Scènes

Grande manoucherie au Mont St Michel

Compte rendu du festival 2016 de la baie du Mont Saint-Michel, 7e édition


Ludovic Beier trio par Gérard Boisnel

Pour cette soirée, placée sous l’égide de la SPEDIDAM et que les organisateurs appellent soirée de la grande « manoucherie », le festival présente trois groupes dont le travail s’inspire de Django Reinhardt.

Lundi 8 août 2016
Ludovic Beier trio : Black Friday, une bonne humeur communicative
De retour des Etats-Unis, Ludovic Beier (accordéon et accordina) offre d’abord au public un très rapide « Yellow Cab Blues » suivi de « Boulevard Saint-Germain », une ballade plutôt rapide qui n’exclut pas quelques notes mélancoliques. Il poursuit avec une vraie ballade élégiaque interprétée à l’accordina, « Lately » de Stevie Wonder, et continue avec « Song For My Father » d’Horace Silver dont le côté un peu dansant amène le public à battre des mains.


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Ludovic Beier trio par Gérard Boisnel

« Brazilian Fingers » démarre par un solo d’accordéon d’une véritable virtuosité avant que n’entrent en jeu Xavier Nicq (contrebasse) et Mathieu Chatelain (guitare rythmique) pour un trio dansant et très rythmé comme le veut le titre. La très mélancolique « Waltz for Richard », dédiée à Galliano, est enchaînée avec une valse lente en hommage à sa productrice américaine, « Pat Waltz ». « Camping-car » est le détournement de « Caravan » ! Ce thème archiconnu est introduit par un accordéon quasi grasseyant. La suite est l’occasion d’un très brillant solo de contrebasse, très rapide, joué avec une technique spectaculaire qui mêle pizzicato et slap. Et on se quitte avec « Late Rain »…
Le public est ravi et fait un accueil très chaleureux à ce trio très soudé et vraiment généreux.

Aurore Voilqué Quartet, Djangolized : du punch et de l’émotion
Aurore Voilqué (violon et chant) commence par présenter son groupe et le public réserve une ovation à la doyenne Rhoda Scott (orgue Hammond). C’est d’ailleurs une de ses compositions, « Nova », qui ouvre le concert et l’organiste montre immédiatement qu’à 78 ans elle n’a rien perdu de son swing ni de son mordant. Elle le confirmera peu de temps après par un vibrionnant solo dans « Place de Brouckère », une composition de Django Reinhardt. Elle est interprétée ici comme un « blues dénaturé » pour citer Aurore Voilqué. Son solo de violon dans ce titre, également l’occasion d’une première belle intervention de Julie Saury (batterie), est absolument déchirant de mélancolie. Le célébrissime « Nuages » est joué de façon particulièrement sensible par le trio, sans la violoniste.

Aurore Voilqué chante « Le soir » de Loulou Gasté, rendu célèbre par Line Renaud, en duo avec Rhoda Scott. Elle interprétera ensuite « Soir de septembre » avec le trio et, dans la même formation, offrira en rappel le succès de Sacha Distel « La Belle Vie ». Se présentant elle-même au début du concert, Aurore Voilqué avait précisé qu’elle chantait un peu. L’expression était juste. Sa voix, agréable dans les médiums, ne saurait rivaliser avec son talent de violoniste.


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Aurore Voilqué par Gérard Boisnel

Un bluegrass, fréquemment joué par Django, commence par une impressionnante improvisation, très puissante, de Rhoda Scott. Celle de Jean-Baptiste Gaudray, remarquable guitariste, s’éloigne du style de Django et lorgne sans complexe vers un son marqué rock. L’intervention langoureuse, mais sans la plus petite mièvrerie, d’Aurore Voilqué est très applaudie.
Le concert se termine par « Mabel » de Django (1940). Julie Saury, excellente tout au long du concert, tient ici son moment de gloire avec une ouverture de toute beauté mêlant force et douceur, polyrythmie et musicalité. Aurore Voilqué a choisi d’interpréter « Mabel » façon Nouvelle-Orléans. Le résultat est convaincant.

