Chronique

Don Cherry & Latif Khan

Music / Sangam

Don Cherry (tp, fl, p, etc.), Latif Khan (tabla)

Label / Distribution : Heavenly Sweetness

1968 : Don Cherry enregistre Eternal Rhythm. Dans cet opus le « Marco Polo de la musique » défriche une nouvelle jungle sonore où s’entrelacent free jazz, tradition afro-américaine, avant-garde européenne et musiques ethniques. Ce disque-clé est un de ceux qui marqueront l’avènement de la « world music » — ce que Don Cherry appelle « multikulti ».

1978 : à l’occasion d’une tournée en Europe, le producteur et touche-à-tout Martin Meissonnier s’associe à l’homme de radio Pierre Lattès pour enregistrer Music / Sangam, un duo entre Don Cherry et le joueur de tabla Latif Khan. Entre temps Cherry a quitté avec fracas les Etats-Unis pour protester contre Nixon et la guerre du Viêt-Nam, s’est installé un temps à Paris, puis en Suède, avant de parcourir le monde avec sa famille pour continuer à découvrir des sonorités inouïes. Music / Sangam est une illustration de ce périple musical.

Le principe de la session est de laisser les deux artistes dialoguer à leur guise sans direction précise. Ils se partagent les faces du 33-tours : sur Music les trois morceaux sont signés Don Cherry à l’exception de l’introduction (un thème du compagnon des premières expériences free : Ornette Coleman) ; sur Sangam, Khan propose deux pièces de son cru. La conception du disque a également été laissée aux bons soins des musiciens, qui ont demandé à la graphiste et épouse du trompettiste, Moki Cherry de réaliser la pochette.

Ces trente-quatre minutes de musique sont d’autant plus denses que les deux musiciens ont utilisé le « re-recording » à tout va. Cherry joue de la trompette, de la flûte en bambou, des claviers, de sa voix, du doussou n’goni [1] et de gongs divers. Quant à Khan il superpose des lignes de tablas plus complexes les unes que les autres.

Évidemment Music est marqué par la diversité culturelle qu’affectionne Don Cherry et l’ensemble est empreint d’une grande majesté : dans « Inspiration From Home », la trompette lointaine et réverbérée déploie son chant, magnifique, sur l’enchevêtrement mélodique et rythmique des claviers, flûtes et tablas. « Air Mail » penche davantage vers l’Afrique, avec notamment une voix évoquant les griots tandis que « One Dance » nous emporte vers l’Indonésie et ses gamelans. La trompette reste dans un registre minimaliste et solennel – proche de Miles Davis - et Cherry met clairement l’accent sur le travail de la matière sonore et du rythme, plus que sur la virtuosité et les complexités harmoniques. Ne disait-il d’ailleurs pas : « Pour moi, le mot « swing » en musique, c’est le son » ?

Sangam pose un décor tout à fait différent : ses deux pièces mettent en avant des solos de tablas spectaculaires qu’accompagnent des motifs sobres et récurrents joués à l’orgue. Contraste saisissant entre un instrument rythmique léger et un autre mélodique / harmonique lourd, cette face est un vrai « point de rencontre » (« sangram » en sanscrit) entre musiques occidentale et orientale.

Meissonier a eu une excellente idée en rééditant Music / Sangam en février 2009 sur le label Heavenly Sweetness : ces ambiances méditatives et emphatiques pimentées de rythmes raffinés séduiront les mélomanes et les curieux qui pensent, comme Cherry et les Indiens, qu’« une vie n’est pas assez longue pour apprendre la musique »…


Toutes les compositions sont de Don Cherry sauf indication contraire.

  1. « Untitled », Coleman & « Inspiration From Home » (5:35)
  2. « Air Mail » (7:02)
  3. « One Dance » (4:35)
  4. « Rhythm 581/4 », Khan (3:13)
  5. « Sangam », Khan (13:10)
par Bob Hatteau // Publié le 29 juin 2009

[1Appelé aussi parfois dozo n’goni, le doussou n’goni est une harpe-luth parente de la kora. « Instrument des chasseurs » du Mali, il comporte de quatre à six cordes pentatoniques, qui sont pincées.