Scènes

Des Rives et des Notes, Jazz à Oloron 2011

Un « in » de valeurs sûres très jazz, un « off » plus ouvert et grand public, et un tremplin qui fait la courte échelle à de jeunes musiciens de valeur. Flash-back sur les trois derniers jours du festival, en forme de bouquet final.


La musique, c’est un peu comme le chocolat. On a toujours envie d’en reprendre, jusqu’au bout de la boîte, de la tablette, du festival. Enfin, presque toujours : la musique, comme le chocolat, c’est un équilibre délicat. Parfois, une recette très, trop raffinée, un trop-plein de recherche produit un effet paradoxal : à peine un carré et vous voilà repu. Calé. Envie de passer à autre chose. Parfois en revanche, une formule intemporelle, bien réalisée par un artisan sincère et enthousiaste, vous incite à picorer jusqu’à la dernière miette, et même - si, si, allons, cela reste entre nous - à lécher le papier.

C’est un peu ce paradoxe que nous avons vécu à travers les concerts du soir.


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Ambrose Akinmusire Quintet © Dominique Piollet

Ambrose Akinmusire, le trompettiste qui monte, qui monte, prix Thelonious Monk à 25 ans en 2007, nous présente une musique extrêmement pensée, calculée, recherchée, voire solennelle. Souvent très loin du swing et de toute pulsation dansable (« Henya »), très engagé dans une exploration des relations d’amour/haine entre abondance et intensité, il peut jouer des flots de notes ou laisser place au silence, jouer ternaire sans qu’on valse, entrelacer des lignes mélodiques complexes avec le saxophoniste Walter Smith III, faire pleurer, geindre sa trompette sans recourir aux pédales d’effets et quand, en quasi-duo avec le pianiste Gerald Clayton - dont le jeu fait parfois penser à un croisement de Bill Evans et de Michel Legrand -, il semble accéder à une certaine sérénité, c’est un calme empreint de résignation plus que d’apaisement.
Ajoutez un batteur - Justin Brown - visiblement influencé par Tony Williams et un contrebassiste - Harish Raghavan - qui a dû passer au moins autant de temps à étudier ses poses de créateur inspiré qu’à travailler ses démanchés, et vous obtenez un quintet qui, dans un registre jazz mainstream teinté d’une forte recherche d’originalité, laisse quelque peu dubitative une salle pourtant très remplie et bien disposée à son égard.

On pourrait imputer cette relative cérébralité à la jeunesse du dit quintet, dont la moyenne d’âge est inférieure à 30 ans. Certes. Pour autant, le lendemain, un autre musicien de 28 ans, Harold López Nussa, allait donner l’exemple inverse.
Démarrage à fond la caisse, très vite, trop vite même, il commence par « E’cha », enchaîne sur les palmas de « Guajira », que le public reprend. Le thème, inspiré du folklore cubain, s’enrichit d’harmonies juste assez dissonantes pour stimuler vos papilles auditives. Le piano chante et percute, périphrase allègrement, converse avec la basse - Felipe Cabrera, solide et mélodieux - et une batterie qui se souvient très fort du jeu de congas.
C’est sur le quatrième morceau qu’entre l’invité, David Sánchez. Dans la famille « ténors velus », le Porto-Ricain projette un son énergique et plein aux ascendances aussi bien new-yorkaises que latines, et nous sert quelques solos à la fois puissants et souples tout à fait délectables.
Le jeu du pianiste est volubile, à la fois mélodique - très mélodique - et percussif - très percussif. S’appuyant sur les thèmes et motifs de la musique - faut-il dire « populaire » ou « folklorique » ? - cubaine, il ne cède pas à la facilité d’en faire un fonds de commerce. Quand il commence un montuno, ce n’est que pour en tirer très vite des dérivées, à la manière d’un mathématicien passionné bricolant les fonctions. Lorsqu’il emprunte une mélodie au folklore cubain, il s’en évade bientôt vers des harmonies moins traditionnelles.
Une musique hédoniste en diable (témoin le titre « Pa’ gozar », qui signifie approximativement « Pour s’éclater ») mais où l’on décèle à chaque instant la rigueur de l’apprentissage auprès de ces professeurs russes qui ont eu la haute main sur l’éducation musicale cubaine pendant près de quarante ans. Pourtant, Harold López Nussa et son trio ne font pas étalage de leur technique ni de leur culture musicale - si l’on excepte la fougue juvénile du petit frère batteur Ruy Adrián López Nussa. Au contraire, ils ont l’élégance et la modestie [1] de ne nous laisser percevoir que le meilleur, c’est-à-dire une musique généreuse et gouleyante, addictive comme un pur Criollo du Venezuela [2]. « Enorme ! », s’exclame un spectateur à la fin du set. Applaudissements debout, deux rappels dont une ballade de Stan Getz qui sied au gros son de David Sánchez, et le public sort de la salle avec un sourire jusqu’aux oreilles.


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David Murray & Cuban Ensemble © Dominique Piollet

Le dimanche, on s’attendait au même genre de groove jouissif avec David Murray, qui proposait une réinterprétation des chansons en espagnol de Nat King Cole. On se souvenait de ses torrides pérégrinations caribéennes en compagnie des Gwo-Ka Masters, et l’on escomptait que, Nat King Cole ou pas, son Cuban Ensemble nous donne des fourmis dans les pieds et l’envie d’en reprendre.
Las ! Engoncé dans la musique sucrée de Cole comme dans son costard noir à la Marsalis, il nous offre des arrangements par trop conventionnels - joués, certes, par d’excellents musiciens mais sans feu ni flamme. C’est un avion gros porteur qui roule, roule longuement sur la piste mais jamais ne… déCole. Un chocolat au lait bourratif et sans relief, prévisible au point de garder « Quizás, Quizás, Quizás » pour l’unique rappel. Grosse fatigue ? Manque de passion pour ce répertoire-là ? Vous l’aurez compris : ce concert, sans être mauvais, a été une déception.