Amazing Keystone Big Band & Stochelo Rosenberg, Djangovision : une nouvelle vision
Après le succès de son Pierre et le loup et le Jazz comme de son Carnaval jazz des animaux, l’Amazing Keystone Big Band nous revient avec un projet autour de Django Reinhardt, Djangovision, réservé à la scène pour l’instant mais qui devrait être enregistré sous peu. Ce soir, l’invité d’honneur est Stochelo Rosenberg (guitare).
Introduit par le guitariste du groupe, Thibaut François, le concert commence par « Djangology » où Stochelo Rosenberg se montre très brillant comme il le sera dans « Tears », plus dansant et aussi plus axé sur la mélodie. Mais c’est sans doute dans « Manoir de mes rêves », traité ici en ballade très délicate, voire romantique, que ses qualités de mélodiste éclatent le plus.


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Amazing Keystone Big Band par Gérard Boisnel

Chacun des compositeurs de l’orchestre, à l’exception de Fred Nardin (piano) absent ce soir, signe un ou plusieurs solos. Celui de David Enhco (trompette) sur un des titres les plus célèbres de Django, est proprement époustouflant et Jon Boutellier (saxophone ténor) lui rend la monnaie de sa pièce dans un énergique « Piège d’or ». Quant à Sébastien Ballaz (trombone), son heure de gloire vient avec « Anémone » qui comporte aussi un très beau trio associant guitare, piano (Maxime Sanchez) et la contrebasse de Patrick Maradan. Le batteur Romain Sarron, lui, brille particulièrement dans « Rythmes futurs », une composition plutôt atypique du Django des années 1940.
Après un nouveau grand succès Stochelo Rosenberg qui rayonne de joie, l’orchestre seul change de registre pour un percutant « Brightin’ in Brass » de Duke Ellington. C’est une nouvelle occasion d’apprécier la virtuosité de David Enhco et Sébastien Ballaz.
Certains trouveront iconoclaste cette façon de présenter l’œuvre de Django. Je trouve que c’est plutôt lui rendre un bel hommage que de montrer qu’elle résiste au temps et s’avère susceptible d’accepter une telle métamorphose. Et puis, comment ne pas admirer le travail d’arrangement considérable réalisé par les quatre compositeurs de l’Amazing Keystone Big Band. Le public par son ovation chaleureuse a montré qu’il y était sensible au moins autant qu’à la qualité de jeu de ses dix-sept interprètes.

Mardi 9 août 2016
Amazing Keystone Big Band, Le Carnaval jazz des animaux : enlevé et drôle
C’est devant plus de quatre cents enfants, dont certains très jeunes, que l’Amazing Keystone Big Band interprète en matinée son Carnaval jazz des animaux. Cette seconde adaptation d’une œuvre classique par le jeune orchestre semble promise au même succès que la première, Pierre et le loup… et le jazz (Le Chant du monde, 2013), qui a déjà connu plus de cent cinquante représentations !
La recette est identique à ceci près qu’il a fallu inventer un texte que Saint-Saëns n’avait pas prévu. C’est Taï-Marc Le Thanh qui s’en est chargé en y introduisant un animal narrateur, le loup. Autre nouveauté considérable, la dilatation de la musique de Saint-Saëns qui passe de moins de 25 minutes à près de 45 minutes pour le disque (Nome, 2015). Cela donne une idée du travail quantitatif fourni par les quatre adaptateurs : Bastien Ballaz, Jon Boutellier, David Enhco et Fred Nardin. La qualité de leur orchestration s’entend, elle, à chaque instant. Elle se manifeste notamment par le souci d’associer à l’œuvre une initiation à l’histoire du jazz : Nouvelle-Orléans, bebop, funk, jazz-rock, etc. Il existe aussi un livre-disque édité par Gautier-Languereau (2015) et illustré par Rose Poupelain.
Dans le disque, c’est Edouard Baër qui tient avec beaucoup d’humour le rôle du loup, un personnage peu commun. Sur scène, le narrateur est interprété par Sébastien Denis qui campe un loup matamore très drôle dans ses mésaventures. Les enfants apprécient beaucoup. Ils aiment beaucoup aussi voir les musiciens donner chair à leur personnage. Ils font un sort tout particulier à la lenteur cérémonieuse d’Eric Prost (saxophone ténor, la tortue. Dans le rôle de l’hémione, Kenny Jeanney (saxophone alto) les fait beaucoup rire mais la palme revient sans aucun doute à l’éléphant, joué par Sylvain Thomas (tuba).
Les adultes, eux, sont sensibles au grand solo de David Enhco (trompette) évoquant la vie aquatique, à la ballade des cygnes interprétée par Bastien Ballaz (trombone) avec Maxime Sanchez (piano) et Ghyslain Regard (flûte). Les passages de Nouvelle-Orléans et de jazz rock (Thibaut François, guitare) sont très applaudis.
A lui seul, en fait, le calme de ce public en majorité enfantin, pendant près d’une heure, prouverait la réussite de ce Carnaval jazz des animaux. Tout s’achève dans la fête par une reprise de « Brightin’ in Brass » - serait-ce l’emblème de l’orchestre ? - et le défilé d’une fanfare ambulante colorée à souhait.

