Scènes

Échos de Jazz sous les pommiers 2016 (3)

Compte rendu du festival normand de Coutances


Lionel Belmondo et Archie Shepp par Gérard Boisnel

Nous voici, déjà, entrés dans les deux derniers jours du festival. La programmation est si riche que les choix, inévitables, sont douloureux.

Vendredi 6 mai 2016
Airelle Besson – Daniel Herskedal trio
Aujourd’hui, Jazz sous les pommiers porte bien son nom. Le concert-surprise (les spectateurs ne découvrent qu’un quart d’heure avant qu’il ne débute le lieu où il se déroule !) a lieu dans un beau jardin privé orné d’un beau pommier en fleurs.


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Airelle Besson et le Daniel Herskedal trio par Gérard Boisnel

Airelle Besson (trompette) accueille le trio de Daniel Herskedal (trompette basse et tuba). Les deux souffleurs se sont rencontrés au sein du programme européen Take 5 Europe. Une complicité musicale est née dont nous allons être les témoins. Nous entendrons des compositions d’Airelle Besson et de Daniel Herskedal, ces dernières sont issues de son dernier album, Low Eastbound Train (Bark studio, 2015). On est d’autant plus surpris de l’homogénéité qui se dégage du quartette qu’Airelle Besson ne connaissait pas le pianiste Epsen Berg ni le batteur Erik Nylander avant hier soir.

La trompette basse ressemble à un bugle aux circonvolutions multipliées. Daniel Herskedal en sort des sons veloutés et charnus d’une délicatesse insoupçonnée. Mais c’est surtout par son jeu de tuba que le musicien norvégien étonne. Il en obtient des sonorités inouïes et subtiles. On comprend ce qui le rapproche d’Airelle Besson : le sens de la mélodie et le goût du raffinement. L’accord entre les deux musiciens est total. Le délicat mélange de leurs timbres est à mille lieues de l’usage originel de leurs instruments. Avec le jeu très nuancé du pianiste et du batteur, cela donne une musique aérienne qui n’exclut pas un solide enracinement charnel, tout à fait adaptée à cette douce matinée ensoleillée comme on en connaît rarement à Jazz sous les pommiers. Un moment de grâce.

Belmondo Big Band & Archie Shepp : Around Coltrane
C’est évidemment l’un des grands événements du festival : par la composition du big band, par la présence d’Archie Shepp et par le programme choisi - des œuvres de Coltrane issues en majorité de la période Atlantic. Dans l’effectif de l’orchestre on soulignera, outre la présence des deux frères Lionel Belmondo (saxophones soprano et ténor, arrangements) et Stéphane Belmondo (trompette et bugle), celle de François Théberge et David El Malek au pupitre des saxophones, de Julien Alour parmi les trompettes, de Thomas Bramerie à la contrebasse et de Simon Goubert à la batterie…

Le premier titre avec en solistes Lionel au ténor et Stéphane au bugle met le public en condition par une interprétation d’une grande sensibilité et d’une grande rigueur. L’arrivée d’Archie Shepp fait encore monter l’attention d’un cran. Quels que soient les mérites des uns et des autres, le vieux maître, très en verve aujourd’hui, va dominer le concert d’une façon souveraine. Au ténor ou au soprano, incisif ou lyrique, méditatif, mélodique ou rythmique, il enflamme la salle. Le son peut être cajoleur, enjôleur même, ou grondeur, rageur parfois, Archie Shepp ravit par son engagement, sa précision ou sa folie toujours à propos. Son exemple conduit l’orchestre et les différents solistes à se surpasser. On peut parler d’humour et de bonne humeur quand, chaque fois que Lionel Belmondo indique qu’il faut conclure et que l’orchestre amorce la manœuvre, on voit Archie Shepp prendre plaisir à relancer encore et encore. La musique renaissant sans cesse, telle le phénix, semble ne jamais devoir s’arrêter… Après un tel voyage, on accoste au rivage dans un véritable état de ravissement.


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Belmondo Big Band et Archie Shepp dans Around Coltrane par Gérard Boisnel

Henri Texier : Sky Dancers 6
A peine le temps de reprendre ses esprits et l’on a rendez-vous avec cet autre monument du jazz qu’est Henri Texier (contrebasse et compositions). Son sextette aligne lui aussi une affiche de rêve : Louis Moutin (batterie, Nguyên Lê (guitare], François Corneloup (saxophone baryton). Les deux plus jeunes, Sébastien Texier (saxophone alto et clarinettes) et Armel Dupas (piano) se hissent sans complexe à la hauteur de leurs aînés.

Sky Dancers (Label Bleu, février 2016) rend hommage aux populations amérindiennes dont le sort a touché Henri Texier dès son enfance. Aujourd’hui, il continue à défendre ces personnes qu’il considère comme les meilleurs défenseurs de la nature. Il cite dans la présentation des titres les Mapuches, les Mic Mac, les Hopis, les Navajos… et ces « Cloud Warriors » que sont les Chachapoyas. Ce titre comporte une vraie furia en tutti et Louis Moutin y semble en plein enthousiasme, au sens étymologique du terme. En contraste, « He Was Just Shining » dédié à Paul Motian, passionné par les westerns dans son enfance, est une mélodie prenante et douce, lancinante, où l’on peut admirer la délicatesse du batteur. L’écriture pour les saxophones est ici somptueuse et Henri Texier nous régale d’un superbe solo en pizzicati.


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Henri et Sébastien Texier dans Sky Dancers par Gérard Boisnel

Il se passe quelque chose à chaque instant dans ce concert. Henri Texier m’y est souvent apparu comme un aurige qui tient, avec douceur et fermeté, son fougueux attelage sans pour autant brider son énergie. On retiendra peut-être l’extraordinaire solo de contrebasse dans « Navajo Dream » qui est aussi l‘occasion d’une belle prise de parole de Nguyên Lê, digne d’un guitar hero ! A la fin de ce titre, Henri Texier, comme souvent au cours de ce concert, semble provoquer Louis Moutin à la joute. La réponse vient sous la forme d’un stupéfiant numéro de percussions manuelles associées à la grosse caisse d’abord, puis d’un vrai festival de rythmes avec les baguettes. Il récidivera en rappel où s’illustrent aussi Texier père et Nguyên Lê. Un tel raffinement chez les uns et les autres est, lâchons le mot, sublime !