Scènes

Deux chanteuses au Cri du Port (Marseille)

Mônica Passos et Mélanie Dahan revisitent la chanson française


Le Cri du Port, à Marseille, a la riche idée de convier Mônica Passos et Mélanie Dahan à une semaine d’intervalle, les 12 et 19 mars 2009. Point commun : les deux artistes revisitent avec intelligence la chanson française. Deux personnalités, deux points de vue.

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Mônica Passos © H. Collon/Vues sur Scènes

Lorsque le premier concert s’achève, la conclusion est limpide : Mônica Passos fait indéniablement partie de ces artistes pour qui la scène est vitale, indispensable. Le lieu où seront faites les offrandes au public. Le lieu où déverser sa créativité, sa générosité et son exubérance. Là où l’on peut bénir le public avec du vin blanc, clin d’œil à la précédente vie de temple protestant du Parvis des Arts, la salle habituelle du Cri du Port qui accueille ce soir la chanteuse. Car si le répertoire, ce soir, est essentiellement celui du dernier album Lemniscate, on est aux antipodes d’un simple « tour de chant ». Le disque était déjà ambitieux, qui alternait des reprises universelles et quelques compositions, le tout encadré par une quinzaine de musiciens et des arrangements finement ciselés. Et quand on parle de reprises, hormis « Aguas de Março », il ne s’agit pas du patrimoine brésilien habituel, des « saucissons » façon « Corcovado » ou « Garota De Ipanema », mais bel et bien de nos standards « Avec le temps », « Colchiques dans les prés », « A la claire fontaine », « Rien de rien »…

La chanteuse s’accompagne ici de son complice et arrangeur habituel Jean-Philippe Crespin à la guitare et de Jorge Bezerra Jr aux percussions ; mais ce trio acoustique s’agrandit bientôt grâce aux invités : un trombone, une flûte à bec, un berimbau. Une formation réduite qui lui laisse de l’espace pour s’exprimer. Passos est brésilienne, mais ne comptez pas sur elle pour célébrer les cinquante ans de la bossa nova ! Celle-ci ne fera qu’une furtive apparition au travers d’une mélancolique version des « Feuilles mortes ». Pour le reste, c’est davantage l’esprit de la samba qui règne ce soir, cette pulsation chaloupée qui gagne les jambes des spectateurs et leur laisse un sourire rêveur lorsque les lumières se rallument. La structure harmonique des morceaux n’étant généralement pas très complexe, les musiciens peuvent « faire tourner la grille » afin que la maîtresse de cérémonie se livre aux facéties qu’elle affectionne. Scat, improvisations parlées, chant très théâtral, Mônica Passos rit, roule des yeux fous tel un imprévisible Gargantua, et le caractère fantasque de son interprétation atteint son paroxysme sur « Rien de rien » et le « Caravan » d’Ellington. Ce déferlement d’énergie rend plus perceptible encore son extraordinaire sensibilité lorsqu’elle interprète une simple valse en duo avec son guitariste ou s’attaque à « La Mémoire et la mer », sommet du concert comme de Lemniscate. Après deux rappels (dont « Riders on the Storm » des Doors), on reste séduit par son talent, sa générosité et sa joie de vivre. Et ils sont précieux, les artistes et les concerts dont le souvenir nous aide à mieux vivre.

Une semaine plus tard, retour au Parvis des Arts. Autre chanteuse, autres chansons, mais une fois encore c’est le patrimoine français qui est revisité, dans le cadre du festival Avec le temps. Mélanie Dahan est sur scène avec son quartet presque habituel : Matthieu Chazarenc à la batterie, Marc-Michel Le Bevillon à la basse, Giovanni Mirabassi étant remplacé par Franck Amsallem au piano. Le répertoire est à peu de chose près celui de La Princesse et les Croque-Notes, et se caractérise par un choix habile de titres assez peu connus, plus quelques monuments de la chanson française, mais à peine évoqués - « Je me suis fait tout petit » (Brassens) ou « Rimes » (Nougaro) sont présentés sous forme d’interludes d’environ une minute en duo piano-voix. Pour « Rimes », Amsallem enrichit la voix de Mélanie Dahan de notes aiguës, presque sans accords, donnant à la chanteuse un air de funambule, tandis que le titre de Brassens est l’occasion d’un scat aérien et serein.


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M. Dahan/M. Chazarence © M. Bighelli

La voix est claire, la diction irréprochable. Ces qualités sont précieuses lorsqu’elle interprète le reste du répertoire, nettement moins familier, voire confidentiel. Le public (re)découvre avec plaisir des chansons auxquelles la chanteuse insuffle parfois sa gouaille, tout en respectant la mélodie. Car si Mélanie Dahan s’octroie quelques libertés, c’est surtout dans le rythme, par des interprétations parfois très rubato ; et le terme interprétation prend ici tout son sens : ses qualités de « conteuse » sautent aux yeux sur les chansons qui racontent une histoire (« Si tu me paies un verre », « La salle et la terrasse », « Je hais les dimanches »). A ce sens de la narration, elle ajoute une solide maîtrise vocale : l’introduction de « La Princesse et les Croque-Notes » est ainsi réalisée en un étonnant duo contrebasse-voix en contrepoint, tandis qu’un peu peu plus loin dans le morceau, elle se lance dans un scat à l’unisson avec un solo de contrebasse - encore elle…

L’artiste a une conception du chant qui se rapproche de celle de Stacey Kent : un respect total des textes ainsi qu’une grande humilité ; les chansons ne sont pas des faire-valoir de la virtuosité mais des œuvres richement arrangées à offrir au public. Autre signe de cette humilité, l’homogénéité du quartet et l’entente entre ses membres. Cette complicité fait chaud au cœur, que ce soit lorsque la chanteuse présente les musiciens à plusieurs reprises au fil du concert, ou au travers du large sourire de Marc-Michel Le Bevillon quand il l’observe à l’œuvre.


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M. Dahan/Marc-Michel Le Bevillon © M. Bighelli

Sur le rappel (« Bidonville », de Nougaro), un déferlement d’énergie laisse la part belle au scat, au piano et à la batterie, Chazarenc abandonnant provisoirement son habituelle retenue pour se lancer dans un solo mémorable. Décidément, ce quartet-là ne boude pas son plaisir. Il n’est pas le seul, si l’on en croit les applaudissements qui fusent à la fin du concert…