Scènes

Dinant Jazz Nights 2006

Pendant trois jours, le festival « Dinant Jazz Nigths 2006 » a accueilli les musiciens du célèbre label ECM.


Pour cette 9è édition, les organisateurs du Dinant Jazz Nights (Jean Claude Laloux et Patrick Bivort) ont réalisé un rêve : inviter dans la petite ville qui vit naître Adolphe Sax, inventeur du saxophone si cher aux jazzmen, le mythique label allemand ECM.


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Dinant © Patrick Audoux/Vues sur Scènes

Rendez-vous d’autant plus exceptionnel puisque c’était la première fois, depuis que le label existe, qu’un festival consacre la totalité de sa programmation aux seuls artistes ECM. 

Profitant de l’infrastructure culturelle qu’offre la ville de Dinant, les organisateurs et Manfred Eicher (omniprésent) avaient pris possession non seulement de l’habituel Centre Culturel, mais aussi de la Collégiale toute proche ainsi que de l’Abbaye de Leffe, pour répondre au mieux aux différentes sensibilités artistiques des musiciens invités.

On connait le label ECM pour sa vision du jazz à la fois large et très pointue qui en fait toute sa singularité et sa richesse. C’est pourquoi Manfred Eicher avait proposé aux organisateurs d’aller bien au-delà de cette musique et d’inviter des artistes qui s’en trouvent parfois à lisière. Bien sûr, le lien avec le jazz, parfois ténu, pouvait être l’improvisation, mais on serait plutôt tenté de mettre ici en avant l’ouverture d’esprit indispensable à cette musique.

  • Vendredi 29 septembre.

C’est donc dans la Collégiale que s’ouve cette édition, avec Jan Garbarek et l’Hilliard Ensemble. Peut-on rêver meilleure entrée en matière ? Les musiciens vont profiter non seulement de l’acoustique qu’offre un tel édifice, mais aussi de son architecture pour faire résonner les sons de manière irréelle, magique et céleste.

Arrivés du fond de l’église, les vocalistes de l’Hilliard Ensemble prennent chacun à leur tour possession du lieu. Dans le chœur, coloré par des faisceaux de lumière qui lèchent les colonnes et la voûte, Garbarek lance les premières note d’une relecture du célèbre Officium.

On voyage entre musique sacrée, médiévale et païenne. À aucun moment les musiciens ne restent statiques sur la « scène ». Ils se déplacent dans le chœur, derrière les piliers, dans la nef ou les allées pour moduler le son et les tensions. Garbarek semble, lui aussi, chercher un écho à sa musique. Les chants grégoriens se marient magnifiquement avec le son du soprano. Rien n’est austère pour autant, et Garbarek se permet même une échappée vers quelques notes du « Ghost » d’Albert Ayler, comme pour affirmer la liberté de la musique proposée. Le temps paraît suspendu, l’instant semble unique, et c’est un long tonnerre d’applaudissements qui salue ce concert sublime.

  • Samedi 30 septembre

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Rolf Lislevand © Patrick Audoux/Vues sur Scènes

C’est dans l’Abbaye de Leffe, aux portes de la ville et à une heure assez précoce (16h) que débute le deuxième rendez-vous du festival. Sous la magnifique charpente en bois de l’abbaye, Rolf Lislevand nous invite à partager la musique du XVIIè siècle, revisitée à sa manière. Ici aussi, l’ambiance est à la retenue et à la méditation, mais de manière moins solennelle que la veille. Les voix et le soprano ont fait place aux cordes.

En effet, l’ensemble se compose d’instruments médiévaux assez rares, comme le théorbe, la triple harpe, la cithare battante et l’archiluth… La conjugaison de ces instruments et le talent des musiciens nous offrent à nouveau un moment éblouissant de beauté. C’est une suite de « passacailles », de « tarentelles » et de folk celtique qui nous est proposée. On note la virtuosité de Rolf Lislevand, bien sûr, tantôt au théorbe, tantôt à la guitare baroque, mais aussi le chant cristallin d’Arianna Savall qui, s’accompagnant à la triple harpe, nous emmène dans des méandres poético-lyriques.

