Portrait

Edward Perraud par Philippe Torreton

Philippe Torreton dresse un portrait en creux de son compagnon de jeu, devenu un sérieux partenaire.


Photo © Christian Taillemite

Le comédien Philippe Torreton aime les prises de risques, les explorations, les combats. Le spectacle « Mec ! », autour des chansons d’Allain Leprest, qui tourne en ce moment, est l’occasion d’un duo, d’une rencontre, entre la voix du comédien et les touches percussives du batteur Edward Perraud.

Après plusieurs dizaines de représentations sur scène, Philippe Torreton dresse un portrait en creux de son compagnon de jeu, devenu un sérieux partenaire.

- Philippe Torreton, pourquoi ce spectacle sur les textes d’Allain Leprest ? Pourquoi un duo voix-musique ? Un duo voix-batterie ? Et donc pourquoi Edward Perraud ?

J’ai reçu une proposition de Jean-René Pouilly pour interpréter en scène les textes d’Allain Leprest. Il ne savait pas que je l’avais connu et que j’adorais son écriture, j’ai donc dit oui tout de suite ! Je n’avais pourtant aucune envie d’être seul en scène, je tenais à être en duo, mais sans musique. Ce sont des chansons, et je ne voulais pas rajouter de la musique sur de la musique. Aussi la percussion semblait juste : le rythme, les sons, la poésie du bruit…

Quand j’ai parlé avec ma femme, Elsa Boublil [1], d’un batteur cohérent pour ce projet, elle m’a dit qu’il n’y en avait qu’un : Edward Perraud.


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Edward Perraud / Philippe Torreton. Photo Christian Taillemite

- Qu’est ce qui fait que ça « colle » avec Edward ? Comment avez-vous abordé l’échange mots/sons pour ce duo ? Parlez-vous le même langage ?

C’est cela ! On parle le même langage sur scène. On aime les mêmes choses, on peut cogner et se faire mal et pleurer devant la beauté d’un détail, d’une coïncidence. En sortant de scène, on s’aperçoit que l’on a fait les mêmes arrêts au stand, vécu les mêmes troubles et les mêmes choses. A mon avis cela vient du fait qu’on est deux comédiens ou deux percussionnistes, c’est selon. Je dirais même trois tant notre régisseur Charly Morel est à l’écoute.

- Edward Perraud est improvisateur avant tout, et vous lisez les (mêmes) textes de Leprest ; avez-vous mis au point un vocabulaire et des séquences structurées, ou bien le jeu d’Edward est-il chaque soir différent ? Peut-il vous surprendre, vous déstabiliser, vous amuser ?

Non. Pour moi, Edward n’est pas « improvisateur avant tout » ; c’est avant tout un poète du son, un fou tapant comme il y a eu un fou chantant. Il a une écriture sonore, il peut faire preuve d’une grande régularité, c’est un grand interprète. Nous sommes tous les deux animés d’un plaisir fou, conscients de la chance que nous avons de vivre ça sur scène. On se le dit chaque soir. La mise en son de notre spectacle a été faite lors d’un trajet en voiture entre Saint-Pierre-des-Corps et Mens : sept cents kilomètres d’idées, d’envies… Depuis, on peaufine, mais le principe reste inchangé. Son jeu est comme le mien, je crois. Vu de loin, on peut penser que c’est tous les soirs la même chose, et pourtant, des millions de micro-choses changent. Et on ne se surprend pas car on est prêts à tout. On se parle à travers Leprest.


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Philippe Torreton © Hélène Collon

- Votre spectacle a surtout tourné dans le réseau théâtral ; comment ce public réagit-il face à un tel batteur ?

En général, les gens le perçoivent comme un interprète des textes d’Allain Leprest. Certains sont conquis d’emblée, d’autres ont besoin de quelques instants pour se familiariser avec cet être singulier dont les bras n’arrivent pas à se contenter de battre le tempo.

Chaque artiste est le résultat d’un handicap. Il nous manque toujours un truc : la parole, la voix, le sens du rythme, savoir danser, dessiner, jongler, etc. Edward cherche quelque chose derrière ses fûts - un langage. Il explore le son, le rythme, l’écho, les distorsions… Même ses quelques mesures de guitare dans le spectacle semblent être des prolongements de sons percussifs émis quelques instants avant.

- Avez-vous avez pris le temps d’écouter la musique des différents groupes d’Edward Perraud, et si oui, qu’en ressentez-vous ?

Bien sûr, et j’aime beaucoup ! A tel point qu’un de ses morceaux s’est retrouvé dans Cyrano de Bergerac, mis en scène par Dominique Pitoiset.

J’aime les explorateurs ; on ne peut pas forcément tout suivre et tout ressentir comme eux, mais leurs passions ne nous laissent pas, malgré tout, sur le bas-côté. Et puis, tout a droit de cité chez lui. La simplicité et l’ultra-compliqué, rien n’est sacrifié sur l’autel d’une posture musicale. J’aime lui poser plein de questions. (Musicalement, je suis parti de très très bas : flûte à bec Höhner en plastique couleur crème en classe de sixième !) Grâce à lui, je découvre le génie et l’invention qui se cachent partout dans ses conversations. Bach peut précéder Michael Jackson et inversement, il n’y a pas dans son talent de place pour l’exclusion.

par Matthieu Jouan // Publié le 26 mai 2015

[1Productrice de l’émission Summertime sur France Inter