’il a un trou de mémoire au milieu c’est la catastrophe totale. Nous, on peut toujours sauver les meubles parce que le jazz, c’est une conversation à bâtons rompus. »

Pour Peirani, dans l’improvisation, il y a « 4 X 3 X 2 X 1 possibilités, le tout en mode exponentiel a fortiori (rires). On peut jouer les quatre dans un système bien précis, ou alors on a des modes de jeu en binôme, en trio… ça se fait à l’oreille, à ce qu’on ressent ; parfois on peut ne pas ressentir grand-chose, mais il y a de la musique qui se passe autour de nous, c’est ça qui est magique ».

L’Impossible

Le mariage arrangé du sax soprano et de l’accordéon, pas évident à première vue, s’avère réussi - mieux : gouleyant. Les sons, les timbres s’enroulent les uns aux autres ; un remarquable travail sur la matière sonore, un malaxage des textures, des salves de références fugaces, des paysages auditifs en 3D.

« Il y a une place à trouver pour chacun, pour que le groupe sonne bien. Soprano et accordéon, on a tendance à jouer beaucoup et dans la même tessiture, et je pense qu’on a trouvé un truc pour que le groupe sonne. Avec cette instrumentation, on a été obligés d’aller chercher de nouveaux sons », disent en chœur Peirani et Parisien. « Au soprano tu as quand même une grosse palette de couleurs, de sons », complimente Vincent. « T’as juste ouvert ta palette de sons, c’est super important », renvoie Emile, branché.

Matin

Le mercredi soir, tout le monde s’est retrouvé dans le gîte attenant au studio, autour d’une daube et d’un mémorable gâteau aux carottes et aux noisettes confectionnés par l’hôtesse des lieux [4]. Conversations plus détendues, anecdotes (n’insistez pas, j’ai promis de ne rien répéter. Vous insistez ? Allez : Daniel Humair s’amuse beaucoup d’être parfois pris pour Jean-Pierre Coffe), décompression enfin. Jean-Michel Leygonie et François Coussière, respectivement directeur artistique et chargé de production du label Laborie Jazz, sont satisfaits. Les techniciens savent qu’il leur reste le long travail de masterisation et de mixage et pensent au sax soprano qui, disent-ils, a un peu « bavé » sur tous les canaux…

La soirée sera courte : ils repartent tous, au tout petit matin pour des horizons divers : Paris, Berlin, que sais-je. Vie de musiciens.

Adieu

  • Daniel Humair, dites-moi pour conclure : lorsqu’on a le parcours que vous avez, quand on a joué avec des gens aussi importants que ceux que vous avez côtoyés, qu’est-ce qui donne envie de s’enfermer trois jours dans un studio pour enregistrer ?
  • D’abord le plaisir que montrent les gens du label à me voir, à nous voir ici. Nous avons été accueillis avec beaucoup de respect et de camaraderie, et on se sent bien.
    Deuxièmement, à mon âge je ne vais pas encore enregistrer cinquante disques. Je pense que c’est une bonne occasion d’en faire un avec des gens qui vont le suivre. Et puis l’intérêt d’essayer de trouver des choses… d’avancer.

À mon avis, poursuit Daniel Humair, en ce qui concerne la scène, tout s’est beaucoup dégradé depuis deux ou trois ans. La musique qu’on entend partout… ça n’aide pas vraiment au développement du jazz. Il y a eu toute une polémique complètement imbécile contre TSF mais c’est vrai, il manque maintenant des endroits où être un peu plus élitiste. C’est le problème numéro un du jazz : il ne passe pas la barrière des amateurs de bonne volonté et des spécialistes. Pourtant quand on joue avec Portal et Chevillon devant des gens qui ne sont pas des amateurs de jazz, ils sont plus qu’enthousiastes. Seulement, personne ne le sait en dehors des gens qui sont venus : après on n’en parle plus. Le jazz moderne n’est pas encore sorti de sa coquille. C’est une musique de concert vivante, formidable, et c’est une des choses qui me stimulent encore, mais en même temps ça me déprime de voir que ça ne se passe pas.

  • Des concerts à venir ?
  • Oui, si les conditions sont bonnes. Il n’est pas question de faire des choses au rabais sous prétexte que c’est la crise et qu’on est français. J’en ai assez d’avoir un pavillon européen sur la tête. Des Américains viennent dans des conditions exceptionnelles et nous… il n’y a aucune raison.
    Sans l’Europe et le Japon, il n’y aurait plus de jazz professionnel en Amérique. C’est invraisemblable qu’un orchestre de gens absolument inconnus puisse faire une tournée de quinze jours avec un concert par jour alors que nous, voilà dix ans qu’on n’a pas fait une tournée de trois jours. Pour les gens, le jazz est américain. Il y a beaucoup de jazz américain formidable mais il y a du jazz partout en Europe, formidable aussi, des musiciens exceptionnels. Prenez ce groupe-ci ou celui que j’avais avant : il y a très peu de guitaristes américains du niveau de Manu Codjia ; Michael Brecker était en arrêt devant Christophe Monniot : il était soufflé. Il m’a dit « Où est-ce que tu l’as trouvé celui-là ? Ça fait vingt ans que je n’ai pas entendu un saxophoniste comme ça. »
    Il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas jouer à égalité sous prétexte qu’on n’a pas le passeport. Mais ça fait cinquante ans que c’est comme ça, ça n’a pas changé d’un iota.

L’album du Daniel Humair Quartet, Sweet And Sour, sortira à l’automne 2012.

par Diane Gastellu // Publié le 29 mai 2012
P.-S. :

Le site officiel de Daniel Humair

Merci et pardon à Arthur R. pour sa collaboration involontaire à cet article.

[1Les Editions Delatour ont publié fin 2010 une belle rétrospective de son œuvre picturale, Le jeu incessant de Daniel Humair.

[2Le quartet tourne depuis déjà près d’un an sur scène ; on peut trouver sur le net quelques témoignages vidéo de leurs concerts, notamment à Jazz à La Tour en août 2011.

[3« Ira Song », in Humair-Ducret-Chevillon-Eskelin Quartet, Liberté surveillée (2001).

[4Connue des internautes gourmands pour son blog culinaire « … au petit pois »