Tribune

Dennis Stock, maître méconnu de la photo de jazz


Guy Le Querrec me l’a souvent répété : Dennis Stock (1928 – 2010) est pour lui l’un des très grands photographes américains à s’être illustrés dans la photo « de jazz », pas très loin de Roy De Carava (1919 – 2009), à l’égal d’un Lee Friedlander (né en 1934), et un peu au-dessus des deux grandes figures que sont Herman Leonard (1923 – 2010) et William Claxton (1927 – 2008), mieux connus chez nous que l’auteur des fameux clichés de James Dean ou Bill Crow dans Times Square le matin.

On connaît le portrait qu’a fait de lui Andreas Feininger, où ses yeux sont recouverts et en quelque sorte agrandis par le correcteur de visée de son objectif Leitz. On pourrait croire à partir de là que Dennis Stock appartient à la grande cohorte des leicaïstes de chez Magnum, ce qui n’est pas tout à fait exact puisqu’il a, de son propre aveu, réalisé toutes ses photos de jazz avec un boîtier et des objectifs Nikon. Simple détail…

Bizarrement, autant l’on connaît chez nous les photos « enfumées » de Leonard, autant l’on apprécie les clichés plus aérés de Claxton, grand photographe de la « West Coast », et autant enfin il est facile de se procurer les versions françaises récentes de leurs livres, autant le grand œuvre de Dennis Stock (Jazz Street, Doubleday 1960), jamais réédité aux USA, réimprimé au Japon confidentiellement en 1980, est strictement inconnu sous nos climats. Il faut donc avoir de la patience (ou le coup de pouce du destin) pour accéder enfin à ce livre majeur, superbe, préfacé par Nat Hentoff, complété par des notes précises de l’auteur lui-même, qui a une anecdote à propos de chaque photo publiée.


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Photo X/DR

Allons-y donc de quelques commentaires, en espérant que le lecteur pourra lui aussi un jour toucher de près les pages de ce livre « mythique », dont une version différente, encore plus rare, a été publiée jadis en contrepoint d’un texte de Michel-Claude Jalard sous le titre Plaisir du Jazz (Guilde du Livre, Lausanne, 1959). Et pour voir quand même ces photos, en basse résolution et dans un ordre différent, une seule adresse : le site de Magnumphotos.

Dennis Stock a divisé son livre en trois parties : « First Bar », qui regroupe quelques images de la Nouvelle-Orléans avec ses « marching bands » et ses bluesmen, « The Itinerant » qui suit Louis Armstrong de la scène à l’intimité de son logis, enfin « Faces », qui contient un certain nombre de portraits de jazzmen. En annexe, il a rédigé lui même des « commentaries » qui précisent le lieu et les circonstances de la photographie.

Feuilleter les premières pages, c’est déjà se rendre compte de l’audace de la mise en page, très en avance sur son époque, et de la variété des approches (Dennis Stock n’hésitant pas à recadrer de très près, ce qui donne parfois des effets de flou), ou se permettant de prendre le musicien dans son environnement avec tout un jeu sur les formes, en particulier les chapeaux. Les photographies de Louis Armstrong, stupéfiantes, indiquent à quel degré d’intimité Stock était parvenu avec son modèle. Car non seulement Louis est saisi à la sortie d’un bus, ou encore dans sa loge, mais également chez lui, en caleçon, en train de ranger ses valises ou de soulever le couvercle de l’un de ses célèbres magnétophones. La double page 15/16 est saisissante : à gauche Louis est allongé dans sa loge, jambes nues (et l’on se rend compte de la finesse de sa constitution, étonnante !), à droite il est dans un couloir étroit, seul, en train d’essayer son embouchure. On appréciera aussi (pages 30/33) le mur de collages qu’Armstrong avait fabriqué chez lui, avec entre autres le fanion qui lui avait été remis en 1955 par le « Hot-Club de France » pour son grand prix du disque de jazz. Des photos superbes, très peu vues.

« Faces », qui occupe la plus grande partie du livre, s’ouvre par un portrait d’Eddie Condon en plein concert, se conclut par « la » photo de Bill Crow dans Times Square, et vaut (entre autres) par la mise en regard de Barney Bigard et Sidney Béchet (pages 39/40), la magnifique mise en page des photos de Wild Bill Davison et Bud Freeman (42/43), un Rex Stewart contrasté et fumant (43/44), deux portraits de Billie Holiday en clair-obscur, dont l’un avec chien (47/48), un désopilant Bob Brookmeyer mis en regard d’un Pee Wee Russell également avec chien (49/50), un fantastique portrait de Lee Konitz en famille (51/52) – Lee, qui doit avoir 25 ans, est entouré de cinq enfants tous plus agités les uns que les autres ; puis l’on passe à Mary-Lou Williams qui est prise dos à son piano dans un décor d’image pieuse et de cage à oiseau.

Suivent encore Shelly Manne au milieu des chevaux, Stan Kenton un peu solitaire sur un bord de scène, les yeux d’Anita O’Day derrière l’encadrement d’un studio, une très rare photo d’Allan Eager avec son alto, Stan Getz qui semble plus petit que son ténor (il paraît moins de 20 ans), le quartet de Dave Brubeck en partance pour le succès, Hawkins dubitatif devant son instrument, une double page de contrebassistes (65/67), une belle série d’Ellington, une double page de baguettes (80/82), un Max Roach flouté (83), un Stuff Smith de même, un Ruby Braff hilare, et soudain l’ambiance des salles de bal à Harlem (90/91) avant une découverte devant laquelle on reste stupéfait : une photo de Charlie Parker jamais vue, où le doux visage de l’altiste est pris dans l’arrondi d’un saxophone ténor, cependant qu’en regard, Dennis Stock a seulement photographié l’alto du « Bird » posé contre une chaise. La double page 94/95 consacrée à Gillespie suffirait à elle seule à convaincre de l’avance photographique et éditoriale que prenait déjà Stock en 1960.

Mais ça ne s’arrête pas : Lester Young est saisi sur son lit, abattu, Bud Powell dans un bar, Red Callender chez lui (avec fillette au piano), et je m’arrête là pour filer vers la conclusion (129) où le sens de la construction est à son sommet : une femme en premier plan, bras replié sur l’épaule ; derrière elle, Gerry Mulligan et Jimmy Giuffre soufflent dans leur biniou, à droite Jim Hall gratte sa guitare, et, dans le miroir du fond, se reflètent le dos de Giuffre et l’image d’un contrebassiste dont Dennis Stock ne nous dit pas qui il est. Une photo digne, en effet, des plus grandes réussites d’un Guy Le Querrec.

Je milite pour l’édition en français d’un pareil livre.

Bordeaux, le 17 juin 2011