Entretien

Dr Jannick & Mr Top

Entretien avec Jannick Top, dont la basse gronde sur le nouvel album de Troc.

En marge de la parution du nouvel album de Troc, nous avons posé quelques questions à un musicien aussi passionnant qu’énigmatique, le bassiste Jannick Top.

Figure de proue de la période la plus féconde de Magma, celle de la première moitié des années 70, Top a par la suite suivi des chemins dont la cohérence a pu échapper à certains, en particulier lorsqu’il a été associé à différents projets relevant de ce que l’on appelle communément la « variété ». Son retour dans l’équipe de Troc, après sa collaboration avec le trompettiste Eric Le Lann (2007) ou son Infernal Machina (2008), tend à démontrer qu’il est toujours sur la brèche, prêt pour de nouveaux combats. Avec au cœur de sa démarche ce qui le nourrit le plus : la création.


  • Comment s’est déroulée votre entrée dans le groupe Troc en 1971 ? On sait que André Ceccarelli aimait beaucoup Alex Ligertwood, qu’ils se connaissaient depuis 1968 et que le groupe est né de cette admiration.

C’était avant-hier, l’époque où j’arrivais à Paris – je viens de Marseille ; je rôdais un peu partout où il y avait de la musique et j’ai rencontré Henri Giordano, qui jouait du piano ; de fil en aiguille, ça m’a mené à André Ceccarelli et Alex Ligertwood.

  • Quelle définition donneriez-vous de la musique de Troc et selon vous, quelle était sa spécificité ?

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Jannick Top © H. Collon/Objectif Jazz

C’était vraiment cette période du siècle dernier où tout était à créer, il faut bien se replacer dans le contexte. C’est ce que je dis toujours à mes fils ! On n’avait pas d’Internet, pas de téléphone portable, il n’existait pas même la norme Midi, pas plus que le sampling… Bref tout ce qui fait qu’on crée de la musique aujourd’hui, avec des moyens techniques qui ont considérablement évolué. C’était carrément la préhistoire !
Mais cette époque avait l’avantage de ses inconvénients : nous étions très isolés sans les méthodes de maintenant, alors qu’un jeune qui fait de la musique aujourd’hui trouve tout sur Internet, il peut voir et entendre absolument le monde entier. Quand on avait un disque, on l’étudiait de fond en comble. Je me rappelle quand j’étais à Marseille, je relevais des disques de Ron Carter, Herbie Hancock, Miles Davis, Tony Williams, George Coleman puis Wayne Shorter. Je relevais absolument toutes les parties, je me faisais mes scores. C’est là que j’ai rencontré le monument qu’était Ron Carter, qui était capable de jouer vingt minutes sans une seule intervention. L’opposé du jeu actuel… Mais c’est là que les choses se sont vraiment ancrées.
Tout cela pour dire qu’on ne se posait pas de questions, on avançait, on avait l’impression de défricher des terres inconnues et je me rends compte avec le recul que c’était bien le cas : tout était à créer. On a amélioré beaucoup de choses depuis, mais elles se sont vraiment créées à cette époque.

  • On vous présentait un peu comme les enfants du Miles électrique.

Oui, c’est vrai. Miles et Coltrane bien sûr, plus tout le rhythm’n’blues : Otis Redding, James Brown… Des choses préhistoriques, mais qui ont été fondatrices pour moi.

  • C’est ce spirit dont on retrouve souvent la trace dans les titres de vos compositions, avec Eric Le Lann comme sur le disque de Troc. C’est l’esprit des grands qui souffle au-dessus de vous ?

Oui, c’est exactement ça. C’est cet esprit qui est indéfinissable, cette source unique ! Parce que selon moi il y a une source unique qu’il faut essayer de mettre au jour, en essayant de se connaître soi-même. Il faut s’y abreuver et c’est la même chose, selon moi, pour tout ce qui concerne les idées, les religions. Tout vient d’une source unique que nous partageons.

  • Que retenez-vous de cette première époque, marquée par un album qui est aujourd’hui un collector, et une série de concerts dont certains en première partie de groupes prestigieux comme Mahavishnu Orchestra ou Soft Machine ?

Effectivement, le groupe a obtenu une certaine reconnaissance ; c’est la période qui voulait ça. La musique ne se consommait pas en streaming, il y avait une notion de verticalité. Maintenant, la musique est horizontale : en un sens c’est bien parce que tout le monde est là, tout le monde peut avoir les armes, c’est-à-dire les méthodes, les enseignements… mais quand tout le monde a tout, plus personne n’a rien sur le plan de la verticalité et de la connaissance de soi dont je parlais tout à l’heure. Aujourd’hui on pense que c’est plus facile, mais ça engendre d’autres difficultés qui n’existaient pas au siècle dernier. Aux jeunes de résoudre cette question pour re-verticaliser les choses. C’est le travail des dix prochaines années.

