Portrait

Denman Maroney, une reconnaissance tardive

Le pianiste américain s’est fait le spécialiste d’une technique qu’il a mise au point et qu’il appelle l’hyperpiano.


Denman Maroney @ Peter Gannushkin

Denman Maroney commence à travailler la technique de l’hyperpiano dès son cursus d’étudiant à CalArts. Il choisit ce terme parce qu’il cherche à se démarquer du piano préparé : son idée consiste à frotter des morceaux de bois ou de cuivre contre les cordes du piano afin d’obtenir l’effet de bending que l’on peut produire avec un saxophone ou une guitare, entre autres.

Né dans le New Jersey, Denman Maroney reste banlieusard jusqu’au moment d’aller à l’université. Il commence ses études au Williams College dans le Massachusetts où il songe pour la première fois à faire de la musique sa profession. Parmi ses professeurs, il compte le trompettiste Bill Dixon et surtout le contrebassiste Jimmy Garrison qui aura une profonde influence. « Il m’a dit immédiatement que j’avais un ego disproportionné et qu’il fallait que je me calme, se souvient le pianiste. Il soulignait souvent l’importance de l’écoute et d’avoir toujours la mélodie en tête. » Ensuite, il part pour la Californie pour poursuivre son cursus universitaire au California Institute for the Arts ou CalArts. Il y rencontre James Tenney avec lequel il étudie la composition, mais surtout le piano. « Jim m’a convaincu que je pouvais devenir un bon compositeur, dit-il. Il m’a encouragé à écrire davantage de musique, ce que je m’efforce de faire depuis lors. » Tenney lui apprend également à jouer la Three-Page Sonata de Charles Ives, ce qui l’amènera à travailler sur un concept qu’il appelle harmonie temporelle (temporal harmony).

Dès 1974, il participe à son premier enregistrement : une interprétation de « Kurtwellen », une partition graphique de Karl-Heinz Stockhausen, en compagnie du saxophoniste Earl Howard, du joueur de synthétiseur Joseph Paul Taylor et du percussionniste David Simons. Le disque sort sur le défunt label Finnadar Records, dirigé par le compositeur Ilhan Mimaroglu. Ensuite, il disparaît de la circulation pour connaître bien des vicissitudes.

Denman Maroney @ Peter Gannushkin

Après avoir obtenu son diplôme de CalArts cette même année, il s’en va enseigner au Thomas Jefferson College à Allendale dans le Michigan. Au bout d’un an, on lui propose de rester moyennant une importante diminution de salaire. Il rejette l’offre et déménage à Stamford dans le Connecticut car son épouse de l’époque est terrifiée à l’idée de vivre à New York. Il accompagne des cours de danse au Purchase College qui fait partie du réseau de la State University of New York (SUNY). « C’était un boulot intéressant, en convient Maroney. Mais j’ai perdu mon emploi suite à de sérieux désaccords avec la professeure de danse Kazuko Hirobayashi qui enseignait la technique Graham. » Il part alors pour New York et s’installe dans le quartier de Washington Market qui est aujourd’hui connu sous le nom de Tribeca.

Il trouve un premier emploi avec le Big Apple Circus, une compagnie à laquelle le funambule Philippe Petit a été brièvement associé. « Le salaire n’était pas terrible, dit-il. Mais j’avais deux mômes et absolument besoin d’argent. » D’ailleurs en parallèle, pour joindre les deux bouts, il est chauffeur de taxi – rien de déshonorant à cela, d’ailleurs Philip Glass l’a fait également. De son propre aveu, il s’agit de la pire période de sa vie, sillonnant les rues de New York de 4 heures du matin à 16 heures. Son mariage n’y survivra pas. Il lâche alors le cirque et le taxi pour travailler en tant qu’intérimaire, notamment dans une agence de publicité, Benton & Bowles, où il fait de la recherche sur les médias. Il parvient quand même à décrocher un CDI auprès de cet employeur. Il finit par revenir dans l’enseignement comme professeur de lettres à la Fairleigh Dickinson University, à Teaneck dans le New Jersey. En dépit d’un maigre salaire, il occupera ce poste pendant 10 ans avant de prendre une retraite définitive.

Ce parcours explique la reconnaissance tardive de Denman Maroney. Lorsqu’il débarque à New York, sa carrière de musicien reprend, bon an mal an. Il donne quelques concerts et rencontre notamment le tromboniste Garrett List qui dirige The Kitchen, une organisation et salle de spectacle, où le pianiste entre en contact avec de nombreux musiciens. « À l’époque, List avait un groupe avec le contrebassiste Jon Deak, qui finira par rejoindre le New York Philharmonic, et le guitariste Rhys Chatham qui aujourd’hui vit également en France », explique le pianiste.

Il faudra attendre le début des années 90 pour que son destin change brusquement lorsqu’il fait la connaissance de Mark Dresser à l’issue d’un concert que le contrebassiste donne avec Anthony Braxton à la Knitting Factory. « Je suis allé me présenter et je lui ai donné une cassette en lui disant que j’aimerais jouer avec lui », se rappelle le pianiste. Dresser finit par l’appeler pour donner un concert en duo. La mayonnaise prend et le contrebassiste, qui jongle plusieurs projets, l’invite à en faire partie. « C’est notamment l’époque où des musiciens commencent à composer des musiques pour accompagner des films muets, déclare-t-il. Je crois que c’est Bill Frisell qui a lancé cette idée. Dieu ait son âme. » Dresser décide pour sa part de composer une musique pour Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene qui sera enregistrée en trio avec le trompettiste Dave Douglas. On est en 1994, et la présence discographique de Denman Maroney prend un nouveau départ.

