Elise Vassallucci chante sous la pluie

Avant les mots, il y eut les cordes. À cinq ans, le violon d’Elise Vassallucci devient son premier langage, guidé par un beau-père professeur de saxophone. Au Conservatoire d’Aix-en-Provence, elle grandit dans l’exigence du répertoire classique, jusqu’au jour où le jazz vient déplacer les lignes.
À dix-sept ans, la rencontre avec Jean-François Bonnel et Pierre Gueyrard ouvre une nouvelle voie, où l’improvisation répond désormais à l’écriture, et où la chanson française dialogue avec la liberté du jazz. Le Conservatoire de Marseille, puis le Centre des Musiques Didier Lockwood achèvent de façonner une musicienne qui préfère les passerelles aux frontières.
Mais ce sont surtout les visages croisés en chemin qui donnent aujourd’hui sa couleur à sa musique. Depuis près de huit ans, Pierre Mikdjian, Nghia Duong, Léo Achard et Jean-Baptiste Rannou accompagnent chacune de ses métamorphoses sonores. Plus récemment, Martin Chenu-Noury est venu enrichir ce cercle de confiance. Ensemble, ils ont appris à respirer au même tempo, à faire de l’écoute une manière d’habiter la musique. Chez elle, les chansons naissent rarement dans la solitude : elles prennent racine dans l’amitié, se nourrissent de la complicité et grandissent au contact de celles et ceux qui partagent la scène autant que le chemin.

Elise Vassallucci © Gaya Feldheim Schorr

- Votre premier album, Capharnaüm, est paru en janvier 2025. Ce titre, inspiré de votre chambre d’enfance, semble très intime. Peut-on le voir comme un disque-racine ?

Absolument, avec Capharnaüm, j’ai eu le sentiment d’ouvrir la porte de ma chambre au public. J’y parle du divorce de mes parents, du village où j’ai grandi, de Marseille, ma ville de naissance et de cœur, du désir, de l’amour, mais aussi de mes problèmes de voix. C’est un véritable autoportrait, celui d’une jeune adulte qui regarde son enfance.
Le dernier jour de l’enregistrement, j’ai fêté mes vingt-cinq ans : c’était la fin d’un cycle.
La chambre qui a inspiré le titre se trouvait chez ma mère, à Rognes. C’était bien plus qu’une chambre : un refuge, un studio de musique, une bibliothèque, un jardin intérieur. Les murs étaient couverts de mes écrits, entourés d’affiches des Pink Floyd, de Barbara, de citations de Paul Éluard et de mangas. C’était l’espace où je pouvais être libre, enfant puis adolescente.

- Vous dites que la création est une aventure collective. Comment s’est constituée l’équipe artistique de cet album ?

Nous travaillons ensemble depuis longtemps et nous partageons une manière de créer qui me ressemble profondément. Avant de commencer une chanson, nous nous asseyons toujours en cercle. Je leur lis le texte, nous en discutons, puis nous construisons les arrangements ensemble. Leurs idées nourrissent constamment ma musique.
L’équipe de Capharnaüm est composée uniquement d’amis. Ils se sont investis dans ce disque comme s’il s’agissait du leur. Voir, par exemple, le Kinship Orchestra de Nghia Duong venir enregistrer deux morceaux a été un moment très émouvant.
Pour le prochain album, l’équipe restera la même, avec Jean-Baptiste Rannou et Martin Chenu-Noury qui rejoignent pleinement l’aventure. Je conçois la création comme une expérience autant humaine qu’artistique. Je me sens plus libre et plus juste lorsque je suis entourée des personnes qui me connaissent le mieux, surtout lorsque j’interprète des textes aussi personnels.

- Vous venez du jazz, mais votre musique dialogue aussi avec la chanson et d’autres horizons. Comment vous situez-vous aujourd’hui dans ce paysage ?

Je ne crois pas vraiment aux frontières entre les styles. J’aime que ma musique échappe aux catégories. Je revendique une écriture qui circule librement entre le jazz contemporain, la chanson française, la pop et les musiques actuelles.
J’admire des artistes qui brouillent les pistes, comme Klô Pelgag, Laura Cahen, Cécile McLorin Salvant, Elyon ou Anne Pacéo. Mes écoutes sont tout aussi variées : je peux passer de Brad Mehldau à Theodora, du rap à la valse musette. J’ai grandi dans une génération où toutes ces influences coexistent naturellement, et je considère cette diversité comme une richesse.

Votre voix possède une dimension très organique, presque instrumentale. Comment avez-vous construit cette identité vocale ?

C’est un beau compliment ! Je pense que cette couleur de voix est liée, en partie, à mes nodules. Ces petits kystes sur mes cordes vocales m’obligent à une grande vigilance, mais ils participent aussi à ce grain particulier.
J’ai beaucoup travaillé avec Monique Zanetti, à Aix-en-Provence, puis avec deux orthophonistes spécialisées dans la voix, Aude Laferrière à l’hôpital Foch et Annabelle Capel à l’hôpital de la Conception.
Au-delà de la technique, je crois que ce qui rend ma voix si organique, c’est l’intention. Chanter est une chance immense pour moi, justement parce que je connais sa fragilité.

- Vous avez chanté au Festival Jazz à La Défense. Que représente cette date dans votre parcours ?

Ce concert restera l’un des moments les plus forts de ma vie.
Au printemps 2025, j’ai traversé un burn-out et, le 2 juin, j’ai perdu ma voix. Deux jours plus tard, j’apprenais que j’étais finaliste du concours. Pendant vingt et un jours, je me suis battue pour retrouver mes moyens : rééducation vocale plusieurs fois par semaine, inhalations de corticoïdes, régime alimentaire très strict, avec l’angoisse permanente de ne jamais retrouver mes aigus.
Monter sur cette scène après cette épreuve a eu une valeur immense. Chanter ces chansons avec mon équipe devant un public aussi nombreux était une véritable victoire. J’étais également très heureuse de jouer devant Marion Rampal, que j’admire beaucoup et qui faisait partie du jury de mon DEM.

- Votre prochain album s’intitulera Imperméable. Que pouvez-vous déjà en dire ?

Imperméable est la suite naturelle de Capharnaüm. Après avoir ouvert la porte de ma chambre, j’ouvre désormais celle qui mène au jardin, par tous les temps.
L’album raconte ce que signifie devenir une jeune femme dans un monde parfois violent. Il parle des premières ruptures, des amitiés fusionnelles, de la sororité, des désillusions, des violences sexistes et sexuelles, des différents deuils que l’on traverse à vingt ans, mais aussi de la reconstruction, de l’amour entre femmes et du retour à la lumière.
Musicalement, il sera plus audacieux, plus électrique par moments, tout en restant profondément intime. Je veux emmener ma voix et mon écriture vers des territoires que je n’ai encore jamais explorés. Nous l’enregistrerons fin septembre au Studio des Bruères.
Le titre, Imperméable, évoque cet état dans lequel on ne ressent plus rien après les traumatismes. L’album suit précisément ce chemin : celui qui mène peu à peu de l’engourdissement à la réconciliation avec soi, au plaisir d’habiter le présent et le monde. Avec ma directrice artistique Mélanie Perez (Bouche Carrée) et mon directeur musical Pierre Mikdjian, nous assumons une direction esthétique plus colorée, plus libre et encore plus ouverte à toutes les influences qui nourrissent ma musique.