  • Troc a enregistré un album en 1972 et s’est dissous la même année. Pourtant, tout semblait bien se passer. Pourquoi cette séparation ?

En ce qui me concerne… j’ai rencontré Christian Vander ! Il est venu nous voir jouer à Paris et là, ça a été le choc sur le plan de l’esprit. Attention, je ne dis pas qu’il n’y avait pas eu de choc avec André Ceccarelli ; au contraire, nous étions extrêmement complices. C’est quelqu’un de très fin, délicat, un des batteurs les plus fins et les plus musicaux que je connaisse. Mais Vander, lui, a comblé un manque du côté de la puissance et du déferlement que je cherchais aussi. Ce sont les deux plateaux de la balance, pour parler de cette époque-là !

  • Et vous avez été perçu comme LE bassiste historique de Magma, et le compositeur de « De Futura ». Vous avez aussi imprimé votre marque sur Köhntarkösz, qui reste un disque singulier dans l’histoire du groupe.

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Jannick Top © H. Collon/Objectif Jazz

Effectivement, je crois que nous nous sommes comme emboîtés, y compris sur le plan des tempéraments. Christian avait sa façon de jouer, il essayait de percer une bulle que moi j’essayais de maintenir, et ça me demandait énormément d’énergie, de force. C’est là que j’ai vraiment renforcé mon jeu souterrain, les fondations de l’édifice. Et quand on travaille avec quelqu’un de cette puissance, d’esprit et d’instrument, il faut une grande complicité – et nous étions très jeunes ! Christian se mettait au piano, il chantait et l’osmose naissait dans la création elle-même ; j’ai vraiment participé à la genèse du groupe, aussi bien avec Köhntarkösz que Theusz Hamtaahk, toutes ces pièces fondatrices. Et c’est vrai que l’essentiel a été dit à cette époque.

  • Après Magma, et quelques expériences comme La Musique des sphères, on vous retrouve plutôt dans la variété : Michel Berger, France Gall, Johnny Halliday, Jacques Dutronc, etc. Le Jannick Top d’avant semblait caché derrière un autre bassiste. C’était une nécessité ou un choix ?

Je sais que ça a souvent été mal perçu. De fait, on n’a jamais su trop où me classer. Il faut dire que je n’ai jamais aimé faire tout le temps la même chose, contrairement à d’autres, qui poursuivent une voie et y restent toute leur vie. Pour revenir à Michel Berger, c’est lui qui m’a fait découvrir ce qu’était la beauté d’un texte, parce qu’avant je n’écoutais jamais les paroles ; elles n’existaient pas pour moi. D’ailleurs, avec Magma, elles étaient en kobaïen, ça résolvait la question ! Donc, j’ai découvert d’autres choses et cette collaboration m’a énormément apporté puisque je me suis plus intéressé à l’aspect littéraire… Mais tout ça est forcément mal perçu, ce qui est normal parce qu’on ne sait pas où je suis. Je comprends très bien cette interrogation.

  • Plus récemment, on a vu réapparaître le Jannick Top de ces années un peu folles : STS à la fin des années 90, puis un très beau projet avec le trompettiste Eric Le Lann en 2007 ; enfin en 2008, Infernal Machina, un disque impressionnant qui n’a pas eu le retentissement mérité et qui, à sa manière, racontait un peu votre histoire avec Magma ; et des apparitions ponctuelles avec Magma à certaines occasions (2005, 2007). Il est là le « vrai » Jannick Top ?

Il est partout ou bien nulle part ! J’avais envie de montrer ma gratitude envers Magma et Christian Vander en particulier, c’est la raison pour laquelle Infernal Machina commence avec Damien Schmidt comme batteur et débouche à un certain moment avec Christian Vander sur un passage de cymbales et de sons clairs, puis sur toute une partie au piano où j’ai repris des ambiances magmaïennes. C’est pour moi une forme de reconnaissance, même si je n’ai pas voulu tourner une page, parce qu’on ne sait pas de quoi l’avenir est fait et qu’on refera certainement quelques concerts. Ce que j’ai envie de jouer, c’est « Mëkanïk Kommandoh » et « De Futura ». Pour l’instant, Bruno Ruder, le nouveau pianiste de Magma, ne connaît pas encore « Mëkanïk » - une pièce de quarante-cinq minutes qui peut durer presque une heure en concert. Et le groupe est tourné vers de nouvelles compositions, donc pour l’instant, j’ai un peu interrompu ces expériences parce qu’on ne peut pas jouer ces pièces, mais j’espère qu’on les renouvellera. Ce sont des moments qui m’ont toujours ravivé sur le plan de l’esprit, de la puissance, de l’échange avec l’autre, de la compréhension des choses.

  • Pendant toutes ces années, aviez-vous imaginé que Troc reverrait le jour ? Avez-vous eu l’occasion d’évoquer cette éventualité avec les deux autres ?

