Entretien

Dave Douglas et l’aventure Greenleaf Music

En plus d’être un des plus éminents jazzmen de ces vingt dernières années, Dave Douglas est aussi impliqué dans la diffusion de son art et de celui de ses amis. C’est notamment pour cela qu’il a créé son propre label. Il nous en conte l’histoire.

En plus d’être un des plus éminents jazzmen de ces vingt dernières années, Dave Douglas est aussi impliqué dans la diffusion de son art et de celui de ses amis. C’est notamment pour cela qu’il a créé son propre label, Greenleaf Music. Il nous en conte l’histoire.

- Quand a débuté l’histoire de Greenleaf Music ?

Après une discussion entre Mike Friedman et moi-même début 2004. Le nom a été choisi durant l’été de cette même année, et la société créée fin 2004. Sa première réalisation a été Mountain Passages début 2005.

- Qu’est-ce qui vous a poussé à créer votre propre label ?

Il était évident pour moi que ce devait l’être étape suivante, celle qui me permettrait d’avoir la mainmise totale sur la musique, et aider la communauté au travers d’une chose que je connaissais relativement bien, mais aussi pour ne pas avoir à travailler avec des gens qu’on n’apprécie pas (je ne pense à personne en particulier !).

- Pouvez-vous nous dire comment est financé Greenleaf Music ?

À l’origine, GM était financé à 50% par Michael Friedman et à 50% par moi-même. Michael n’étant plus partenaire de ce projet depuis qu’il a décidé de refaire de la musique (nous espérons d’ailleurs pouvoir publier un de ses enregistrements l’année prochaine), je possède aujourd’hui 80% de la société et Frank Visconti les 20% restants.

- Aujourd’hui, comment s’organise Greenleaf Music ?

Autour d’une équipe à plein temps qui comprend Jim Tuerk, mon assistant Richard Johnson, un manager, Ben Levin, et les quatre personnes qui travaillent avec lui. Pour le reste, nous engageons des gens au coup par coup, pour des missions bien précises. Les bureaux sont basés à Chicago, d’où est gérée toute l’activité liée aux commandes et aux tâches quotidiennes. Pour ce qui est de la création et de la stratégie, les décisions sont prises à New York. C’est pour ça que les emails et la messagerie instantanée nous sont indispensables !

- Pourquoi la collaboration entre Premonition Records, Music Stem et Greenleaf Music s’est-elle arrêtée ?

Pour deux raisons : nous avions besoin de notre propre magasin et Premonition Records diminuait progressivement son activité.


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Dave Douglas © H. Collon/Vues Sur Scènes

Paperback Series

- Parmi les idées originales nées chez Greenleaf Music, la « PaperBack Series ». D’où vient ce projet ?

J’ai toujours aimé l’idée, issue du monde de l’édition littéraire, qui consiste à publier les livres au format de poche pour leur offrir une seconde vie. Il me semble que de nombreux enregistrements pourraient être ainsi commercialisés. Cela permettrait à la musique sortant du schéma de l’industrie actuelle - non pas parce que la qualité n’est pas au rendez-vous, mais pour des raisons de coûts - de voir le jour.

- Cette collection comprend à ce jour trois enregistrements [1] ; allez-vous poursuivre dans cette voie ?

Oui, bien sûr. Un certain nombre d’albums devraient la compléter. L’idée générale est qu’ils soient disponibles uniquement via le site de Greenleaf. Il n’y a ni code-barres ni autre information marketing dessus.

Subscriber Series

- Greenleaf Music a également créé ce que vous appelez la « Subscriber Series ». Comment fonctionne-t-elle et d’où vient cette idée ?

La Subscriber Series a été développée afin d’offrir à nos auditeurs et « supporters » les plus assidus la possibilité d’interagir et de soutenir directement nos artistes. En cas de nouvel enregistrement, les Subscribers sont les premiers à être au courant via une newsletter. Nous offrons un accès exclusif à des morceaux inédits issus des sessions d’enregistrement. Ainsi, au cours des trois premières années d’existence de cette offre, les souscripteurs ont pu accéder à un inédit par mois. Chaque nouveau membre a accès à l’ensemble de ces morceaux. Lors de la souscription, il reçoit de 1 à 3 albums (selon la formule) et bénéficie d’une réduction permanente sur l’ensemble des disques disponibles chez Greenleaf Music Store.

- Vous venez de lancer l’étape 2 de cette Série : pourquoi et qu’en est-il exactement ? Quelle est l’importance, pour Greenleaf Music, d’avoir un retour et un soutien de la part des auditeurs ?

Cette évolution de l’offre vient du feedback des souscripteurs. Le dialogue direct qui s’est instauré entre eux et nous est un élément fondamental dans notre manière de gérer nos affaires. Ça nous a aidé à imaginer notre webstore, par exemple en offrant la musique sous différents formats (FLAC, mp3, etc.), en proposant l’ensemble des albums en streaming et en faisant évoluer la Série. Nous proposons désormais plus d’options pour la musique « numérique », des informations via email pour les souscripteurs sur des sujets qui touchent directement au processus de composition, par exemple, et un accès privilégié aux concerts d’un artiste Greenleaf Music.
L’objectif premier a toujours été d’entretenir une communauté étroite d’auditeurs privilégiés et de les remercier de leur soutien. Nous espérons rendre la Subscriber Series encore plus attrayante à l’avenir, toujours avec l’aide de nos auditeurs !