La musique se fait parfois entraînante et joyeuse, et on se croirait presque invité à la cour du roi. Toccatas et rythmes parfois flamenco s’enchaînent. Thor-Harald Johnsen à la cithare battante et Marco Ambrosini à la harpe nickel rivalisent de virtuosité et font briller magnifiquement cette musique ancestrale. L’ensemble se permet même d’improviser comme on le ferait plus ou moins en jazz, le tout avec une maestria inouïe. Ce fut une grande et belle découverte pour bon nombre de spectateurs heureux d’avoir assisté à ce concert étonnant.


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François Couturier © Jos L. Knaepen

Au Centre Culturel de Dinant, on revient à des choses plus jazzistiques.
Quoique…

Avec le projet Nostalghia - Song For Tarkovsky de François Couturier, on reste dans la délicatesse, l’introspection. Au piano, Couturier débute par quelques notes qui appellent à la réflexion,la concentration,l’intimz poussé à son paroxysme avant d’être rejoint au violoncelle par Anja Lechner et à l’accordéon par Jean-Louis Matinier. La musique est extrêmement impressionniste, comme faite de taches musicales, de notes laissées en suspens, de silences. Les développements sont très lents et parfois hypnotiques. Venu se joindre au trio, le saxophoniste Jean-Marc Larché propose une improvisation délicate et déchirante à la fois, à laquelle vient se mêler, fort à propos, l’accordéon. Le dialogue est alors plus enlevé, volubile et plein de repartie. On retrouve cette même entente entre le pianiste et la violoncelliste. On revient ensuite à plus de contemplation, de lenteur, de tristesse aussi parfois, comme une ode - une nostalgie d’une infinie mélancolie. On retrouve les climats tourmentés et parfois lourds des films de Tarkovsky dans cette musique cérébrale qui demande une attention soutenue si l’on veut en saisir toute la beauté.


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Tomasz Stanko © Patrick Audoux/Vues sur Scènes

C’est Tomasz Stanko qui clôture cette deuxième journée. Accompagné par un talentueux trio de jeunes musiciens, il ouvre le concert sur un ton tout en retenue et intimité. Le son de sa trompette est velouté et soutenu par les interventions parcimonieuses du pianiste Marcin Wasilewski. Avec une sensualité qui rappelle parfois Miles Davis ou un Chet Baker qui serait venu du nord, Stanko développe des ambiances brumeuses et éthérées. Pourtant, un certain groove transparaît toujours, apporté soit par Michael Miskiewicz à la batterie, soit par l’excellent bassiste Slawomir Kurkiewicz. Parfois romantique, le piano imprime lui aussi une pulsion ou un marquage subtil du tempo (sur « Kattorna » par exemple) avant de se lancer dans quelques belles improvisations énergiques. Le quartet passe ainsi en revue la majorité des morceaux du dernier album Lontano ; celui-ci nous permet de noter un réel esprit de groupe qui n’hésite pas à réinventer ses propres compositions pour notre plus grand plaisir.


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Marcin Wasilewski © Patrick Audoux/Vues sur Scènes

  • Dimanche 1er octobre

Encore plus tôt que la veille (13h) c’est une véritable journée-marathon qui débute pour les festivaliers.

Rendez-vous à nouveau à l’Abbaye de Leffe où cette foi-ci, Dino Saluzzi (bandonéon) et Anja Lechner (violoncelle) nous accueillent pour un récital entre tango et musique de chambre. La complicité est palpable entre les deux musiciens. Partant des notes minimalistes égrenées par Saluzzi, Lechner construit un jeu recueilli et intimiste. Puis l’échange s’anime, plus vigoureux. Aux attaques du bandonéoniste, la violoncelliste répond par un jeu pizzicati, donnant comme un coup de fouet bienvenu à l’harmonie. Se balançant sur sa chaise, Saluzzi accentue, enfonce le rythme pour offrir une éclaircie dans cette atmosphère un peu pesante. Le dialogue est tout en rapports de force, l’un attendant l’autre avant de le « provoquer ». Mais la délicatesse et le lyrisme reprennent vite le dessus pour imposer à nouveau beaucoup de retenue et d’intériorité. On apprécie alors un air de tango, comme une petite fulgurance, qui allège ce récital parfois un peu trop monotone.