Surprise pour surprise, c’est sous le Chapiteau que les orphelins du groove, sortis bredouilles du concert de Murray, allaient trouver une consolation : la salsa débridée mais très en place de Yemaya la Banda - douze redoutables musiciennes venues d’horizons plus que divers - s’est chargée de mettre un point final revigorant au Festival.

Mais il ne s’est pas passé que cela à Oloron début juillet. Il y a aussi les concerts de l’après-midi.


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Uri Caine © Dominique Piollet

Vous attendez certainement que l’on vous parle du concert solo du pianiste Uri Caine, mais il ne sera mentionné ici que pour la forme. La représentante de Citizen Jazz, membre du jury du Tremplin dont les auditions se déroulaient en même temps à trois pas, n’a pu s’évader que quelques minutes pour grappiller une fin de « ’Round Midnight » et un début de « Blackbird »… pas assez pour se rendre compte ni pour rendre compte.

La veille, en revanche, nous avions pu assister à l’étonnant concert d’Ablaye Cissoko et Volker Goetze : une rencontre faite d’écoute mutuelle entre deux êtres et deux instruments que l’on n’imagine pas spontanément ensemble : une trompette et une kora, à quoi s’ajoute le chant sensible et malicieux de Cissoko, prompt à jouer avec les idées reçues. C’est souvent méditatif, parfois drôle, éminemment humaniste ; les deux musiciens ouvrent une fenêtre et prouvent qu’il est souvent intéressant, et pas si dangereux, de se pencher au-dehors.

… et puis il y a le Tremplin. Avec une sélection de plus en plus relevée au fil des ans, fruit d’une politique intelligente : les candidats sont rémunérés, déclarés, défrayés, et les lauréats des premiers prix (celui du jury et celui du public) sont programmés l’année suivante. C’est ainsi que l’on a pu revoir en 2011 le Roberto Negro Trio et, dans le « off », Gabacho Connection. Les lauréats ou dignes « seconds » des dernières éditions connaissent également une belle carrière : les Lunatic Toys (mention spéciale du jury 2010) confectionnent leur deuxième album qui sortira début 2012 sur le label Carton, Agathe Vitteau (Bloom K Trio, lauréat 2009) s’est acoquinée notamment avec Eve Risser pour un duo de pianos, et le JB Hadrot Trio (lauréat 2008) vient de sortir son deuxième CD…


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Cataclysm Box © Dominique Piollet

Un lot très relevé, comme on dit chez les turfistes, rassemblait cette année pour les demi-finales (dans le désordre) :

Des propositions musicales très diverses allant du jazz moderne (Raphaële Atlan, J.S. Trio) à l’improvisation quasi libre (Trio Enchant(i)er) en passant par des incursions dans le blues-rock (Cataclysm Box), le minimalisme (les mêmes !) ou le nu-jazz (Zilhom).
Cataclysm Box allait mettre le jury dans sa poche avec deux sets (en demi-finale puis en finale) très engagés. Ces gens-là vous attrapent et ne vous lâchent plus. Même lorsqu’ils ont le culot de démarrer leur set, en demi-finale, par une longue introduction stratosphérique à la Terje Rypdal avant de vous embarquer vers des contrées plus chaudes et plus animées. La capacité d’interplay du groupe, la générosité du propos musical et un très jeune guitariste virtuose et compositeur, Jean Gros - capable de parcourir en un concert toute l’histoire de la guitare électrique de Wes à nos jours, prouvant qu’il a assimilé Jimi Hendrix et Stevie Ray Vaughan sans jamais démarquer quiconque - leur ont permis de rafler toutes les mises : premier prix de groupe, prix du meilleur soliste pour Jean Gros, plus une dotation en numéraire et une programmation à la Route des Vins du Jurançon. On aura donc le plaisir de revoir la boîte à cataclysmes à Oloron en 2012, mais avant cela, on vous reparlera de son album.

Le prix du public est revenu, lui, à J.S. Trio, formé autour du pianiste Jonathan Saguez, pour une prestation éminemment « jazz-jazz » qui ne dédaigne pas les emprunts au classique (un arrangement du Stabat Mater de Dvořák). Preuve, s’il en fallait, que le public dit « grand » peut s’intéresser à des formes musicales éloignées des matraquages télévisuels.

Les deux « premiers » ne doivent toutefois pas faire oublier l’excellente qualité des instrumentistes et compositeurs candidats à ce tremplin, et leur variété d’inspiration. Avec le recul, on se souvient notamment de la chanteuse et pianiste Raphaële Atlan, qui rappelle beaucoup Eliane Elias, de l’aventureux Trio Enchant(i)er et d’un remarquable contrebassiste de 21 ans, Alexandre Perrot, du groupe PJ5. Un talent à suivre.

Prochaine escale à Oloron : juin-juillet 2012. Nous y serons. Et vous ?

par Diane Gastellu // Publié le 26 septembre 2011

[1Harold López Nussa en a donné une autre preuve hors concert : discret, assis dans un coin du chapiteau, il n’a pas manqué un seul set du Tremplin. Sans jouer les stars, juste pour le plaisir d’écouter les autres. Et il a apprécié : il nous l’a dit.

[2La meilleure variété de cacao du monde, selon les experts.