Scènes

Jazz in Marciac 2015 - 3

38e édition, troisième volet


Photo © Michel Laborde

Marciac en Louisiane. Comme le veut la tradition, la Nouvelle-Orléans a « scène ouverte » au festival pour une voire deux soirées.

Samedi 8 août 2015

The Preservation Hall Jazz Band : festif et dansant

Pour la première fois à Marciac, ces sept musiciens perpétuent la tradition du Preservation Hall, légendaire club de la Nouvelle-Orléans qui présente tous les soirs depuis 1961 un programme en trois sets consacré à l’esprit du jazz des origines. Le band actuel, dirigé par Ben Jaffe, fils du fondateur, comprend des musiciens historiques tels Charlie Gabriel (83 ans) et de nouvelles recrues comme Mark Braud (41 ans).


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Preservation Hall Jazz Band © Michel Laborde

On entre vite au cœur du sujet avec « Bourbon Street Parade » (Paul Barbarin, 1949). Cette pièce rapide, issue d’une marche, est jouée avec entrain, comme un appel à la danse. Mark Braud s’y illustre à la trompette par un solo particulièrement brillant. Il récidivera sur d’autres morceaux, faisant preuve d’une belle virtuosité et d’une grande musicalité. C’est aussi un baryton de talent et le meilleur des chanteurs du groupe. Le clarinettiste Charlie Gabriel, quant à lui, nous révèle une belle voix de crooner sur « Come With Me », chanson où le contrebassiste et tubiste Ben Jaffe signe un remarquable et mélodique solo de contrebasse .

Il faut réserver une place spéciale à Ronell Johnson. Le tromboniste n’est pas seulement un grand amuseur public, multipliant les gags à l’envie. C’est aussi un musicien très solide qui sait sortir du registre du marching band. Il le prouve notamment sur le traditionnel « Corrine, Corrina », où il fait sensation dans un passage de trombone bouché. C’est également sur ce titre que le pianiste Rickie Monie nous offre une improvisation très déliée à la main droite tandis que la gauche martèle le rythme. Johnson brillera encore plus dans « Rattling Bones » où, tout en faisant son numéro de comique, il réalise un travail de virtuose, variant le rythme, les hauteurs, mélangeant le rauque et le mélodieux. « Sugarplum » est l’occasion pour Joe Lastie Jr (batterie) de présenter un grand numéro de polyrythmie sans avoir besoin de forcer sur le niveau sonore.

Le concert avance vers sa fin ; la salle, comble, ne tient plus en place. Le dernier titre, « That’s It », est salué par une ovation debout. L’atmosphère tourne à la folie avec les deux rappels : jeunes et moins jeunes quittent leur fauteuil et se mettent à danser, nous renvoyant ainsi aux origines du jazz.

Wynton Marsalis, A Night in New Orleans : un swing raffiné

On reste à la Nouvelle-Orléans, mais l’atmosphère change et l’auditoire se fait très attentif. Cela ne l’empêche pas de réserver un accueil délirant à ce musicien fidèle depuis vingt-cinq ans à la ville de Marciac comme au festival dont il est le parrain.


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Victor Goines, Wynton Marsalis & Walter Blanding © Michel Laborde

Le septet de Wynton Marsalis, c’est un peu la Rolls-Royce du style New Orleans : un directeur musical de classe et des compagnons de haute volée. Le tout avance dans une véritable osmose et personne, pas même le directeur musical, ne tire la couverture à soi. Cet ensemble n’est pas pour autant une simple mécanique, même très bien rodée : il sait susciter de véritables émotions musicales et des plus raffinées.

Le programme, ce soir, est presque exclusivement consacré aux standards Signalons la prestation exceptionnelle du jeune tromboniste Sam Chess, particulièrement sur un passage très mélodieux de « Dead Man Blues » (Jelly Roll Morton) et sur l’introduction de « Sing On » où il multiplie les nuances. Avec Walter Blanding (saxophone ténor) il noue un dialogue déchirant sur « 2:19 Blues » (Louis Armstrong). Sur le même titre, plus tard, les deux musiciens rivaliseront d’invention et de musicalité.

