Entretien

Dominique Pifarély

Dominique Pifarély, violoniste et improvisateur majeur de la scène jazz européenne, fait un point sur sa riche carrière et sur ses nouvelles rencontres.

Dominique Pifarély © Laurent Poiget

Dominique Pifarély fait un retour remarqué au disque avec la publication coup sur coup, par ECM, d’un disque en solo et de l’album de son nouveau quartet. C’est donc le moment ou jamais d’évoquer avec lui son incroyable parcours, qui l’a vu jouer avec les plus grands musiciens européens, ainsi que le travail acharné de recherche de son propre langage d’improvisateur. Il nous parle aussi de ce qui nourrit sa musique : les musiciens, jeunes et moins jeunes, avec qui il défriche sans relâche de nouveaux territoires.

- Si l’on dresse la liste des musiciens avec qui vous avez joué jusqu’à présent, on obtient un véritable who’s who des musiciens de jazz et improvisateurs français, de Didier Levallet à la pépinière que fut le Pandémonium de François Jeanneau, en passant par Denis Badault

Un orchestre générationnel !

- Et puis les compagnons les plus proches peut-être, François Couturier, Louis Sclavis et tant d’autres qu’il est impossible de citer ici…

Il y eut aussi le trio de Martial Solal avec Patrice Caratini. Ce n’est pas que je veuille mettre l’accent sur ce trio, mais parce qu’il n’a pas laissé de trace discographique, on oublie souvent de le citer et pourtant nous avons donné beaucoup de concerts et ce fut une expérience incroyable. Et il y a des choses d’aujourd’hui qui s’enracinent dans cette expérience.


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Dominique Pifarély par Michel Laborde

- Vous voulez dire qu’on peut entendre cette influence dans votre musique d’aujourd’hui ?

Je ne sais pas si on peut l’entendre, mais moi je sais ce que je dois à cette expérience : l’acquisition de processus de pensée, de réflexes ; une manière d’appréhender les choses, de réagir aux événements musicaux. Ce fut à l’évidence très important en matière d’apprentissage des processus.

- Ceux qui vous écoutent fidèlement aujourd’hui doivent avoir plus de mal à vous imaginer jouant avec Martial Solal qu’avec Louis Sclavis ou François Couturier ?

C’est différent car dans ce trio c’est la musique de Martial que nous jouions : même quand c’étaient des standards, c’était la musique de Martial, sa manière de les jouer. La musique de Martial nous entraîne dans son univers, dans sa langue, dans sa manière de construire les choses. Avec Louis Sclavis ou François Couturier ce sont des collaborations où on cherche ensemble vers quoi aller et les moyens de s’y rendre. J’arrivais dans la musique de Martial, alors que je construisais la musique avec François et Louis…

Tout le monde s’interrogeait sur cette chose bizarre qu’était devenu le disque

- Après cette première grande phase dans votre carrière, qu’on pourrait appeler l’âge d’or, période où il était peut-être moins difficile de trouver des dates de concerts, des tournées, des festivals, d’enregistrer des disques, vient, dans les années 2000, une deuxième phase, celle des projets personnels, qui vous voit créer votre compagnie, votre label, votre orchestre, l’Ensemble Dédales

Ce n’est pas pour autant la fin des collaborations dont nous avons parlé. Pour prendre un seul exemple : avec Louis Sclavis, nous n’avons jamais cessé de jouer ensemble ; même quand nous n’avons pas d’orchestre en commun, nous jouons toujours périodiquement en duo ou en trio. Avec François Couturier, notre dernier duo remonte à trois ans environ, mais nous sommes toujours proches.

Je ne conteste pas votre répartition de ma carrière en deux phases, mais ce n’est pas le résultat d’un choix délibéré. Ce qui est un choix, c’est la création de ma compagnie, Archipels, seul moyen pour parvenir à mettre en place un certain nombre de projets qu’il m’aurait été impossible de bâtir sans le recours à ce type de dispositifs.

- Quels types de projets évoquez-vous ?

