Scènes

Échos de Saveurs Jazz 2016 - 1

Compte rendu de la septième édition du festival angevin


John McLaughlin par Jean-François Picaut

C’est sous un ciel estival, miracle qu’on n’attendait plus, que le Saveurs jazz festival s’est ouvert. Pendant cinq jours, le Haut-Anjou et toute la région vont vibrer aux couleurs d’un jazz pluriel et exigeant. Entre la scène gratuite de l’après-midi, les animations dans huit communes environnantes et les concerts prestigieux du soir, les amateurs se régalent sous l’égide de la SPEDIDAM et de l’association Jazz au pays.

Mercredi 6 juillet 2016
Éric Séva quartette, Nomade Sonore : à l’image d’un album intelligent et sensible
Il est des artistes rares dont les créations ne sont que plus précieuses. C’est le cas d’Éric Séva qui n’a publié que trois albums dans sa carrière déjà longue. Gilles Gaujarengues a dit dans ces colonnes tout le bien qu’il pensait du dernier en date, Nomade sonore (Gaïa music, 2015). Sur scène, le groupe tient toutes ses promesses. Eric Séva sait comme peu d’autres s’approvisionner à toutes les sources pour composer une musique personnelle, subtile et généreuse avec un sens indéniable de l’harmonie et de la mélodie.


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Éric Séva par Jean-François Picaut

Le concert s’ouvre par « Pipa », une ballade d’une grande douceur avec une pulsation sensible et une mélodie attachante. On y est saisi par une des caractéristiques de l’album, un duo très délicat du saxophone baryton d’Éric Séva et du trombone de Daniel Zimmermann. Les deux instruments se suivent sur des lignes parallèles, se croisent, se séparent et se retrouvent : un vrai régal qui se répète notamment dans « Guizeh » et dans l’ouverture de « Kamar », très méditative avant que la mélodie ne prenne son envol avec l’ensemble du quartette. Le titre s’achève de façon plus rapide sur un rythme presque dansant.

On retrouve « Graffiti celtique », un titre qui date déjà d’une quinzaine d’années et qui a été réarrangé pour l’album. Il est dédié à Cabu et à « tous les défenseurs de la liberté d’expression et de la paix ». On sent Éric Séva ému à l’évocation de son ami dont un dessin d’époque est reproduit dans le livret. Outre ses références celtiques, ce morceau rapide ne fait pas mystère de ses influences balkaniques, un univers musical cher au compositeur. Eric Séva s’y distingue au saxophone soprano mais j’ai également apprécié le travail de Matthieu Chazarenc (batterie) dans un passage en forme d’ostinato accompagné d’effets de tambour. Bruno Schorp y brille par sa forte présence sur un rythme endiablé. Il est aussi à l’honneur dans sa longue introduction à « Guizeh » où il associe pizzicato et slap.

« Nomade sonore », le titre éponyme de l’album est une sorte de manifeste esthétique. Cette ample composition ambitieuse est un parfait exemple d’interaction entre les musiciens et de fusion de styles différents où chacun des protagonistes trouve son espace d’expression et contribue à la construction de l’œuvre commune. C’est là un grand moment du concert qui s’achève par « Monsieur Toulouse », pièce rapide, « rentre-dedans » et même rageuse comme son dédicataire.

John McLaughlin & 4th Dimension, Black Light : une prestation impeccable
Chemise rouge et pantalon blanc comme sa crinière artistiquement coiffée, John McLaughlin fait une de ces entrées flegmatiques dont il a le secret. En français, il présente immédiatement ses compagnons de scène avec beaucoup de chaleur. Coup de chapeau à Étienne Mbappé, « grand bassiste camerounais qu’il connaît et admire depuis son passage dans le groupe du regretté Joe Zawinul ». Hommage à Ranjit Barot « à qui rien de la batterie n’est inconnu mais qui garde dans son cœur tous les sortilèges des rythmes indiens ». Salut admiratif et quasi fraternel à Gary Husband qu’il a d’abord connu comme batteur et qui « l’a épaté le jour où il lui a envoyé un album où il jouait du piano ». Ce soir, il alternera les deux instruments.


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John McLaughlin par Jean-François Picaut

Le concert s’ouvre avec le classique « Django » et le maestro, qu’on avait croisé quelques instants plus tôt une main et un poignet dans une attelle, montre à mains nues qu’il n’a rien perdu de sa dextérité ! « Here Come the Jiis », tiré de l’album Black Light (Mis, 2015) comme la plupart des titres joués ce soir, met en valeur la vélocité, la virtuosité d’Étienne Mbappé. Il y signe un solo époustouflant en picking, sans quitter ses gants noirs qu’il conservera pendant tout le concert. On retrouvera quelque chose de semblable dans « Panditji », hommage « respectueux et admiratif » de John McLauglin à celui qui fut son gourou dans les années 1970, Pandit Ravi Shankar. « Gaza City » est une ballade très douce dont McLaughlin déroule la mélodie en notes d’une grande délicatesse. Autre ballade, « Light at the Edge » brille par un duo basse et guitare d’une grande douceur tandis que le solo de Gary Husband à son piano possède une tonalité très élégiaque. Ecrit en mémoire de Paco de Lucía, « El Hombre Que Sabía » s’ouvre sur une véritable dentelle sonore à la batterie qui fait bientôt place à la vélocité de la guitare et du piano. Surtout, les arabesques à la guitare rappellent le dédicataire du titre et la collaboration des deux guitaristes.

On se quitte avec « Mother Tongues » qui, à l’instar de « Kiki », est une pièce rapide et plutôt festive. Les deux comportent de remarquables solos de percussions vocales signés Ranjit Barot. Le premier titre y ajoute un duo qui tourne à la joute entre Barot (percussions vocales) et Gary Husband (batterie et percussions) : un travail d’anthologie. C’est aussi dans « Mother Tongues » que la vélocité virtuose de John McLauglin éclate le mieux. Une bonne soirée donc, à laquelle ne manque, pour une réussite parfaite, qu’un peu de la folie de Friday Night in San Francisco.