Carlos Henriquez (contrebasse) est aussi à l’aise à l’archet dans un dialogue très élégiaque à la douceur déchirante avec Victor Goines (clarinette) que dans de nombreux pizzicati aussi rapides que déliés. Dan Nimmer (piano), très attentif à ses compagnons, est toujours là pour soutenir une rythmique, renforcer un climat, ajouter des couleurs. Quant au cadet de la famille Marsalis, le batteur Jason, sa conduite, toujours rigoureuse, n’exclut pas les ornements délicats ni les arabesques quand on lui laisse la parole.

On n’oubliera évidemment pas le maître d’œuvre. Son sens de l’orchestration éclate à tout moment, et c’est évidemment à lui qu’on doit la richesse orchestrale de l’ensemble. À la trompette, sa virtuosité n’éclipse pas sa sensibilité, et sur tel morceau brillant, on ne compte plus les passages délicats à la trompette, bouchée ou non, les subtiles variations, les nuances infinies dans les mélodies.

A la fin du concert, le public libère son émotion en criant son admiration. Trois rappels dans des genres différents, et, Nouvelle-Orléans oblige, tout finit par une parade enlevée.

Lundi 10 août

New Orleans Groove Masters : le sens de la fête

Jason Marsalis ouvre le set avec des roulements de baguette façon parade, et Shannon Powell entre en scène avec Herlin Riley. Tous deux se lancent dans une joute au tambourin, bientôt agrémentée de chant quand entrent Dan Rimmer (piano), Victor Goines (saxophones ténor et soprano) et Carlos Henriquez (contrebasse). Riley et Powell s’amusent comme des fous et bientôt Riley entame une danse enfiévrée menée par le piano et les saxophones épicés, tandis qu’Henriquez et Marsalis tiennent la rythmique. « Li’l Liza Jane » vient de donner le ton d’un concert où la bonne humeur, la fantaisie, la virtuosité, le disputent à un sens aigu du spectacle. Le public est aux anges.


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Herlin Riley & Shannon Powell © Michel Laborde

Nos trois batteurs - « rythmiciens » serait plus exact - se livrent à un jeu de chaises musicales pendant tout le concert. A moi la batterie, à toi les percussions, à toi les timbales et vice versa, y compris au sein d’un même morceau. Seul le vibraphone est réservé à Jason. A ce petit jeu, la palme revient à Herlin Riley, qui ajoute une grande sensualité à la virtuosité de ses pairs. C’est particulièrement net sur « New Direction », une ses compositions. De surcroît, il a une voix superbe. Sur ce plan, cependant, la compétition est rude : Powell fait forte impression sur son interprétation de « What A Wonderful World » qui fait songer à Louis Armstrong, son créateur.

Victor Goines sait lui aussi émouvoir sur « Powell’s Place » au soprano et « 18th Letter of Silence » au ténor. Sur ses deux titres de Jason Marsalis, il signe deux longs solos très mélodieux, avec des nuances infinies. Carlos Henriquez s’offre un vrai morceau de bravoure sur « New Direction ».

L’effervescence du public est telle à la fin du concert que les organisateurs concèdent un rappel non prévu. Les artistes, émus de cet accueil, se donnent pleinement dans un joyeux charivari où l’on voit Riley plier son tambourin et s’en servir comme éventail en jouant les demoiselles, le tout sans perdre le rythme. Shannon Powell, déchaîné, se livre à une danse des plus suggestives. Et tout se termine dans l’euphorie.

Rags, Stride & Stomps : trois pianos, trois styles

L’organisation a prévu trois solos de piano après ce début torride. Alors que les artistes retenus sont sur le point d’intégrer Jazz at Lincoln Center, on se demande s’il n’y a pas là une erreur de programmation. Mais l’inquiétude ne dure pas car les trois pianistes nous ravissent chacun à sa façon.