Des projets utilisant des textes, mêlant musique et littérature ou poésie, comme Anabasis, qui fut créée à la scène nationale de Montbéliard en 2002. C’était un peu compliqué, car ce projet comprenait deux comédiens, un chœur de chambre et des musiciens, et il sortait du circuit, des lieux, dans lesquels se joue ordinairement le jazz.

Il y eut aussi plusieurs projets montés avec l’écrivain François Bon, avec qui je collabore régulièrement depuis dix ans environ, qui incorporaient des projections de photos d’un ami, Philippe De Jonckheere, ou des traitements électro-acoustiques en temps réel par Michele Rabbia.

La création de la compagnie a aussi correspondu à une époque où je n’avais plus d’agent. Elle fut et elle reste importante, car même si chacun de ces projets ne s’est pas joué à de nombreuses reprises, j’ai néanmoins, malgré leur complexité, pu les monter, leur donner vie, ce qui était important à mes yeux.

Et puis enfin, cette période correspond à une pause discographique : bien que je n’aie jamais cessé de jouer avec les uns et les autres, on a l’impression, peut-être, que j’étais moins présent sur la scène car le disque reste un marqueur très fort de l’activité musicale.

- Et comment avez-vous vécu cette pause discographique, comme une frustration ?

Non, pas réellement. C’était une période où tout le monde s’interrogeait sur cette chose bizarre qu’était devenu le disque. Moi-même je m’interrogeais et ne savais sur quel pied danser. Je ne voulais pas occuper le terrain à tout prix et du coup j’ai fait autre chose.

Mais à un moment, j’avais un trio avec François Couturier et un chanteur haute-contre, Dominique Visse, qui me tenait beaucoup à cœur et qui était suffisamment original pour ne pas trouver de place sur un label existant, alors pour produire ce disque, Impromptu, j’ai créé mon propre label : un petit label, Poros éditions, qui m’a permis par la suite de publier cinq autres disques avec une distribution assez restreinte, à part Time Geography.

Ces disques n’auraient pas pu naître sur le label ECM car ils incorporent des textes en français, ce qui n’est pas dans la ligne éditoriale de ce label.

On ne rencontre pas n’importe qui n’importe où, on rencontre quelqu’un parce qu’il est au même endroit au même moment que vous et ça, ce n’est pas le fruit du hasard.

- Puisque vous évoquez ECM et puisque nous avons commencé à identifier de grandes phases dans votre parcours, ne peut-on dire que vous seriez entré dans la troisième phase avec ces solos qui se multiplient, ces deux disques sur ECM, ces nouveaux musiciens comme Antonin Rayon que vous embarquez dans vos aventures ?

Le solo, c’est quelque chose qui n’est pas apparu soudainement avec le disque chez ECM, mais c’est une aventure à laquelle je songe depuis fort longtemps. Mais il n’y avait pas beaucoup d’occasions de le produire. Je le travaille depuis des années et il y a trois ou quatre ans, lorsque j’ai fait ces enregistrements live de deux concerts en solo, j’ai décidé qu’il était temps de témoigner de tout ce travail, d’en conserver quelque chose. J’ai soumis cette idée à Manfred Eicher qui l’a immédiatement acceptée. A partir du moment où nous collaborions de nouveau, Manfred Eicher m’a demandé si j’avais d’autres projets : je lui ai alors appris que je venais de constituer un nouveau quartet. Très vite il a aussi aimé cette idée, ce qui explique que les deux disques se sont succédé très vite au catalogue ECM.
Quant aux nouvelles collaborations, ce n’est pas non plus une décision planifiée. C’est à la fois réfléchi et le fruit du hasard des rencontres, si on peut parler de hasard : en effet les rencontres sont prédéterminées par le travail que vous faites, par les choix que vous avez faits préalablement. On ne rencontre pas n’importe qui n’importe où : on rencontre quelqu’un parce qu’il est au même endroit au même moment que vous et ça, ce n’est pas le fruit du hasard.

