Scènes

Disparition du Bordeaux Jazz Festival

« La réussite du festival va se traduire concrètement par sa disparition », déclare Philippe Méziat, son directeur. Explications.


« La réussite du festival va se traduire concrètement par sa disparition », déclare Philippe Méziat, son directeur. Explications.

Communiqué :

« Le 8ème « Bordeaux Jazz Festival » s’est déroulé du 14 au 18 mai 2008, dans trois lieux, dont notre lieu historique de la Halle des Chartrons, qui a vu se dérouler pas moins de 18 concerts, trois autres ayant trouvé leur accueil au Molière Scène d’Aquitaine, le quatrième et non le moindre s’étant situé au Carré des Jalles, à St Médard en Jalles. Ces 22 concerts ont attiré un public nombreux, en augmentation très sensible – toutes choses égales par ailleurs c’est à dire en ne comparant que ce qui est comparable – par rapport à l’édition 2007. La « sortie » du festival Novart a donc été réussie, la période choisie s’est révélée conforme à nos espérances, et le public a bien compris le message qui lui était adressé.


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Photos © Bruce Milpied

Artistiquement, mais aussi existentiellement, humainement, cette édition a été la plus belle et la plus heureuse depuis la fondation du festival. La « carte blanche » à Dave Burrell a été plébiscitée, les concerts de Ari Hoenig, Uri Caine, Peter Evans, « Nuts », Ernst Reijseger et Julie Laderäch, Marc Ducret, ont de façon très diverse atteint et touché les spectateurs, et les groupes régionaux se sont taillé de beaux succès, en particulier le groupe Fada, que nous présentons pour « Jazz Migration » et le projet de Laurent Paris et Lionel Fortin autour de la musique de Joe Zawinul qui semble promis à un très bel avenir. La diversité des styles de jazz, qui fait l’originalité du festival depuis sa fondation, ainsi que l’excellence de chaque musicien présenté dans chaque style, qui est un autre trait de notre manifestation, s’impose à chaque édition un peu davantage.


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Photos © Bruce Milpied

Ce festival est unique en France, car il ressemble à ceux qui l’ont fait advenir, dont le projet n’avait rien d’évident au départ. Fondé sur une exigence artistique certaine, mais aussi sur une connaissance de la réalité actuelle des scènes nationales, européennes et internationales, il propose des musiciens au plus vif de leur pratique, irréfutables en quelque sorte, même si leur nom n’est pas associé aux médias, dont la fonction aujourd’hui n’est plus de découvrir ce qui vit, mais ce qui vend. Et l’un des motifs les plus encourageants de notre réussite est de constater que les spectateurs sont d’autant plus heureux d’avoir découvert ce qu’ils ignoraient qu’ils sentent bien que cela n’aurait tenu à rien qu’ils en soient séparés à jamais.

C’est pour cela que nous insistons cette année particulièrement sur le bonheur : chose bien rare, absolument séparée de toute « consommation » d’objet, le bonheur est ce qui vous advient par chance et par surcroît, quand vous ne vous y attendez pas, et qu’une rencontre s’opère (bon/heurt). A cette conviction artistique inébranlable et fondée, il aura fallu un supplément que, depuis 2002 mais particulièrement depuis 2004, l’administratrice du festival a mis dans le soin qu’elle a apporté à l’accueil des spectateurs, à la question de la communication et aux différents entours du festival. Ils ont été nombreux, de l’invention de l’opération « Filmer la Musique » - dont le titre a été repris depuis en de nombreux endroits – à la mise en place du désormais fameux « stand des tartines » en passant par les concerts au Musée d’Aquitaine, l’invention des « after » qui date de la présente édition, et surtout l’impeccable travail sur les affiches et le journal du festival, outils de communication qui ont été très appréciés, tout comme le prix des concerts. Jamais un festival de cette dimension n’a proposé, en France, des tarifs qui rendent l’art musical aussi accessible, sauf cas de gratuité totale, mais on est alors dans un autre domaine.

Le temps est venu pour nous de tirer de ce bilan très positif des conclusions dont nous déplorons le caractère négatif, car nous allons mettre un terme à notre manifestation. En effet, tous ces moments musicaux de qualité, toutes ces rencontres, n’ont été possibles depuis la fondation du festival que sur la base d’investissements personnels – en temps, en énergie, parfois en numéraire – très importants, et nous commençons à en voir la fin. Comme les partenaires essentiels, au premier rang desquels la mairie de Bordeaux, semblent tout à fait décidés à continuer à faire la sourde oreille à nos demandes légitimes, la réussite du festival va se traduire concrètement par sa disparition. Il a toujours été conçu en effet comme le moment fondateur d’une sorte de « remise à plat » de la diffusion et de la création dans le champ du jazz et des musiques affines à Bordeaux, en Gironde et en Aquitaine, et cet objectif s’éloigne au fur et à mesure du désengagement de l’Etat, d’une part, et du peu d’intérêt que peuvent manifester, au niveau des différentes collectivités territoriales, ceux qui ont en charge de décider des orientations générales dans ce champ d’autre part. Chacun, à droite bien sûr, mais parfois aussi à gauche, reste profondément persuadé qu’il fait bien ce qu’il a à faire, et que nul ne saurait de l’extérieur venir lui proposer des actions mettant en cause des « politiques publiques » déjà validées.


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Photos © Bruce Milpied

Ainsi, de partout, subliminal ou explicite, le message qui nous est adressé est clair : contenez-vous du peu qu’on vous donne, et s’il se peut faites des miracles avec, ou disparaissez. Ce fut déjà un miracle que, dans la France des années 2001/2008, nous ayons pu survivre à tant de pressions amicales pour que nous nous effacions de la carte, sinon du territoire. Maintenant, ce sera chose faite. Nos convictions, nos idées, nos désirs, restent intacts, notre volonté de faire ne s’est pas émoussée, elle a buté sur une réalité qui, d’une certaine façon, nous dépasse, et touche à l’ensemble de la crise que traverse notre monde. Notre disparition est aussi une prise de position : le temps est venu de résister encore, mais autrement. »

Bordeaux, le 13 juin 2008
Philippe Méziat
Directeur
BJF 2008 / Photos © Bruce Milpied