Denman Maroney @ Avec l’aimable autorisation de Denman Maroney

Le pianiste fait également partie de Force Green, un quintet qui comprend le chanteur Theo Bleckmann et le batteur Phil Haynes ainsi que Dresser et Douglas. Les tournées européennes commencent avec cette formation ainsi qu’avec un trio en compagnie du flûtiste suisse Matthias Ziegler. En parallèle, Dresser et Maroney travaillent régulièrement en duo ou en co-dirigeant un groupe : l’écoute de leur album Time Changes (Cryptogramophone) est fortement recommandée. Cette visibilité nouvellement acquise permet également au pianiste de réaliser ses propres projets. Il commence en 1998 par un enregistrement solo intitulé Hyperpiano (Mon$ey Music) comme on peut s’y attendre. Suivront pas mal de disques en duo, tous dignes d’intérêt, mais ses talents de compositeur éclatent au grand jour lorsqu’en 2008 sort Gaga (Nuscope), un album magnifique où il dirige un quartet avec le soufflant Ned Rothenberg, le contrebassiste Reuben Radding et le batteur Michael Sarin. Plus tard, on le remarque au sein d’un autre quartet, un collectif en compagnie du contrebassiste James Ilgenfritz, de la saxophoniste Angelika Niescier et du batteur Andrew Drury qui produit deux excellents disques. Son parcours va cependant connaître un autre important tournant.

En 2001, Maroney commence à venir régulièrement passer des vacances en France. Un ami architecte qui vit à Sauve, une commune devenue célèbre depuis que le dessinateur Robert Crumb y habite, essaie de le convaincre d’acheter une des maisons dont il est propriétaire. Le moment n’est pas propice pour le pianiste. Cependant, germe alors l’idée d’acheter une maison et peut-être de s’établir définitivement dans l’Hexagone. Il finit par acquérir une demeure à Durfort dans le Gard, où il vit depuis 2020.

Durant ses vacances en France, il fait notamment la connaissance du contrebassiste Barre Philips par le biais de Ned Rothenberg. En 2007, ils enregistrent ensemble un disque qui ne verra le jour qu’en 2020 en autoproduction, Bleu Bœuf with Barre. Mais ce n’est vraiment que depuis son installation définitive en France qu’il noue des liens avec des artistes locaux en vue de monter des projets. Jeff Gauthier, le violoniste qui a fondé le label Cryptogramophone, lui apprend que le contrebassiste Scott Walton a également adopté la France et vit non loin de chez lui, à Millau.

Scott Walton, Denman Maroney, Samuel Silvant et Robin Fincker @ Avec l’aimable autorisation de Denman Maroney

Les deux derniers disques de Denman Maroney témoignent de son travail avec ses nouveaux collaborateurs. The Air-Conditioned Nightmare (Neuma), un double CD, date de 2024 et le voit en compagnie du soufflant Robin Fincker, du batteur Samuel Silvant et de Walton. Le travail en quartet sur le deuxième disque est dans la lignée de Gaga. « Oui, c’est un vrai groupe de jazz avec des compositions plus courtes, dit-il. Après Gaga, j’ai commencé à écrire des morceaux extrêmement longs avec pas mal d’espace pour l’improvisation. Aujourd’hui, je cherche à revenir vers la composition et à m’éloigner des musiques improvisées qui ne me plaisent plus autant qu’auparavant. » Le premier CD signale également un retour à l’intérêt qu’il porte à la littérature. Il a déjà enregistré la mise en musique de textes littéraires avec les chanteurs Shelley Hirsch et Theo Bleckmann. L’album, dont le titre reprend celui d’un ouvrage d’Henry Miller, utilise également des écrits de T.S. Eliot, W.B. Yeats ainsi que de Maroney. La chanteuse Emilie Lesbros, qui a réintégré l’Hexagone après un long passage à New York, rejoint le quartet pour l’occasion.

Avec Umwelt (Neuma) sorti en 2025, Denman Maroney continue de défricher le même terrain, cette fois-ci à la tête d’un quintet où le soufflant Guillaume Orti remplace Lesbros. Le disque montre que le septuagénaire a encore de beaux restes. Il poursuit son exploration de l’harmonie temporelle qui superpose les rythmes tout en jouant sur la hauteur des tons – un concept très mathématique. Le résultat est une musique complexe sans être rébarbative, faisant souvent preuve d’une grande expressivité.

Pendant de longues années, la technique de l’hyperpiano effraie les propriétaires des pianos sur lesquels il doit exercer son art. Pour les rassurer, Maroney emporte avec lui une lettre de Steinway assurant que sa technique n’endommage pas le piano. « Je n’ai plus besoin de le faire car la pratique est aujourd’hui bien acceptée, dit-il. Et si par hasard quelqu’un a peur pour son piano, je n’insiste pas et me contente du clavier. » Cela dit, un seul piano a fait les frais de son approche, un pauvre Kimball qui était la possession de CalArts. C’était à l’époque où, encore étudiant, il mettait au point sa technique. « J’ai eu de la chance, je n’ai pas eu à payer les réparations », dit-il avec le sourire.

par Alain Drouot // Publié le 28 juin 2026
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