Scènes

Dave Douglas & High Risk à Koa Jazz

Montpellier, 30 avril 2015


Tête d’affiche du festival, Dave Douglas était à Montpellier avec son nouveau groupe, « High Risk », un quartet édifiant portant merveilleusement bien son nom.

Dave Douglas est connu pour innover en permanence et pour n’avoir aucune frontière. Il ne joue pas que du jazz, et lorsqu’il en joue, il ne se cantonne jamais à un quelconque « classicisme », que ce soit dans l’esthétique ou dans la formation. Il y a quelques années il avait monté « Keystone », un sextet mettant en scène, outre une section rythmique électrique (Rhodes, basse, batterie) et deux cuivres (sax, trompette), un DJ armé d’une paire de platines. On peut y voir les prémices de High Risk, qui pousse le concept plus loin : le DJ a laissé la place à un beatmaker au sens bien plus large du terme, et il fait partie intégrante de la section rythmique. Prenant aussi la place du clavier, il est bien plus qu’un simple élément qu’on ajoute pour donner une couleur électronique, bien plus qu’une cerise sur le gâteau : il en est la farine.

Le concert a lieu le 30 avril, et sur cette scène l’International Jazz Day sera célébré en grande pompe : l’équipe qui s’y met en place est composée de géants. A la batterie, nul autre que Mark Guiliana, lieutenant d’Avishai Cohen pendant de nombreuses années, qu’on a aussi pu entendre avec Brad Mehldau ou Dhafer Youssef. Sans doute un des meilleurs batteurs du moment. A la basse, Jonathan Maron est le co-fondateur de Groove Collective, groupe légendaire qui mélangeait jazz, funk et house. Plutôt bien placé, donc, pour savoir interagir avec un beatmaker. Assez présent, par ailleurs, sur la scène nu-soul, il a notamment évolué aux côtés de Maxwell ou Meshell Ndegeocello.

Enfin, Shigeto est aux machines (MPC, laptop). Ex-batteur, Shigeto est extrêmement respecté dans le monde du deejaying et des musiques électro en général. Avec déjà une douzaine de disques à son actif, il raconte avoir grandi entre les vinyles jazz et Motown de son père. Il est souvent décrit comme un trait d’union entre les musiques d’hier et d’aujourd’hui.


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Photo © Frank Bigotte

Dave Douglas entame les festivités seul et hors micro. Les phrases sont très simples, une ritournelle se répète en guise de salutation. Assez vite, la basse le rejoint, puis les machines de Shigeto. Ce dernier joue (entre autres) sur une MPC, l’outil de base des beatmakers, un boîtier comprenant une douzaine de pads. A chaque pad est attribué un signal que l’artiste a samplé au préalable, et qu’il déclenche en temps réel en tapant dessus. Ici, il ouvre le bal avec des voix parlées, des nappes très synthétiques, des sirènes pleines d’effets dont il travaille la résonance, les échos.

Le bassiste, lui, dégage un calme bouddhique et une force inébranlable. Enraciné au sol, il serre amoureusement son instrument contre lui, sans bouger d’un millimètre. Il garde les yeux fermés et arbore une légère moue - sa concentration est autant à voir qu’à entendre. Il a l’air naturel et apaisé, et le groove qui sort de son ampli fait bouger toutes les têtes, sans exception : puissant, ciselé, lourd mais fin, et d’une précision chirurgicale.

Les morceaux ont un côté progressif dans lequel s’exprime toute l’ouverture de Dave Douglas. Une rythmique hip hop est lancée sur laquelle vient s’asseoir une ligne basse simplissime et ultra-efficace. Le thème joué à la trompette est entre blues et funk pendant que le beatmaker ajoute une profondeur électronique. Au fil d’une transition longue et imperceptible, les machines gagnent de plus en plus d’espace et prennent finalement un chorus plein de nuances au cours duquel le tandem avec la batterie devient prépondérant. Douglas pimente l’affaire d’une touche de hard bop, avec des phrases entre Lee Morgan et Freddie Hubbard. Le bassiste « walk », le batteur mine le terrain, insiste, va chercher son solo - c’est alors une explosion gigantesque.

Mark Guiliana joue ici de deux instruments : de la batterie et du silence. Difficile de savoir lequel des deux il fait sonner le mieux. Les idées cascadent selon une solide construction, toujours accompagnées par la basse, après quoi les machines reviennent chercher la complicité. Des nappes distordues enflent jusqu’à outrance, sortant du thème et y revenant.

Shigeto est sur tous les fronts puisqu’en plus de peindre l’arrière-plan du tableau avec ses éclaboussures sonores il joue de l’harmonie, des basses et des événements rythmiques. Il est, en fait, une partie de chaque membre du groupe. Il doit jouer avec Guiliana sans que l’un prenne le rôle de l’autre ou en fasse une copie, une redite. Il en va de même pour son interaction avec Maron, et même avec Douglas, car son action est parfois mélodique. Il traite tous ses sons en temps réel en leur ajoutant des effets, en les saturant, en les tordant, en les triturant. Mais en de rares occasions, il travaille aussi directement le son du trompettiste, qui passe par ses platines avant d’arriver dans les enceintes.

La musique de Dave Douglas a ceci de passionnant qu’elle n’est jamais prévisible. Son jeu de trompette est libre et riche de toutes ses influences, de tous ces univers qui l’habitent. Celui qui est à présent un monument de la scène new-yorkaise dirige son quartet de main de maître mais avec une grande simplicité. A la fin d’un morceau, Shigeto le regarde par en-dessous avec un sourire interrogateur, comme pour quêter son approbation. Douglas de rire alors, et de lancer à ses trois compères : « I’m leaving the band, you don’t need me ! ». Cette humilité et cet humour sont omniprésents dans sa personnalité musicale, où l’on trouve aussi de la fièvre et de l’audace. Une confrontation d’états qui l’amène à cette prise de « High Risk ».