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Trovesi-Coscia © Patrick Audoux/Vues sur Scènes

Au Centre Culturel, c’est un rayon de soleil, un concert tout en extravagance bien italienne, qui nous attend. Un vent de fraîcheur et de bonne humeur. Giuanluigi Trovesi (clarinette et clarinette basse) et Gianni Coscia (accordéon) offrent à leur auditoire un moment merveilleux de simplicité, de complicité, d’humour et de légèreté. Mais attention toutefois : ici aussi, « ça joue » très sérieusement. Ces deux musiciens exceptionnels revisitent les chansons traditionnelles italiennes avec une verve et une intelligence de jeu qui force l’admiration. Ils nous racontent des histoires à l’aide d’une palette sonore d’une étendue éblouissante. Passant du grave à l’aigu (voire au suraigu), Trovesi improvise en virevoltant alors que Coscia, sous ses faux airs bougons, propose d’autres pistes dans lesquelles le duo s’engouffre avec bonheur. Le dialogue est unique et joyeux. Le public, pris à partie, s’amuse à scander des « olé » sur un thème hispanisant. Survolant les compositions de l’album In Cerca Di Cibo, ainsi que quelques morceaux de Round About Weil, le concert passe à la vitesse de l’éclair.


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Tord Gustavsen © Patrick Audoux/Vues sur Scènes

Après ces « excentricités » bienfaisantes, retour à l’introspection et l’intimité du trio de Tord Gustavsen. Démarrant tout en subtilité et douceur avec « Token Of Tango » et « Tears Transforming », le trio propose un concert sans trop d’aspérités. On accélère rarement, préférant rester dans la lenteur et les tempi ultra étirés. Outre la délicatesse de Gustavsen, il faut souligner le jeu, très riche et plein de nuances, de Jarle Vespestad à la batterie. Celui-ci utilise un maximum de baguettes et de balais différents pour colorer les atmosphères et créer une présence discrète mais indispensable au groupe. Souple dans son jeu, le pianiste a une main gauche sûre qui permet à main droite de belles inflexions et des envolées plus dynamiques. On sent, de ce fait, une certaine rage contenue, mise en valeur par le jeu profond du bassiste Harald Johnsen, qui flirte parfois avec le blues ou la soul. Mais l’explosivité est toujours contenue. On ne s’attendait pas, bien sûr, à beaucoup de surprises de la part de ces Norvégiens, mais un peu plus de variations auraient été bien venues.


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Manu Katché © Patrick Audoux/Vues sur Scènes

Pour terminer ce festival exceptionnel, Manu Katché monte sur scène avec son « Neighbourhood » composé de Tomasz Stanko (trompette), Marcin Wasilewski (piano), Slawomir Kurkiewicz (contrebasse), déjà entendus les jours précédents, ainsi que le saxophoniste norvégien Trygve Seim. Ici, bien sûr, le groove est à l’honneur et le « super-batteur » enflamme rapidement le concert par des rythmes un peu funky. Aussitôt, on a un aperçu de l’efficacité du jeu de Seim, qui impose un solo puissant et solide dès le premier thème. C’est aussi l’occasion d’entendre Stanko dans un rôle beaucoup plus affirmé et énergique. Katché possède, quant à lui, un son mat et sec qui ne manque cependant pas de souplesse, permettant au bassiste et au pianiste de participer à quelques improvisations assez jubilatoires. Le batteur se fait plaisir avec un long solo imaginatif. Malgré ces éclats, on n’atteint jamais la véritable folie à laquelle on pouvait s’attendre, le quintet se cantonnant dans un jazz un peu trop attendu, qu’on aurait voulu plus expressif.


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Tomasz Stanko/Trygve Seim © Patrick Audoux/Vues sur Scènes

Ce festival ECM fut une totale réussite (même s’il ne fut pas toujours facile pour les photographes, contraints de respecter les conditions drastiques imposées par ECM, d’exercer leur métier lors de certains concerts). Il nous aura permis de parcourir les différentes facettes du label. Un dosage et un équilibre parfaits qui resteront longtemps gravés dans l’esprit des organisateurs et du public. On attend déjà avec impatience la 10è édition de ce sympathique et désormais incontournable rendez-vous…