Scènes

Standing ovation à Jazz en baie

Compte rendu du festival 2016 de la baie du Mont Saint-Michel


Dianne Reeves à Jazz en baie © Jean-François Picaut

C’est la première grande soirée du festival, celle où l’on accueille les partenaires. Les organisateurs ont bien fait les choses en invitant deux grands artistes. Le public, lui, a répondu présent : il n’y a plus une chaise libre pour les deux concerts.

Samedi 6 août 2016
Kyle Eastwood : Time Pieces, élégance et passion
Le jeune contrebassiste fait une entrée très discrète avec ses musiciens et le concert, largement consacré à son dernier album (Time Pieces (Jazz Village, 2015), sans s’y restreindre, démarre sur les chapeaux de roue avec « Prosecco Smile », très rapide et dansant. La vélocité de Kyle Eastwood (contrebasse et basse électrique) est étourdissante et le solo de Quentin Collins (trompette) suscite l’enthousiasme du public. A peine le temps de souffler, Ernesto Simpson (batterie) lance « Big Noise (from Winnetka) » à un train d’enfer tandis qu’Eastwood semble siffloter négligemment avant de signer un nouveau solo époustouflant sur un léger accompagnement de batterie, figure qu’ils répéteront plus tard. Au saxophone soprano, Brandon Allen joute avec le trompettiste et Andrew McCormak (piano) les met d’accord avec un solo de haute volée. On reste dans le même état d’esprit avec « Bullit Train ».


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Kyle Eastwood © Jean-François Picaut

Prenant la parole, en français, Kyle Eastwood se frotte l’extrémité des doigts en annonçant « Marrakech ». « Ce sont mes exercices ! », commente-t-il avec humour. Cette composition, qui n’est pas nouvelle, est à mes yeux un des sommets du concert. Tout commence avec une mélodie aux allures de méditation interprétée à la contrebasse avec archet ; on y entend quelques accents orientaux sur fond discret de batterie et de piano joué directement sur les cordes. La pulsation s’accélère avec un trio (piano, batterie, basse électrique) avant de déboucher sur une mélopée interprétée au saxophone soprano où l’on croit parfois entendre une clarinette orientale. Le piano se fait fiévreux et tout s’achève sur une note très longuement tenue par Brandon Allen. De toute beauté.
« Piece of Silver », en hommage au pianiste récemment disparu, est une composition de Quentin Collins. Il y déploie un jeu rapide et fluide, d’une allégresse légère. Le solo d’Andrew McCormack reste dans le même climat, tout empreint de grâce. Les notes aériennes de sa main droite dialoguent avec le martèlement plus sourd de sa main gauche. On poursuit sur un rythme plus fébrile imposé par Eastwood et Simpson où se détache un ostinato des cuivres à l’unisson et le tout s’achève dans le déferlement de la batterie. Ce concert comportera deux autres hommages à Herbie Hancock et à Charles Mingus.
On se quitte sur un titre festif à souhait, une composition de l’orchestre, « Caipirinha », dont Kyle Eastwood dit plaisamment qu’elle « comporte des éléments africains, brésiliens, et… un peu de jazz ». L’enthousiasme du public est porté à l’incandescence et la sortie de scène est saluée par une ovation debout.

Dianne Reeves quintette, Beautiful Life : charisme et talent
C’est d’abord un quartette de choix (Peter Martin au piano, Romero Lubambo à la guitare, Reginald Veal à la contrebasse et Terreon Gully à la batterie) qui est chargé, le temps de deux ou trois titres, de préparer l’entrée de Dianne Reeves (chant) et ça réveille !


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Dianne Reeves © Jean-François Picaut

La diva s’inscrit dans ce climat pour deux chansons, la première plutôt dans les graves et la seconde plus aiguë, occasion d’un dialogue virtuose avec son guitariste. Je trouve cependant qu’elle reste en-deçà de la main, comme on dit en équitation, rançon peut-être des trente minutes de retard dans le démarrage du concert… Avec la ballade qui suit, où elle joue de toute l’étendue de sa tessiture exceptionnelle, on entre définitivement au cœur du sujet. On enchaîne dans un autre registre avec une autre ballade sur un rythme brésilien interprétée en duo avec Romero Lumambo. C’est un véritable état de grâce où les deux musiciens rivalisent de délicatesse. Et on ne quitte pas les sommets avec « April », très belle chanson qui met en valeur le délicat travail de Terreon Gully aux balais. « You and I » met en valeur Reginald Veal qui introduit le titre par un prélude à la fois mélodique et percussif (par un jeu direct sur la caisse) ponctué de loin en loin par de courtes interventions de Dianne Reeves dont une vocalise dans les suraigus. Tous les deux signeront dans cette chanson deux duos tout simplement exceptionnels. Dans chaque chanson, Peter Martin ne se contente pas d’être au service du groupe : il sait aussi se ménager des espaces d’expression où déployer toute sa palette qu’il a très riche.
Toute la fin du concert est placée sous le signe de la fusion entre Dianne Reeves et son public qui chante à la moindre sollicitation, se prête même à quelques acrobaties vocales. La chanteuse, portée par cet enthousiasme, déploie tout son charme et toutes les facettes de son immense talent. Avant même la traditionnelle présentation chantée de ses musiciens, démarre une immense ovation debout qui va nous conduire à la fin du concert.