- Antonin Rayon, par exemple, où et comment l’avez-vous rencontré ?

Au sein d’un projet que Marc Ducret a initié voici près de dix ans, je crois et qu’il a, selon ses habitudes, décliné sous plusieurs formes ; cela s’appelait Un sang d’encre. La première mouture était très électrique : c’était un trio formé de Marc à la guitare électrique, moi-même au violon électrique et, donc, Antonin Rayon à l’orgue Hammond. C’était un trio presque « classique », hormis l’absence de batterie, mais qui avait un grand ancêtre avec le groupe d’Eddy Louiss et de Jean-Luc Ponty.

Et puis je l’ai découvert au piano quand nous avons joué ensemble dans le Tower / Bridge de Marc Ducret. C’est un pianiste formidable, d’une grande originalité.
Alors je l’ai intégré à ce quartet aux côtés de Bruno Chevillon, avec qui je joue depuis fort longtemps déjà, puisque notre premier disque était Chine avec le quintet de Louis Sclavis sur le label IDA, vers les années 1985-86. C’est un exemple de ce que je recherche, de ce qu’on pourrait appeler une alchimie entre musiciens qui se connaissent et qui travaillent ensemble depuis plus ou moins longtemps et nouvelles rencontres.

- Et comme tout se tient, Bruno Chevillon est lui-même un des plus anciens partenaires de Marc Ducret…

J’ai amené Marc Ducret au sein du Sclavis-Pifarély Acoustic Quartet : c’est donc là que se sont rencontrés Marc Ducret et Bruno Chevillon ! Je joue avec François Merville depuis moins longtemps, mais il y a une demi-génération entre ma rencontre avec Bruno Chevillon et notre découverte de François Merville.

Ce mélange des générations, je l’avais déjà imaginé, en 2005, lors de la création de l’ensemble Dédales, où se côtoyaient Jean-Luc Cappozzo, François Corneloup, mais aussi des plus jeunes comme Julien Padovani, qui avait été mon étudiant à Poitiers, ou Eric Groleau. Mais quand on avance en âge, c’est assez facile de faire venir des plus jeunes à ses côtés - plus facile que, pour un jeune musicien, d’attirer des musiciens plus âgés.

- Puisque vous êtes à la recherche de nouvelles rencontres musicales, comment décririez-vous le musicien que vous recherchez, qu’est-ce pour vous qu’un improvisateur ?

C’est quelqu’un qui cherche sa langue tous les jours, qui construit son langage sans relâche. Il n’y a rien à rajouter.

- Quand vous parlez de son langage, en fin de compte vous parlez de son identité, de sa différence ?

Ce que j’appelle sa langue, c’est le son, la grammaire, la mise en forme. C’est la seule chose qui vaille, en fin de compte, et qui se travaille tous les jours. Alors bien sûr on peut toujours monter des projets au nom ronflant, mais rien ne remplace de travailler avec acharnement son langage, comme le font les écrivains, les poètes, les peintres…


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Dominique Pifarély par Michel Laborde

- Mais vous, vous cultivez déjà votre différence avec votre instrument : on ne peut pas dire qu’il y ait des hordes de violonistes sur les scènes de jazz !

Des hordes, non, mais il y en a bien plus qu’il y a vingt ans et je m’en réjouis. Bien qu’il y ait eu des violonistes aux origines du jazz, le jazz s’est fabriqué avec d’autres instruments. Mais on observe tous que cette musique change profondément, pour se transformer peu à peu en un ensemble de musiques qui ont un lien moins étroit avec ce qu’on appelle traditionnellement jazz.

Dans ce contexte, le violon a toute sa place car les formats et formations traditionnelles, tels les quartets et quintets classiques, les big bands, ne sont plus un passage obligé. Et puis l’électrification du violon a contribué sans doute à réintégrer le violon dans le jazz au sens large. Mais il faut dire aussi que le violon est un instrument particulièrement difficile : la technique qui lui est propre – émission du son, déplacement des mains sur l’instrument – rend le geste musical improvisé particulièrement difficile. La précision nécessaire est difficile à acquérir.

