Scènes

David Chevallier Trio au Pannonica

Standards & Avatars, le 3 avril 2015.


Découvrir le trio de David Chevallier Standards & Avatars sur la scène du Pannonica à Nantes, c’est prendre conscience que les grands standards de jazz n’ont pas encore tout dit. Une soirée en guise de relecture où se mêlent intelligence et sensualité.

Double plateau de guitares au Pannonica ce vendredi soir, devant une salle joliment remplie. En première partie, Wish, quartet originaire de Rennes, propose une musique très classique, aux rondeurs enveloppantes. Le guitariste au son gorgé d’harmoniques se place dans le prolongement de Wes Montgomery ou Jim Hall. Plus discret sur les parties rythmiques, voire effacé, c’est au pianiste d’en assurer la relève. Venu remplacer le saxophoniste traditionnel absent pour la soirée, il conduit quelques belles envolées soutenues par une rythmique qui tourne sans problème. Si le tout manque un peu de folie, notamment dans des improvisations sans réelle prise de risque, l’atmosphère mélodieuse de l’ensemble en fait une plaisante découverte.

C’est ensuite à David Chevallier de proposer ses Standards et Avatars aussi surprenants que novateurs. Quoi de plus naturel, en effet, que de jouer les standards qui ont fait l’histoire du jazz ? Ces thèmes mille fois rebattus qui sont souvent le prétexte à de longues digressions bavardes subissent pourtant ici un traitement qui les éclaire sous un nouvel angle.


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David Chevallier, photo Michaël Parque

Depuis ses premiers pas, il y a an et demi, le trio a manifestement connu une progression fulgurante. L’entente musicale et humaine entre les trois est visible et, de surcroît, fédératrice. Le concert s’ouvre avec “The Man I Love” de Gershwin suivit de “Solar” (Miles Davis), qui place l’auditeur dans le connu et le chantant. On peut tout de suite s’amuser à déchiffrer les apports, ou les écarts, vis-à-vis de la partition. Pourtant, ce sont les enrichissements complexes de la guitare qui attirent l’attention. Ses contrepoints, rythmiques ou mélodiques, s’entrelacent avec la ligne claire de la chanson et construisent une toute nouvelle architecture. Moins rectilignes que dans l’approche traditionnelle (la coda “Into My Labyrinth”, qui conclut “You & The Night & The Music” est à prendre au pied de la lettre), les développements sont bouleversés. On en oublie la charge de l’histoire (la présence en filigrane des grands prédécesseurs qui peut parfois être envahissante) pour se plonger avec un plaisir authentique dans cette relecture.

Le trio se prête au jeu avec un vif plaisir et s’épanouit avec finesse dans ce nouvel habillage intérieur. La basse de Sébastien Boisseau, particulièrement impressionnant ce soir, habille de touches essentielles et subtiles les fondements des morceaux puis fait rugir le coffre de sa contrebasse par des avalanches de notes. Christophe Lavergne de son côté, le bouscule ou lui donne réponse par des frappes sèches et mathématiquement intrigantes. Leur complicité est évidente. Chevallier, quant à lui, toujours à la main droite, use d’un spectre très large : doux, électrique, déstructuré… Riche de toutes ses pratiques (cet adepte du théorbe pour le baroque est aussi un défricheur en musique improvisée, etc.), il les convoque selon la nécessité du moment.

Chaque morceau est précédé d’une présentation. Pour “Strange Fruit”, le guitariste évoque, dans un parallèle éloquent, la frénésie insouciante des comédies musicales de Broadway (auxquelles sont empruntées la majeure partie des standards) et la condition inhumaine d’une catégorie de la population américaine, au même moment, au sud des Etats-Unis. Après cette mise en perspective historique, le trio plonge dans une version noire, tourmentée, de ce titre emblématique sublimé par Billie Holiday. Quelques longues secondes de silence suivront avant que n’éclatent les applaudissements nourris d’un public visiblement ému.

« Ce trio n’en est qu’au début de son aventure » confiera David Chevallier une fois le concert terminé. « L’Histoire est un cycle où nous prenons notre tour avec plaisir. »