Scènes

Elise Caron : « Eurydice Bis »

Concert du 28 Septembre 2004 à la Maroquinerie


Voir Elise et mourir…
Découvrir l’univers d’Elise Caron en concert est une expérience unique et déroutante qui ne laisse pas indemne.

Le néophyte s’attend à une performance sereine et rafraîchissante, comme pour ses deux apparitions sur le dernier album de l’ONJ de Claude Barthélémy : « Elise Caron, très belle voix. Point. » Après une longue attente introspective, Elle apparaît, entourée de ses gardes du chant : Denis Chouillet au piano, Daniel Diaz à la basse fretless, Bruno Sansalone à la clarinette, François Merville aux percussions.


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Elise Caron © H. Collon

Le premier morceau révèle un monde musical complexe mais absolument pas hermétique. Bien au contraire. La voix d’Elise Caron se fait poignante, son visage affecté semble traduire une blessure secrète. « Elise Caron, chanteuse torturée et poseuse ? ». Peut-être, mais la séquence de désamorçage qui suit, avec force dérision et blagues post-adolescentes, déconcerte et finalement rassure quant à l’orientation du spectacle. Il ne s’agit pas de la révélation 2004 du festival des Inrocks, non mais !


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François Merville © H. Collon

Les morceaux de ce soir s’inscrivent dans le cadre d’ « Eurydice Bis », projet personnel d’Elise Caron déjà représenté l’an dernier à l’Européen puis au festival « Jazz à l’Hôtel d’Albret », sur des textes et musiques d’elle-même et des arrangements signés Denis Chouillet. L’ensemble est d’une richesse étourdissante et transcende le talent de chacune de ses parties, que ce soit au niveau de l’écriture ou de l’interprétation. Lorsque l’originalité se combine à la cohérence de bout en bout, on atteint véritablement au chef-d’œuvre. Les paroles, qu’il est difficile d’isoler et de détacher du contexte musical, n’appellent pas à la révolution ou à une dénonciation du réel (sauf peut-être pour « libérer les libellules »…) ; ce sont des mots simples, parlants, jamais mièvres qui édifient une sphère poétique d’apparence très familière. Absolument inclassable, la musique participe de cette construction, avec ces petits motifs récurrents au piano façon « Symphonie des Psaumes » de Stravinsky ou ses mélodies intimistes qui donnent souvent l’impression d’être bercé par des comptines modernes. Car au difficile jeu des comparaisons, cette œuvre est peut-être plus proche de « Pierre et le Loup » de Prokofiev que des chansons de Kurt Weill, et semble s’adresser à l’enfant exigeant qui survit en nous.


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Denis Chouillet © H. Collon

Au milieu de cette heure et demie de délices, que restera-t-il dans nos souvenirs ? Des moments bucoliques et ravissants, grâce à la « fleur empotée et rempotée » et surtout « L’arbre », un des sommets de la soirée.
Le thème d’introduction, jouée à la flûte par Elise Caron, est à mi-chemin entre le « Lieutenant Kijé » (Prokofiev toujours) et une ritournelle bretonne - ces références n’étant évidemment là que pour donner une petite idée de l’inouï.
« La boulangère », morceau parodique et jubilatoire, sorte d’opérette de bal populaire, qui s’achève en un thème très tortueux et virtuose repris à l’unisson par tous les interprètes.
François Merville et sa présence subtile et délicate à la batterie, un bassiste instaurateur de climats, notamment sur une intro de nappes fretless, un clarinettiste d’une discrétion indispensable, et au piano un architecte à la fois harmonique, mélodique et rythmique.
Mais surtout le talent protéiforme d’Elise Caron, flûtiste sur quelques morceaux, mezzo-soprano caméléon à la voix très pure et au vibrato discret, avec un frémissement de gouaille dans le chant, ses intermèdes clownesques, ses imitations d’allumeuse ou de gamine prépubère… et une aura scénique fascinante, troublante. Actrice insaisissable, elle ne laisse tomber le masque que pour les applaudissements de fin, histoire d’être elle-même pour quelques minutes et pour un public qui le mérite.


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Bruno Sansalone © H. Collon

Au croisement de la chanson réaliste, du jazz, du classique, de la musique contemporaine, et paradoxalement vierge d’influences précises, « Eurydice Bis » est une réussite totale que l’on espère entendre très prochainement sur disque, puis sur toutes les ondes de France à la place de Vincent « l’Hydre » Delerm.

À noter : « Chansons… » (Elise Caron/John Greaves), Harmonia Mundi/Chant du monde (avec : Vincent Courtois, Louis Sclavis, David Venitucci, Robert Wyatt).