Chronique

David Margolick

Strange Fruit

Label / Distribution : Editions Allia

Sur la couverture, on croit reconnaître dans la bouche amère de Billie Holiday ce seul mot, le dernier : « crop », et l’on ressent à nouveau ce mélange de colère, de chagrin et d’écœurement qui vous prend à chaque écoute.

Il est peu d’exemples de chansons qui aient autant marqué l’imaginaire collectif. Cri de révolte contre les lynchages racistes du Sud des Etats-Unis, écrite à New York en 1939 par un Blanc, Abel Meeropol, censurée sur les radios, phagocytée par Billie Holiday au point de lui être indissolublement associée (témoin la photographie de couverture) et d’être une fois pour toutes cataloguée « jazz », « Strange Fruit » a pourtant connu de multiples interprètes venus d’horizons plus que divers.

David Margolick a sous-titré son livre « Biographie d’une chanson ». Comme si « Strange Fruit » n’était pas une œuvre d’art mais un être doué d’une vie autonome. L’ouvrage est construit à la manière des biographies américaines : un récit entrecoupé de témoignages. Souvenirs de proches qui l’ont longuement côtoyée, paroles de gens qui l’ont simplement croisée un soir et dont elle a changé la vie ou tout au moins la vision du monde.

Près de vingt ans de vie commune avec Billie Holiday, ça vous marque une œuvre. Raison suffisante pour que leur relation occupe 88 des 126 pages de l’ouvrage. Il s’agit bien de relation : Margolick s’attache à nous faire comprendre ce que Billie exprimait et vivait à travers cette chanson, la place singulière qu’elle occupait dans son répertoire. Mais il n’oublie pas pour autant les autres acteurs de la vie de « Strange Fruit » : l’auteur dans le rôle du père bafoué, le premier interprète (amant ?) évincé, Josh White ; les autres, souvent paralysés par sa charge émotionnelle (Pete Seeger, Nina Simone, Dee Dee Bridgewater) ; ceux qui ont voulu l’enrôler pour d’autres combats...

L’auteur conclut sur une déclaration de Dee Dee Bridgewater : « Cette chanson (...) évoque une tranche douloureuse de notre passé. Mais, aujourd’hui encore, il faut la raconter. » Tant il est vrai qu’à la différence des êtres humains, la biographie d’une chanson n’est jamais achevée. Demandez à Jean-Baptiste Clément...

par Diane Gastellu // Publié le 5 octobre 2009
P.-S. :

Traduit de l’anglais par Michèle Valencia. L’ouvrage est complété par une note discographique de Jean-Claude Zylberstein datée de mars 2009.