Scènes

Échos de Jazz à L’Étage 2016 (1)

Compte rendu du festival brétillien à Rennes et Saint-Malo


Médéric Collignon & Jus de Bocse ©Jean-François Picaut

La septième édition du festival Jazz à L’Étage s’est tenue du 9 au 20 mars 2016. L’occasion de faire entendre du jazz à Rennes et Saint-Malo mais aussi dans toute l’agglomération de Rennes avec même une incursion en Morbihan.

Traditionnellement, Jazz à L’Étage commence avec ce que les organisateurs appellent des « Transversales ». Il s’agit de rencontres-concerts, le plus souvent dans des médiathèques. Entre le 11 et le 20 mars, ce sont trois musiciens qui ont pu rencontrer le public dans dix lieux différents. Ça Ryth’m à quoi a permis d’entendre le pianiste Dexter Goldberg à Guer (56), Vern-sur-Seiche, Chantepie, Bruz et Pacé (35). La harpiste et chanteuse Laura Perrudin a présenté Les cordes se mettent à table à Acigné, Betton et Thorigné-Fouillard (35). Quant à Sonny Troupé, il a révélé L’Âme du Ka à Saint-Malo et Bréal-sous-Monfort (35). Ces rencontres avec un public souvent nouveau pour le jazz connaissent un vrai succès qui souvent s’amplifie d’une année à l’autre. Il faut se réjouir de voir Jazz à L’Étage assumer cette fonction d’éducation populaire sans rien renier de l’exigence artistique.

Jeudi 17 mars 2016
Warren Mutton
Warren Mutton, âgé d’une petite vingtaine d’années, possède déjà un style bien à lui. Il le définit lui-même comme un « alternative power blues, un blues énergique, libre d’étiquettes ». Énergique, c’est bien le moins qu’on puisse dire de ce blues qui tire vers le rock en passant par la soul.

Bénéficiaire 2016 de l’opération Fresh Sound initiée par Jazz à L’Étage - et désormais relayée par le Sunset-Sunside à Paris et le festival Jazz en rafale à Montréal - Warren Mutton démarre en solo à la guitare électro-acoustique. Bien qu’elle soit directement reprise, sans effet, dans la sono, c’est d’une efficacité redoutable. Le jeu est dynamique, puissant et la présence d’un col de bouteille (bottleneck) métallique lui confère son authenticité. C’est la voix qui surprend le plus : aiguë sans être criarde, elle est puissante tout en gardant quelques raucités bienvenues dans ce style. Elle est différente de la voix parlée de Warren Mutton que l’on retrouve, beaucoup plus grave, dans de brusques passages. Elle semble parfois étrangement douce en comparaison du côté brutal de la guitare électrique qui apparaît dès le deuxième titre. On s’est étonné, parfois scandalisé, de son interprétation de « Strange Fruit » à la façon d’un Hendrix qui fait crier les cordes. Warren se défend en affirmant que ce côté hurleur de la guitare est sa façon de traduire la dimension tragique du texte.


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Warren Mutton © Jean-François Picaut

Son ami K20 (batterie et percussions) fait son entrée sur le titre « Hard Time Killin’ Floor Blues » de Skip James (1902-1969). Il ponctue délicatement aux mailloches sur ses toms cette émouvante ballade sur les inondations du Mississipi en 1927. Son travail sur ce titre m’a fait penser à celui de Max Roach dans « Driva Man ».

« Them Changes » du batteur, vocaliste et compositeur Buddy Miles et « Going Down » du guitariste chanteur Freddie King se distinguent par leurs riffs efficaces. Le dernier titre, orné de sons saturés et d’effets de scratch, permet de plus à Warren Mutton de faire admirer sa vélocité et sa virtuosité. Son compagnon tape fort, parfois très fort mais cela n’a rien qui puisse effrayer le public de l’Ubu que les Transmusicales ont vacciné avec toutes les planètes de la galaxie rock. Au moins ne peut-on l’accuser d’avoir un jeu pauvre ou stéréotypé !

Fresh sound oblige, le concert comportait aussi des compositions originales. « Sad And Blu » parle des couples qui durent sans amour pour le confort des partenaires et « Killing The Kid », inspiré d’une expérience autobiographique, traite des manipulateurs. Le premier est un blues à la façon des années soixante-dix qui lorgne vers l’électro. Quant au second, il n’a rien à envier au rock en matière d’énergie. Tous deux donnent envie d’entendre un programme original plus long. La jeunesse de Warren Mutton fait espérer une maturité très riche. Son destin est entre ses mains.

Médéric Collignon et le Jus de Bocse : MoOvies
Médéric Collignon était à la recherche d’un nouveau matériau et il avait « curieusement », dit-il, pensé au reggae. La lumière est venue en écoutant la musique de David Shire pour les Pirates du Métro (The Taking of Pelham One Two Three, film de Joseph Sargent, 1974). Il se ferait son propre film en musique, en essayant de se mettre dans la peau des acteurs. Telle est la genèse de MoOvies, son dernier album (Just Looking Productions, 2015).


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Médéric Collignon © Jean-François Picaut

Après avoir établi une très longue liste de compositeurs, nous confie Médéric Collignon, il s’est finalement arrêté sur trois noms : Lalo Schifrin, David Shire et Quincy Jones. Ce sont eux qu’on entend dans MoOvies, cet album foisonnant, fastueux, bourré d’énergie, réalisé avec le Jus de Bocse. Mais le véritable défi commence avec la scène. Objectif : faire entendre ce qu’il ressent. Tout en respectant la forme et le fond de l’original, faire que la musique se regarde et que l’image s’écoute. Une gageure tenue par la réduction de tout le matériau du CD en un film à se raconter.
Tout commence avec Quincy Jones et « Snow Creatures » (tiré de Dollars). Dès que s’élèvent les premières notes puissantes dont des suraiguës de Médéric Collignon, on se sent embarqué. La gestuelle est celle du danseur, du comédien. Bientôt, on plonge dans l’univers glauque de Dirty Harry avec deux titres de Lalo Schifrin. Le second, « Scorpio’s Theme », distille une angoisse palpable, soulignée par quelques effets de lumière réussis dans l’incessant et lassant balayage lumineux qui caractérise l’Ubu. Philippe Gleizes (batterie) y signe un gros numéro. Médéric (scat, chant) et Yvan Robilliard (Fender Rhodes) s’illustrent dans « The Way to San Mateo » (Lalo Schifrin, Bullitt) qui, sans respirer la douceur tranquille, semble marquer une pause dans la frénésie. On retombe dans l’angoisse menaçante avec le son samplé et très travaillé à l’électronique de « Robbery Suspect » (Sudden Impact, quatrième épisode de l’inspecteur Harry, signé Clint Eastwood, musique Lalo Schifrin). Le véritable moment d’élégie viendra avec la superbe mélodie instrumentale de Médéric Collignon dans « Brubaker’s Adagio And Coda » (Lalo Schifrin dans Brubaker de Stuart Rosenberg) qui permet d’entendre Philippe Gleizes à la guitare. Ce n’était que l’éclaircie avant l’orage qui éclate dans l’énergie style funk de « Money Runner » (Dollars, Quincy Jones) jusqu’à l’explosion finale. Tous les registres du concert se retrouveront dans le bis, « The Pelham’s-moving-again Blues ».
Les musiciens tirent leur révérence et nous leur tirons notre chapeau. Il est néanmoins permis de se demander si la sonorisation indiscrète de l’Ubu était l’écrin idéal pour une œuvre d’une telle richesse.