Pas du tout ! C’est André qui m’a appelé – parce que Troc, c’est son projet, son bébé ; il m’a dit : « Et si on remontait Troc ? Alex serait d’accord ». Je n’ai pas réfléchi longtemps ; en fait, la décision a été prise très vite par tout le monde, ne serait-ce que pour le plaisir de jouer !

  • En écoutant le disque, on sent le plaisir de jouer, d’être à nouveau ensemble.

C’est exact, c’est vraiment le plaisir de jouer ensemble, tout simplement. La deuxième chose très importante pour moi, c’est l’idée de transmission : beaucoup de jeunes viennent écouter et voir des dinosaures sur scène. Je pense que c’est important de transmettre - sinon, ça ne servirait à rien d’avoir fait tout ça, dans différents domaines. Ça voudrait dire que j’ai juste pris du plaisir à faire quelque chose.
Je pense qu’il y a deux axes dans la transmission : celui des concerts, où on voit énormément de jeunes, et les stages que je dirige sur un sujet capital dans la musique : le rythme. On étudie le rythme dans tous les domaines - il y a de très bons cours d’instrument, de solfège, de percussion, de batterie - mais tout cela est épars. L’enseignement du rythme lui-même est morcelé et j’essaie de rassembler tout ça, de transmettre cette notion de rythme, que j’associe toujours à la pulsation.

  • Vous parliez des jeunes… Il y en a un dans le groupe : Eric Legnini. On a l’impression qu’il s’est intégré tout naturellement…

Absolument ! C’est un très, très bon musicien. On voit une vague de jeunes arriver - c’est impressionnant - et il en fait partie !

  • Chacun a apporté ses compositions. C’était le deal de départ ou bien le répertoire s’est-il construit de manière spontanée, au fur et à mesure des retrouvailles ?

Non, il n’y a pas eu de conditions particulières, on a juste dit : « On amène un morceau ». J’avais ce « Give Me The Spirit » sous la main ; j’ai dit : « On va le faire et on verra bien à la fin si on le garde ou pas ». On l’a gardé !

  • Troc 2011 va tourner, avec une formation légèrement différente de celle du disque. Pourquoi ? Et selon vous, sa durée de vie sera-t-elle plus longue que celle du Troc 1972 ?

Je crois que Claude Engel et Eric Legnini avaient des projets de leur côté. Eric a son groupe, avec lequel il a récemment obtenu une Victoire de la Musique (pour l’album The Vox). Il va tourner. Claude aussi, me semble-t-il. Quant à la durée de vie, sachant que le disque est sorti au mois d’octobre, je dirais que c’est une musique élégante qui allie qualités musicales et énergie ; alors on verra l’impact qu’il aura sur les programmations de festivals, mais c’est un domaine qui m’échappe totalement.

  • Sur votre site Internet, on peut lire : « La gestion, c’est bien. Mais elle doit être au service de l’Art et pas l’inverse ». Quelle est l’action artistique dont vous êtes le plus fier ou, du moins, celle qui vous représente le mieux ?

Infernal Machina, mais aussi toute la période fondatrice de Magma, ainsi que Troc, aussi bien le premier album que le dernier. Le reste appartient à d’autres domaines : certaines parties de basse, certaines réalisations dans le domaine de la variété, avec Michel Berger, par exemple. Dans la partie de basse de « Laissez passer les rêves », je me reconnais vraiment. Je voudrais ajouter que Michel Berger est un artiste qui a énormément compté pour moi, par ce qu’il m’a apporté sur la reconnaissance du texte en musique, par sa finesse d’esprit, son élégance.

  • Quels sont vos projets, en cours ou à venir ?

Je suis en train de remonter autre chose ! Car c’est essentiel de s’exprimer, d’avoir toujours envie. Il y a Troc, bien sûr, on fera peut-être un autre album, ça se décidera en fonction de ce qui se passera dans les festivals. Mais l’envie de jouer est là, c’est le plus important. Et je monte la suite d’Infernal Machina, ce qui va prendre un certain temps… Le premier avait pris trois ans !!! Je travaille sur la musique, la conception ; beaucoup de choses vont se croiser. C’est l’aspect de la création que j’ai toujours souhaité et dont je ne pourrai jamais me passer !

Entretien réalisé par téléphone le 7 novembre 2011

par Denis Desassis // Publié le 19 décembre 2011
P.-S. :


Discographie sélective de Jannick Top :

  • Magma : Köhntarkösz (Seventh Records 1974)
  • Lockwood, Top, Vander, Widemann : Fusion (JMS 1981)
  • Jannick Top : Soleil d’Ork (Utopic Records 2001)
  • Utopic Sporadic Orchestra : Nancy 75 (Utopic Records 2001)
  • Vandertop : Paris 76 (Utopic Records 2001)
  • STS : Paris 98 (Utopic Records 2001)
  • Eric Le Lann & Jannick Top : Le Lann Top (Nocturne 2007)
  • Jannick Top : Infernal Machina (Utopic Records 2008)
  • Troc 2011 (Universal 2011)