Mais, de la même manière que, plus on entend de saxophonistes, plus on apprend à jouer du saxophone, l’augmentation du nombre de violonistes improvisateurs va faire boule de neige et susciter des vocations.

- Quand on entend un saxophoniste on peut le ranger dans l’école Lester Young ou Coleman Hawkins, un pianiste sera « Evansien » ou « Monkien » mais peut-on ranger un violoniste dans une école ?

Non, car il n’y en a pas vraiment. Ces instruments ont toute une histoire. Pour les violons, les exemples différents ne sont pas assez nombreux

J’ai commencé par le blues

- Mais alors quand vous avez commencé à jouer du jazz et des musiques improvisées, aviez-vous des exemples à suivre ?

En fait je n’ai pas commencé l’improvisation au violon dans un cadre jazz, mais plutôt dans un contexte de musique contemporaine libre, et ceci très jeune. Mais dans le violon jazz, il y avait tout de même Stéphane Grappelli et Jean-Luc Ponty ! Pourtant en effet, je ne suis pas allé chercher mes influences du côté du violon, mais plutôt en écoutant du piano par exemple, ou de la guitare, puisque j’ai commencé par le blues.

- Mais puisqu’on ne peut pas parler d’influences violonistiques à proprement parler, avec-vous conservé le souvenir d’événements fondateurs, comme certains concerts qui vous auraient marqué, qui auraient affermi votre vocation ?

Ce qui est fondateur, c’est quand on rencontre pour la première fois une musique, des musiciens qu’on aime beaucoup. Mais - ne prenez pas ça pour une posture - au fond ce qui me marque le plus, les influences que j’ai pu recevoir, elles viennent des musiciens avec lesquels je joue.

Et en disant cela, je ne pense pas uniquement à ceux qu’on peut considérer comme des « maîtres », Martial Solal, Eddy Louiss et d’autres. Je ne pense pas non plus seulement aux plus habituels de mes compagnons en musique, comme Louis Sclavis, François Couturier… mais je pense à tous les musiciens avec qui j’ai partagé des musiques et surtout avec qui j’ai partagé une manière de construire la musique.

De tous ces musiciens, sans exception, je peux dire que j’ai appris et que je continue à apprendre ; je continue d’apprendre de Bruno Chevillon bien que nous jouions ensemble depuis 1985, je continue d’apprendre de François Merville, de sa manière de se placer rythmiquement, j’apprends d’Antonin Rayon : d’ailleurs j’ai toujours énormément appris des pianistes, d’abord parce que j’adore le piano et que j’en écoute beaucoup : c’est tout à fait personnel, c’est mon goût, tout simplement.

- Jouez-vous du piano, l’utilisez-vous pour composer ?

Non, je n’en joue pas et je compose à ma table ou plutôt devrais-je dire, à mon
ordinateur ! Bien qu’il m’arrive encore d’utiliser le papier pour noter une idée musicale.

- On imagine qu’à la question classique « Qu’écoutez-vous en ce moment ? » on aura donc de votre part une réponse à forte teneur pianistique ?

Il y a des musiciens qui écoutent énormément de musiques, qui se nourrissent de ça. Pour ma part je n’écoute pas beaucoup de musiques, car la musique que je fais me prend déjà beaucoup de temps : il faut la réécouter pour vérifier des choses et puis elle me trotte en permanence dans la tête : avant de la jouer il faut bien l’élaborer !
Alors quand je ne suis pas aux prises avec ma musique, il m’arrive d’écouter d’autres musiques, bien sûr, mais alors, c’est comme tout mélomane que je l’écoute et pas du tout comme un musicien. Je passe en revue ma discothèque, j’essaie de déterminer mon envie du moment et je restreins mon choix à un domaine, musique symphonique, de chambre, jazz, soul etc… Ce matin, j’ai écouté le concerto en sol de Maurice Ravel dans l’interprétation d’Arturo Benedetti Michelangeli…

- …dont le mouvement lent est si beau…

En effet ! J’ai éprouvé du reste le besoin de l’écouter deux fois. A la deuxième écoute, des images se sont formées qui, sait-on jamais, pourraient me resservir ?