- Est-ce une nouvelle manière de faire face à l’évolution du marché de la musique ?

Il existe à présent une multitude d’interactions possibles avec les auditeurs. La souscription est probablement une des possibilités que le système va utiliser.

Live At The Jazz Standard et la musique numérique

- Grâce à Greenleaf Music, vous avez pu vous lancer dans la publication de documents bien particuliers. Parlez-nous des deux enregistrements réalisés au Jazz Standard de New York, l’un avec Keystone, l’autre avec votre quintet…

Ma volonté était d’enregistrer d’un seul trait la totalité des morceaux composés pour les deux projets. Mais douze disques pour le quintet et huit pour Keystone, c’était difficile à réaliser. Il m’a semblé naturel, vu l’époque, de publier la musique via Internet, afin de donner une image globale de ces projets. Et nous avons eu un excellent retour. Il est toutefois intéressant de noter que les « médias du jazz » sont encore à la traîne, en ne considérant pas ces enregistrements de la même façon que les albums commercialisés sous forme de disques. Je ne dirais pas que c’est frustrant, mais très révélateur ; l’industrie musicale, et celle du jazz en particulier, vit encore sur un modèle vieillissant.


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Dave Douglas & Markus Strickland - Keystone © H. Collon/Vues Sur Scènes

- Était-ce pour conserver une trace de toute cette semaine à jouer avec le même groupe ?

Pas nécessairement. Je ne l’aurais pas fait si la musique jouée avait été la même durant toute la semaine.

- Quelle a été la réaction des auditeurs face à la possibilité de découvrir la musique quelques heures seulement après qu’elle ait été enregistrée ? [2] ?

C’est l’aspect le plus excitant du projet. Je cherche tout le temps comment faire écouter/voir dans le monde entier des spectacles dont les gens ne faisaient qu’entendre parler.

- Pourquoi commercialiser cette musique uniquement en téléchargement, et non pas sous forme de disques ?

C’est une évolution majeure dans la diffusion. Je ne sais pas de quoi sera fait l’avenir mais il semble qu’en affaire comme en musique il faut constamment évoluer, innover. On observe un changement évident, une mutation générationnelle. À nous de la comprendre et d’en faire un phénomène de positif pour la musique.


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Donny McCaslin © P. Audoux/Vues Sur Scènes

Les artistes de Greenleaf Music

- Kneebody, l’Indigo Trio de Nicole Mitchell, Donny McCaslin ou Michael Bates ont enregistré pour Greenleaf. Avez-vous de projets avec d’autres artistes ?

Nous sommes en discussion avec un certain nombre de musiciens. Mais je pense qu’aujourd’hui nous traitons les artistes en collaborateurs à part entière, en essayant de les aider en étant présents sur l’Internet, en leur proposant une distribution et une plateforme pour tout ce qu’ils font.

- Comment choisissez-vous les musiciens ?

Nous cherchons ceux qui comprennent cet esprit de collaboration et qui s’intéressent aux réalités actuelles et aux besoins de la musique enregistrée du XXIe siècle.

L’avenir

- Vos projets ?

Continuer à travailler avec les artistes que nous avons déjà enregistrés, soit dans la « Paperback Series », soit pour des enregistrements classiques. Mais nous sommes en pourparlers avec de nombreux autres musiciens.

- Les prochaines sorties Greenleaf Music ?

L’album du Dave Douglas Brass Ecstasy Spirit Moves est sorti en juin 2009 après le Paperback Series de Michael Bates [3]. Donny McCaslin vient de sortir un album Quartet + Brass chez Sunnyside, Declaration, et nous avons plusieurs projets avec Nicole Mitchell. Enfin, nous prévoyons de sortir à l’automne mon premier disque avec un big band, intitulé A Single Sky avec différentes œuvres composées ces dernières années, des idées autour de « Blue Latitudes » et d’autres travaux orchestraux, notamment la suite Delighted States.


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Hamid Drake/Nicole Mitchell/Harrison Bankhead - Indigo Trio © J.-M. Laouénan/Vues Sur Scènes

- Vos groupes actuels ?

Le « Dave Douglas 3 x 3 » [4] ! Enfin, une collaboration entre « Keystone » et le réalisateur Bill Morrison, pour une œuvre dont la première est prévue au printemps 2010.

par Julien Gros-Burdet // Publié le 21 septembre 2008

[1Un double album live du quintet de Dave Douglas, un concert de l’Indigo Trio de Nicole Mitchell et un concert de Keystone

[2Ces deux séries de concerts étaient disponibles en ligne moins de 24 heures après la dernière note jouée

[3Sorti le 24 mars 2009.

[4Pour en savoir plus sur ces projets, voir notre dossier Dave Douglas