Joe Alexander est un petit bonhomme de douze ans dont la tête dépasse à peine de son Steinway ; mais quel prodige ! Il attaque par « Everything Happens To Me », de Tom Adair et Matt Dennis, puis s’attaque à Monk, qu’il jouera d’ailleurs au Lincoln Center en octobre, avec « Thelonious » et « Round Midnight ». Le résultat est surprenant par l’amplitude de jeu, la maîtrise du rythme, le sens de la mélodie. Le public bluffé l’acclame follement à sa sortie, et il lui offre un remarquable « Lulu’s Back in Town », illustré par Fats Waller et Thelonious Monk.

Quand il entre en scène, Sullivan Fortner a la tête de celui qui se dit : « Comment succéder à quelqu’un qui vient à ce point de conquérir les cœurs ? ». Mais l’accueil que le public réserve à son « Saint Louis Blues » le rassurera. Il a ce que ne peut pas encore avoir Joe Alexander : l’expérience et une forme de maturité. Sa maîtrise rythmique sur « Saint Louis Blues » et « Dinah », sa maîtrise du temps et des nuances sur « Stardust » ou « Sweet Lorraine » le prouvent amplement, et les festivaliers le manifestent avec éclat.

Pour clore le ban, un dandy dont l’élégance habille une maîtrise digne des plus grands : le niveau de jeu semble encore s’élever d’un cran avec Aaron Diehl. Son interprétation de « The Original Jelly Roll Blues » est du grand art. Les ruptures de temps, de hauteur, d’intensité se succèdent sans que jamais on perde l’impression d’unité. Son jeu stride sur « Viper’s Drag » de Fats Waller alterne impeccablement violence froide et extrême douceur. « Jazz-A-Mine Concerto » de James P. Johnson commence par un long prélude d’un raffinement consommé, digne des plus grands compositeurs et de leurs interprètes, et la partie rythmée qui lui succède mérite la même appréciation. Malheureusement, le public semble moins goûter ce grand art qui regarde vers la musique dite classique, et nous n’aurons pas de rappel.

New Orleans Classics : des musiciens particulièrement généreux

On retrouve Wynton Marsalis, cette fois en sextet, pour une troisième partie de soirée dont le titre repose en partie sur un jeu de mots, puisqu’il faut comprendre « Nouveaux classiques de la Nouvelle-Orléans ». Présomptueux ? La quasi-totalité du répertoire, à l’exception de « When It’s Sleepy Time Down South » (Clarence Muse, Leon et Otis René), est de la main d’Ellis Marsalis (« Twelve’s It ») et de son fils Wynton. On peut aussi comprendre cela comme un vœu. Et dans ce cas, il faut bien reconnaître qu’il a de bonnes chances d’être exaucé.


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Wynton Marsalis © Michel Laborde

Chaque membre du sextet a plusieurs fois l’occasion de briller. En solo ou en duel, Victor Goines et Walter Blanding (saxophones) sont toujours impeccables. J’ai particulièrement apprécié Goines au ténor sur « Guy Lafitte », ballade d’une douceur ineffable tirée de la Marciac Suite de Wynton Marsalis. Carlos Henriquez (contrebasse) s’illustre dans les passages mélodiques en pizzicato. Dan Nimmer, toujours aussi efficace dans le trio rythmique, signe un solo mélodique d’une très grande beauté. Quant à Jason Marsalis, toujours aussi raide, il se montre pince sans rire en agrémentant son groove impeccable de quelques fantaisies. Je pense notamment à un numéro avec grosse caisse, charleston et tambourin sur « Down Home With Honey ». Quant au maître, Wynton Marsalis, il s’est proprement surpassé dans les domaines de jeu de la trompette : mélodie, vélocité, suraigus et même growl, sans compter quelques imitations comme celle du caquètement de la poule.

Ces (futurs) classiques ne manquent donc pas de sel mais les duettistes Riley et Powell, invités sur un titre, resteront les maîtres de la fantaisie, bien secondés par Jason Marsalis. Les trois pianistes du précédent concert sont conviés pour le rappel. Le jeune prodige Joey Alexander a quelque mal à entrer dans l’improvisation avec Wynton Marsalis, mais se reprend bien vite et offre un final éblouissant avec Henriquez et Jason Marsalis.

Le concert se conclut à plus de deux heures du matin après trois rappels où personne, et surtout pas Wynton Marsalis, ne se sera ménagé.