Scènes

Du jazz à la (bonne) mine !

Échos de Jazz in Langourla 2017, 22e édition


Rhoda Scott Lady Quartet à Langourla ©Jean-François Picaut

Né en 1996, Jazz in Langourla ne reçoit son nom qu’en 2003. Il trouve alors un second souffle avec le parrainage du saxophoniste Pierrick Pédron et le soutien de la Spedidam.
Selon ses organisateurs, cinq mots définissent l’événement.
Bucolique : Langourla est situé en pleine Bretagne intérieure, au Pays du Mené (Côtes d’Armor), une terre de petits villages et de chemins creux au cœur du bocage.
Convivial, ici chacun vous dit bonjour, l’ambiance est familiale et bon enfant, bœufs et jam sessions sont naturels.
Populaire, évidemment, car dans ce milieu rural les responsables veillent à maintenir une tarification très accessible.
Éclectique, car musiciens régionaux, nationaux et internationaux y cultivent la diversité du jazz.
Exceptionnel enfin, car les festivités ont lieu dans un endroit à l’acoustique naturelle situé, sinon dans une mine, au moins dans une de ces carrières nombreuses en Bretagne. Celle-ci, qui fut abandonnée au début des années 60, a été réaménagée en théâtre de verdure en 1996 et dotée d’une couverture (vélum) au début du XXIe siècle.

Vendredi 4 août 2017
Rhoda Scott Lady Quartet, We Free Queens : engagement et plaisir de jouer
Ce carré de dames, de reines, pardon, qui disent d’elles-mêmes We Free Queens (Sunset Records, 2017) est emmené par la toujours fringante Rhoda Scott (orgue Hammond B3). A presque quatre-vingts ans, la dame aux pieds nus est l’une des rares à se servir encore de son pédalier ! Elle est entourée de Géraldine Laurent (saxophone alto), qui supplée ce soir Lisa Cat-Berro (une remplaçante de luxe !), de Sophie Alour (saxophone ténor) et de Julie Saury (batterie).
Ces quatre dames dégagent une joie de jouer très contagieuse. On ne sait que retenir d’un concert constamment plaisant, ce qui ne veut pas dire dépourvu d’émotion, où le swing est roi. On commencera peut-être par le titre éponyme de l’album, « We Free Queens » (Lisa Cat-Berro) sur lequel Géraldine Laurent signe un solo d’une grande intensité et d’une belle densité tandis que Rhoda Scott entraîne sa troupe avec un enthousiasme tout juvénile qu’on retrouve dans « Joke » (Sophie Alour] où Julie Saury de nous régale d’une belle polyrythmie polyphonique.


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Rhoda Scott Lady Quartet (Langourla 2017)

En trio, on admire la maîtrise de Géraldine Laurent dans un « You’ve Changed », superbe mélodie à laquelle elle apporte une grande douceur et quelques accents élégiaques. Dans le même registre, pour l’interprétation de « Que reste-t-il de nos amours ? » (Charles Trenet), Sophie Alour sait trouver des inflexions d’une délicatesse infinie. La somptuosité et la mélancolie de la mélodie sont sublimées par son saxophone ténor.
On mentionnera aussi un « Moanin’ » très enlevé, une improvisation gigantesque de Géraldine Laurent (rythme, rapidité, couleurs, inventivité) dans « I Wanna Move » (Sophie Alour). Et tout se termine par un endiablé « What’d I Say » où chacune des « reines » brille à son tour avant de se mettre à chanter et à faire chanter le public avec Julie Saury en chef de chœur…

Samedi 5 août 2017
Émile Parisien et Vincent Peirani, Belle Époque et autres : le souffle et l’inspiration
C’est un plaisir chaque fois renouvelé de revoir Émile Parisien (saxophone soprano) et Vincent Peirani (accordéon) dans leur duo à succès, largement tiré de Belle Époque (Act, Harmonia Mundi, 2014). Leur complicité, particulièrement facétieuse ce soir, semble croître avec cette tournée qui dure et dure encore. Il est clair qu’elle n’engendre aucune lassitude pour les deux compagnons de scène mais leur ouvre toujours au contraire de nouvelles ressources d’improvisation. L’extrême engagement physique, particulièrement visible chez Émile Parisien, dès le premier titre, « Egyptian Fantasy », surprend les spectateurs qui le voient pour la première fois. Mais ils comprennent vite que, pour les deux artistes, la musique jaillit du corps.