- Permettez-moi de revenir sur les débuts de notre conversation où nous avions identifié, dans votre parcours, deux grandes phases

Historiquement je suis plutôt d’accord avec votre répartition en phases, sans oublier qu’elles s’interpénètrent. Mais il est vrai qu’il ne faut pas se lancer trop tôt dans la construction de ses propres projets. Il faut se laisser le temps de grandir, de se nourrir de toutes les rencontres qu’on fait, de digérer tout ce matériau.

Et ça ne veut pas dire, bien sûr, que lorsque vous êtes prêt à vous lancer dans vos propres créations, il faut cesser de se mettre au service d’autres musiciens ou de partager avec eux la construction de la musique.

Tout le monde ressent un renforcement de la pression sociale, commerciale, économique, politique qui vise à vous faire acheter, penser, dans un sens qui n’est pas forcément, profondément le vôtre.

- Une troisième phase n’est-elle pas en train de naître avec vos deux disques ECM ? Leur parution devrait susciter des opportunités, de l’activité, des concerts ?

Ce n’est pas comme ça que les choses fonctionnent, hélas ! Certes, ces disques confèrent une certaine visibilité, mais il n’y a pas vraiment de synchronisation entre l’activité discographique et l’activité de concerts.

- Lorsque nous avions interviewé François Couturier, il nous avait confié n’avoir eu qu’un seul concert en France après la parution de son disque en solo

Le disque de mon ensemble Dédales, Time Geography, sorti fin 2013, a été extrêmement bien reçu par la critique, ce qui m’a procuré un grand plaisir. Et cependant, après la parution du disque, nous n’avons joué cette musique qu’une fois en concert, à l’Europa Jazz Festival… Les choses sont d’autant plus compliquées quand on n’a pas d’agent. Or, des agents, il n’y en a plus beaucoup pour ces musiques. Le disque et la scène sont deux choses très différentes, même si l’on entend souvent dire qu’il faut sortir un disque pour se procurer des dates de concert. Ce n’est pas évident de comprendre comment ce système fonctionne.


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Louis SCLAVIS Dominique PIFARELY Vincent COURTOIS À VAULX JAZZ 19 03 15

- Pour avoir des concerts ne faut-il pas faire appel à des recettes : un projet au nom ronflant, introduire du rock, de l’électronique, faire appel à un ou des musiciens américains et au total infléchir un peu sa musique, son langage ?

L’astuce des musiciens américains, je ne suis pas certain qu’elle fonctionne encore, même si en effet, elle a pu servir pour obtenir des dates dans certains lieux. De toute manière, il est toujours fructueux de rencontrer des gens d’autres cultures.

Mais je voudrais me placer sur un plan purement esthétique, celui qui m’importe, au fond : comme nous l’avons déjà évoqué, le langage prédomine. Plus jeune, j’étais passionné par le fait de pouvoir reconnaître un musicien à son langage : son son, son placement etc.… Tout ce qui est difficile à obtenir, qui demande un travail constant, mais qui nous paraissait à portée de la main.

Ce qui m’inquiète de nos jours, ce sont ce qu’on pourrait appeler « les injonctions silencieuses ». Très largement, dans la société, tout le monde ressent un renforcement de la pression sociale, commerciale, économique, politique qui vise à vous faire acheter, penser, dans un sens qui n’est pas forcément, profondément le vôtre. En musique pour moi, la question est : quelle musique écrire pour cette époque ?

Quand on rencontre des acteurs du milieu, sur des scènes nationales ou régionales qui ont comme beaucoup des soucis de financement grandissants, et qu’ils vous parlent de ce qu’il conviendrait de faire entendre ou de ne pas faire entendre, on est conduit à se demander : quel effet ça peut avoir sur la façon dont je vais concevoir la musique, dont je vais continuer à développer mon langage, quel effet ça peut avoir sur les programmateurs qui, pour le coup, reçoivent parfois des injonctions pas tellement silencieuses des collectivités locales !