Eric Le Lann quartette, Life on Mars : un charme prenant
Hormis quelques titres plus anciens, Éric Le Lann (trompette) a choisi de consacrer ce concert, un peu court à mon gré, à son dernier album, Life on Mars (Moods Recordings, 2015). Éric est plutôt taciturne ce soir mais sa musique parle pour lui. J’ai particulièrement apprécié « Nostalgeek du futur » où Sylvain Romano (contrebasse) signe un solo mélodique de toute beauté et où sa complicité avec Donald Kontomanou (batterie) est particulièrement éclatante. Dans « Al. Got the Blues », émouvant, voire poignant, le trompettiste parvient à rendre des effets de trompette bouchée, sans le moindre accessoire. Vincent Bourgeyx (piano), qui tient ici le rôle de Paul Lay dans le disque, parvient à ne pas détonner avec cette atmosphère quasi magique. Plus tard, il retrouvera même quelques accents des pianistes de blues traditionnels.


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Éric Le Lann par Gérard Boisnel

Parmi les titres plus anciens, je retiens « C’est la nuit, Lola » qui est introduit par le trio rythmique. La trompette se glisse dans l’ensemble, mezzo voce. Le passage où Le Lann joue comme en écho lointain, laissant la place au trio dont le piano conduit le chant, est très prenant. Après le retour lancinant du thème, Donald Kontomanou nous régale d’un passage où il imite les tambours africains avant de terminer par un énorme festival de rythmes et de sons chaleureusement applaudi.

Benny Golson : un talent intact
Cette soirée était présentée par les organisateurs comme celle des « légendes du jazz ». L’expression convient tout particulièrement à Benny Golson (saxophone ténor), sa prestation va le confirmer.
« Ma femme dit que je parle trop », prévient d’entrée de jeu le facétieux octogénaire. Mrs. Golson n’a pas tout à fait tort. Avant chaque titre, Benny Golson nous régale longuement d’anecdotes qui ont trait à sa création ou au contexte dans lequel il a été composé. Chemin faisant, on voit défiler une grande partie de sa carrière, les débuts surtout. On y croise Sonny Rollins, Miles Davis, John Coltrane, son ami depuis l’adolescence, Dizzy Gillespie, Chris Powell, Clifford Brown, etc. Golson est un formidable conteur plein d’humour, et qui sait faire vivre ses personnages. On l’écouterait volontiers pendant des heures, de préférence au coin du feu avec un breuvage adéquat. Mais nous sommes dans un concert et les récits se font en anglais, au grand dam d’un certain nombre de spectateurs qui ne maîtrisent pas cette langue et finissent par réclamer… de la musique.


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Benny Golson & Flavio Boltro par Gérard Boisnel

Quand il joue, le miracle se renouvelle à chaque titre. C’est d’abord « Horizon Ahead » où sa modulation précise, un son très rond et plein de chaleur captent immédiatement l’attention. A la batterie, Doug Sides nous régale par sa clarté et sa vélocité. « What Is This Thing Called Love » est interprété par le seul trio rythmique. La satisfaction affichée par Benny Golson à l’écoute du jeu très brillant d’Antonio Farao (piano) fait plaisir à voir. Pour la lui manifester, Golson s’incline modestement devant son cadet et lui présente son saxophone en hommage. Flavio Boltro (trompette) fait son entrée pour « Stablemates », la première composition de Golson enregistrée par Miles. Boltro y brille par son jeu très véloce et ses aigus éclatants. Gilles Naturel (contrebasse) se distingue par un beau solo à l’archet. « I Remember Clifford », écrit en hommage à Clifford Brown disparu tragiquement, est une ballade lente, toute baignée d’une tristesse que l’on entend distinctement dans le jeu des deux cuivres. « Whisper Not », un tube souvent repris dont Dizzy réalisa le premier enregistrement, comporte aussi deux duos trompette et saxophone très mélancoliques. Enfin, le fameux « Blues March », ici joué façon fanfare, conclut ce concert de façon plus enlevée.
Benny Golson aura su nous donner l’envie de (re)découvrir son abondante discographie.