Désinvolte comme Free Country
Chronologie de l’épopée captivante du quartet Free Country.
Free Country
Comment rester insensible au parcours irréprochable d’une formation qui depuis trente ans joue sans jamais tomber dans la redite ? Free Country, c’est avant tout Phil Haynes, né en 1961 à Hillsboro dans l’Oregon. Partenaire d’Anthony Braxton et de Paul Smoker, ce batteur implique chaque instrumentiste dans son quartet. Pour mieux comprendre l’alchimie qui prime dans ce groupe généreux, il faut en connaître les membres.
Le violoncelliste Hank Roberts, né en 1954 à Terre Haute dans l’Indiana - trait d’union entre les Appalaches et les Grands Lacs - qui pratique, dès l’enfance, le bluegrass avec son grand-père violoniste.
Le guitariste Jim Yanda voit le jour en 1959 et grandit dans la ferme familiale près d’Anamosa dans l’Iowa. Il ne tarde pas à jouer du western swing dans des salles de danse avant d’intégrer des groupes de garage rock où il se passionne pour les inventions de Jimi Hendrix, Eric Clapton et Jimmy Page.
Le bassiste Drew Gress nait en 1959 dans le New Jersey, mais grandit dans la région de Philadelphie et se joindra au trio No Fast Food avec Phil Haynes et le saxophoniste Dave Liebman.
Ces quatre musiciens étaient destinés à se rencontrer, animés par le désir de fonder un groupe qui ne ressemblerait à aucun autre. Des échos en provenance de musiques américaines défilent dans les albums de Free Country : Neil Young, Charles Ives, Creedence Clearwater Revival, Charles Mingus ou J.J. Cale ont laissé des traces.
La notoriété de Free Country n’a guère dépassé les frontières américaines alors que ses membres bénéficient d’une reconnaissance légitime dans le monde entier. Il est temps de se replonger dans cette œuvre musicale unique en son genre.
Belle entrée en matière avec ce premier album enregistré en octobre 1997 dans le New Jersey. On mesure l’originalité de ce groupe dès « How Great Thou Art », inspiré d’un cantique écrit en 1885 par le poète et pasteur suédois Carl Boberg. Ce morceau dont la trame musicale transparaît de manière quasi imperceptible est enrichi par le jeu de balais de Phil Haynes qui fait danser ses partenaires. La célèbre mélodie « Amazing Grace » resplendit par la voix chaleureuse de Hank Roberts qu’accompagne son violoncelle joué à l’archet. Impassible, « Rosin The Beau » réussit à mêler la tradition populaire aux délicates improvisations de Jim Yanda et Drew Gress, et la richesse des textures musicales dynamise la composition. Réussir à renouveler la ballade de Stephen Foster « My Old Kentucky Home » sans tomber dans le pathos démontre la finesse du quartet. Cette chanson, souvent interprétée comme un chant abolitionniste qui fait écho aux souffrances des esclaves séparés de leur famille, est ici transfigurée. Free Country incite au voyage avec « Shenandoah », créée par des trappeurs américains et canadiens qui descendaient le Missouri en canoë avant que cet air ne devienne un chant de marins au XIXe siècle. Cet album fondamental est à redécouvrir.
Free Country se rend en studio cinq ans après pour enregistrer The Way The West Was Won. Les musiques évoquent la conquête des terres qui s’étendent du Mississippi à l’océan Pacifique après la vente de la Louisiane par la France et des derniers territoires cédés par le Mexique. La gigue irlandaise « Gerry Owen », célèbre pour avoir servi de chant de combat aux armées américaines depuis le général Custer, est ici sobrement interprétée par le quartet. Les rythmes syncopés du jazz se matérialisent sous les doigts habiles de Jim Yanda et de Hank Roberts dans la partition composée par Alfred Newman « The Way The West Was Won », subtilement couplée à « The Magnificent Seven » issue de la plume d’Elmer Bernstein. C’est avec l’immersion dans ces romances populaires que l’on mesure leur influence sur Bill Frisell, partenaire musical de Hank Roberts. Plus sage, « Dakota Hymn », tiré d’un recueil de cantiques indiens, honore la mémoire du Sioux Philip Frazier. Les audaces instrumentales ne manquent pas lorsqu’il s’agit de revitaliser « Defence of Fort McHenry » chanson composée par John Stafford Smith et dont les couplets furent écrits par Francis Scott Key lors de la bataille de Baltimore en 1814. Le titre de cette composition changera après quelques mois pour devenir l’hymne américain « The Star-Spangled Banner ». Drew Gress et Phil Haynes y propulsent un tempo débridé, tremplin idéal destiné aux improvisations dissonantes de la guitare et du violoncelle en phase avec l’harmolodie colemanienne. Disque stupéfiant.
Dix ans sont passés et, sans pour autant traverser l’Atlantique, Free Country s’immisce dans le répertoire d’un autre quatuor, anglais celui-là. Reprendre le répertoire des Beatles n’est pas une mince affaire, les compositions des quatre garçons de Liverpool ont été déclinées dans une montagne d’albums avec des résultats souvent contestables. Something Beatles est enregistré en concert par le fidèle ingénieur du son Jon Rosenberg en juin 2012 et, mis à part « Shenandoah » et « Mari’s Wedding » qui ouvrent l’album, les autres morceaux sont des reprises des Fab Four. Fugace, « Let It Be » fait la part belle à la voix diaphane de Hank Roberts ; le tempo lent agrémenté des balais délicats sur les fûts et des échos de la guitare confère à cette chanson une seconde jeunesse. Nul besoin des paroles de « Here Comes The Sun » : cette mélodie incomparable s’épanche en douceur un peu avant la fin du morceau. Les accents hawaïens distillés par Jim Yanda se confrontent ici à l’envolée lyrique de Drew Gress. Attentionnés, Phil Haynes et Hank Roberts contribuent à élever la composition qui évolue en apesanteur. « Hey Jude » se distingue par le chant exceptionnellement grave de Hank Roberts qui préfigure une longue improvisation collective.
Enregistré en 2014, 60/69 My Favorite Things voit Free Country explorer les morceaux emblématiques de l’histoire musicale américaine des années soixante. Le quartet atteint là un état de grâce avec des improvisations qui honorent tout d’abord Jimi Hendrix avec « Purple Haze » où l’intervention teintée de blues de Jim Yanda allie simplicité et beauté, tandis que Hank Roberts intensifie la trame mélodique du refrain. L’esprit originel de « Fire » est rehaussé par la batterie de Phil Haynes qui relance ses partenaires avec une créativité semblable à celle de Mitch Mitchell. Entre la nonchalance diffusée dans « Surfer Girl » et le traitement minimaliste qui imprègne « California Dreaming », les dédicaces aux musiques soul et funk abondent, « What’s Going On » et « Sex Machine » défilent avec entrain. La poésie transcendante des Doors se manifeste dans l’abstraction sonore de « People Are Strange ». L’admiration que porte Phil Haynes à John Coltrane ne pouvait que se concrétiser avec « Resolution » et « My Favorite Things », tous deux hypnotiques.
Le chemin parcouru par Free Country depuis trois décennies continue d’apporter son lot de surprises en 2026. Distingué par ses arrangements musicaux novateurs ce quartet continue d’insuffler une énergie salutaire au jazz contemporain.