Il y faut vraiment un engagement indestructible, pour chacun d’entre nous, musiciens comme programmateurs, pour continuer à agir avec la même « gratuité », la même fidélité à ses désirs.

- Vous avez dit tout à l’heure que le violon était un instrument difficile. Je suppose que ça implique un travail important et quotidien sur l’instrument ?

Oui, et c’est un grand plaisir, toujours, de se retrouver face à l’instrument

- Comment travaillez-vous ? Surtout de la technique ou il vous arrive de travailler des pièces classiques ?

De la technique et du Bach, tous les jours ! Avec François Couturier, lorsque nous jouions ensemble, nous avions pour habitude de démarrer chaque séance de travail par deux heures de sonates, Bach, Mozart, de pièces classiques. Et même avant les concerts, nous commencions toujours par nous échauffer avec Bach, pour retrouver nos marques, faire l’apprentissage de la salle…

- Mais pour un jeune musicien comme Antonin Rayon, qu’on a connu très électrifié, très rock quelque part, est-ce que tout ce travail sur les pièces classiques que vous faites lui parle ?

Ah mais bien sûr ! D’abord parce qu’il a lui même beaucoup travaillé et étudié la littérature classique, mais aussi parce que, dans ce quartet, nous essayons à la fois de lâcher de l’énergie, par exemple dans des grooves ou dans des séquences d’improvisation libre – c’est l’apport du jazz - mais aussi d’avoir une approche chambriste, par exemple dans des dialogues entre le violon et la contrebasse, entre le violon et le piano, et cette approche peut même inclure la batterie car François Merville est un batteur merveilleux pour ça, à la fois par son approche du son, du timbre, par son placement rythmique.

- A l’écoute de Tracé Provisoire, de même qu’éclate le talent de pianiste d’Antonin Rayon, plus connu pour son versant électrique, de même François Merville est mis en valeur et on se dit qu’un tel batteur mériterait une meilleure reconnaissance.

Je pense lui avoir offert un cadre et une liberté propices à la pleine expression de son talent. Il est très inventif, avec une fantaisie incroyable et bien que très ludique dans son jeu, il fait preuve d’une grande précision qui lui permet de groover puissamment. Par ailleurs, il sait parfaitement pratiquer le swing, le cas échéant, complétant ainsi une très large palette.

- Donc avec cette formule de quartet acoustique, vous avez trouvé l’équilibre que vous recherchiez et vous êtes moins tenté par des variantes à cette formule que par l’exploitation la plus complète des potentialités du groupe ?

Il y a un équilibre qui se construit continuellement. C’est à la fois une formule classique à base de piano-basse-batterie, où l’on peut à la fois retrouver tout ce qui a fait la musique de jazz, et en même temps introduire des séquences plus proches de ce qu’on trouve dans les musiques libres, que j’ai pu connaître avec Bruno Chevillon dans d’autres contextes. Et puis il y a l’apport de François Merville, qui par moments porte la musique par un jeu très groovy et puis à d’autres moments se livre à un véritable contrepoint. Et s’il y a une chose qui me plaît beaucoup et dont je crois pouvoir dire que nous y parvenons, c’est à intégrer tous ces aspects, toutes ces facettes d’une manière très organique, grâce à l’alchimie propre à ce groupe.

- Si bien que l’avenir immédiat pour vous se situe avec ce groupe. Avez-vous aussi d’autres projets en cours de construction ?

Oui, j’écris pour l’ensemble Dédales élargi. Il nous faut maintenant trouver et organiser des concerts pour donner vie à cette musique. Et puis, le trio formé avec Louis Sclavis et Vincent Courtois, qui a donné plusieurs concerts, a également enregistré pour ECM. La date de sortie du disque n’est pas encore connue, mais ce devrait être en 2017.