Scènes

Les hommages de Dave Douglas


Il importe de préciser avant tout ce que le mot signifie pour Dave Douglas : il ne s’agit pas de rejouer une musique, si intéressante soit-elle. Quand il se lance dans un projet de ce type, la figure tutélaire est une source d’inspiration, Douglas lui-même se plongeant dans le jeu et le processus de composition originels afin de les traduire dans son propre langage.

Ainsi de ses trois disques en sextet, In Our Lifetime en hommage à Booker Little, Stargazer autour de Wayne Shorter et Soul on Soul en l’honneur de Mary Lou Williams : à chaque fois le plus clair du répertoire est formé de compositions personnelles, et pas plus de trois ou quatre reprises de ces figures historiques. La forme est classique mais porte immanquablement la signature de Douglas - chaque original est clairement identifiable, notamment par les enchaînements écrits/improvisés relativement complexes et l’équilibre permanent entre le In et le Out qui caractérisent son style. L’ensemble est servi par des musiciens formidables : Chris Speed, Uri Caine, Joey Baron ou encore James Genus. Le choix des trois musiciens à l’honneur est à noter : Booker Little, Wayne Shorter et Mary Lou Williams sont tous trois un peu à part dans l’histoire du jazz. Chacun a créé son univers, son langage, dans la plus grande originalité. Ce sextet permet à l’auditeur d’apprécier pleinement les talents d’arrangeur de Douglas : les thèmes choisis chez Little, Shorter ou Williams sont magistralement arrangés, à la manière de Douglas mais dans l’esprit de l’auteur.


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Dave Douglas © Jos Knaepen/Vues sur Scènes

Autre projet, autres inspirations, Sanctuary, sorte de double quartet en réponse au Free Jazz d’Ornette Coleman et à l’Ascension de John Coltrane. Deux trompettes, deux samplers, deux contrebasses, un saxophoniste/clarinettiste et un batteur : un des projets les plus inventifs de Douglas, un pied dans l’histoire, un autre dans le contemporain. Une vraie réussite à redécouvrir, avec encore fois un groupe magistral : l’association des instruments acoustiques et des samplers pour cette musique très improvisée est d’autant plus intéressante qu’on y sent toujours planer l’ombre du trompettiste. Sanctuary reste à part dans sa discographie : n’ayant pas eu de suite directe, il a pourtant joué un rôle dans la naissance de projets ultérieurs [1].


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Bill Carrothers © J. Knaepen/Vues sur Scènes

A l’opposé de Sanctuary, Douglas a publié un hommage à Joni Mitchell : Moving Portrait - son seul disque en quartet trompette/piano/contrebasse/batterie, qui plus est avec des artistes qui ne font pas partie de son cercle rapproché : Bill Carrothers et Billy Hart (James Genus, fidèle parmi les fidèles, étant à la contrebasse). L’atmosphère est feutrée, les timbres magnifiques et les interprétations des chansons, superbes. De facture plus classique, la musique n’en est pas moins une réussite, grâce notamment à l’originalité de Carrothers, magnifiée par son toucher exceptionnel. Quant à Billy Hart, il survole le tout avec souplesse et légèreté. Moving Portrait est aussi le deuxième enregistrement du trompettiste avec James Genus qui, déjà entendu sur In Our Lifetime, sera son plus fidèle compagnon, notamment au sein du sextet, du New Quintet et du quartet avec Chris Potter et Ben Perowsky.

D’autres groupes montés autour de répertoires-hommages existent mais ne sont pas (encore) disponibles sur disque. C’est le cas par exemple de l’excellent hommage à Randy Weston lors du festival JazzBaltica en 2007. Ici la totalité du répertoire est signée Weston, une première chez Douglas.


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Randy Weston © M. Laborde/Vues Sur Scènes

Le groupe est formé de Geoff Keezer aux claviers, Jan Bang aux samples, Martin Taxt au tuba, Nasheet Waits à la batterie, Donny McCaslin aux saxophones et à la flûte et Nils Wogram au trombone. On remarque qu’une fois encore Douglas a souhaité rendre hommage sur des arrangements et une instrumentation contemporains apportant un éclairage nouveau.

Douglas tourne aussi depuis plus de deux ans avec deux groupes reprenant Don Cherry : le Golden Heart Quartet et le double quartet « Symphony for Improvisors » co-dirigé avec Roy Campbell Jr. On y retrouve la fine fleur du free jazz américain : Henry Grimes (partenaire historique de Don Cherry), William Parker, Hamid Drake, Andrew Cyrille et deux saxophonistes moins connus : Mixashawn et JD Allen. La recréation de Symphony for Improvisors est particulièrement remarquable.


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Roy Campbell/William Parker © J. Bisceglia/Vues sur Scènes

L’apport de Don Cherry n’est pas encore reconnu à sa juste valeur, et la multiplication actuelle des projets autour de ce compagnon d’Ornette Coleman ou Albert Ayler, outre la réédition de nombre de ses disques, ne peuvent être que positifs. C’est aussi l’occasion de saisir la filiation avec Douglas, non pas en ce qui concerne le jeu de trompette ou le timbre, mais sur le plan de la composition, du rôle de leader.

Enfin, dernier-né des hommages, « Brass Ecstasy », groupe à géométrie variable (que ce soit pour l’instrumentation ou les musiciens) est le fils spirituel du « Brass Fantasy » de Lester Bowie, génial trompettiste de l’Art Ensemble of Chicago. Sur un répertoire faisant la part belle aux reprises, et dans l’esprit de l’original, ça groove, ça swingue, c’est déjanté et ça ne se prend pas au sérieux ! Un premier disque est paru en juin 2009 chez Greenleaf Music, le label en ligne de Dave Douglas (voir interview).