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Émile Parisien © Jean-François Picaut

« Temptation Rag » offre d’énormes ruptures de rythme et d’intensité, sans que la musicalité en soit affectée. Dans la valse qui suit, Vincent Peirani se joue de tous les clichés du genre y compris le piano mécanique. « Shubertauster » dont Parisien ne manque jamais de dire que le titre signifie « L’Huître de Schubert » !, tient de la musique contemporaine par les dissonances entre les instruments, les « bruits » produits par l’accordéon… mais le saxophone joue aussi une mélodie à la douceur très prenante. Après « Trois Temps pour Michel P. » (Vincent Peirani) et les blagues amicales du compositeur à l’égard du dédicataire Michel Portal, on conclut avec le très beau « Song of Medina », d’après Sidney Bechet.
Le public, conquis par le brio, la générosité, l’humour et l’évidente complicité des musiciens, leur fait une ovation debout.

Julie Saury Sextet, For Maxim, a Jazz Love Story : un hommage sans mièvrerie
Le jazz Nouvelle-Orléans a connu une période de reviviscence remarquable dans les années 1950-1960 dans les caves de Saint-Germain à Paris. Le clarinettiste et chef d’orchestre Maxim Saury (décédé en 2012) était avec Claude Luter l’un des principaux initiateurs de ce renouveau. Aujourd’hui, sa fille, Julie Saury (batteuse et compositrice), décide de lui rendre hommage.
For Maxim, a Jazz Love Story (Black & Blue, 2016) est une entreprise singulière. Il s’agit de rendre hommage à un père qui est le parangon d’une musique dont elle s’est éloignée et qu’il n’est pas question de reproduire fidèlement. Mais s’il ne s’agit pas de refaire du jazz à l’ancienne mode, Julie Saury ne peut pas non plus lui tourner complètement le dos. Elle tente donc le pari, et le réussit, de respecter l’esprit tout en bousculant, parfois fortement, les codes. Selon ses propres mots, « je lui emprunte son répertoire en l’interprétant à ma façon, avec mon histoire inspirée de la sienne ».
Son joker, ce sont les cinq musiciens qu’elle a rassemblés autour d’elle : Philippe Milanta (piano), Bruno Rousselet (contrebasse), Aurélie Tropez (clarinette), Jerry Edwards (trombone et chant) et Frédéric Couderc (saxophones, flûtes et autres instruments), tous côtoyés plus ou moins longuement dans l’orchestre de son père ou dans d’autres formations.


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Julie Saury à Langourla par Jean-François Picaut

Le concert est lancé par « Sweet Georgia Brown » suivi de « Moppin’ and Boppin’ ». Les titres les plus « triturés » sont ceux que Julie ne voulait plus entendre comme « Avalon » superbement arrangé par Aurélie Tropez et Philippe Milanta. Ceux qu’elle n’aimait pas comme « Crazy Rhythm » ou « Basin Street Blues », occasion d’une plaisanterie paternelle, devenue une scie, sur « le blues de la bassine à frites », que la fille trop jeune pour avoir connu l’ancêtre de la friteuse ne comprend pas. Elle l’a déstructuré en cellules séparées et il fournit l’occasion à Frédéric Couderc de nous régaler avec un saxophone augmenté d’une coulisse.
« Do You Know What It Means (To Miss New Orleans) » est un moment plein d’émotion où le trombone de Jerry Edwards, à la limite du growling, exprime une sorte de fêlure. « Saint-Louis Blues » bénéficie d’un arrangement qui mêle joyeusement les époques. Il s’orne d’un très, très long solo de batterie de Julie Saury qui lui vaut des tonnerres d’applaudissements mérités pour son jeu plein de finesse mêlant des rythmes variés à des couleurs changeantes, du grand art. On y entend aussi grâce à Frédéric Couderc des échos d’Ennio Morricone. La fin, plus traditionnelle, baigne dans une atmosphère crépusculaire.
Le public fait un vrai triomphe à cette musique moderne sur des thèmes anciens, jouée dans un esprit de fête.