Scènes

Elliott au pays de Paulette


Ou comment le chanteur new-yorkais Elliott Murphy a fêté, le 15 septembre 2012, les 89 ans d’une Lorraine de choc, au cœur d’un petit village des coteaux du Toulois, qui célèbre le blues et le rock depuis plus de quatre décennies…

Il y a quelque chose d’assez surréaliste dans la soirée qui s’annonce. Pensez donc : Elliott Murphy, un des plus grands songwriters américains, ami personnel de Bruce Springsteen, féru de littérature, lui-même écrivain poète, admiré de Lou Reed ou Elvis Costello, vient faire la fête à une légendaire mamie du rock, Paulette Marchal, qui souffle ses 89 bougies dans son cher village, à 25 kilomètres de Nancy. Contraste étonnant entre le parcours d’un artiste new-yorkais sur la brèche depuis près de 40 ans – Aquashow, prélude à une discographie très abondante – et cette bourgade rurale tapie dans la campagne lorraine, portant le nom étonnant de Pagney-derrière-Barine.


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« Quand je téléphone à ma mère pour lui dire que je suis en concert Chez Paulette, près de Toul, elle me rappelle quelques minutes plus tard pour me dire qu’elle n’arrive pas à trouver cette ville en France ! ». Ainsi Elliott Murphy aime-t-il plaisanter en rendant hommage à cette chère Paulette, créatrice et âme d’un lieu devenu en plus de 40 ans d’existence le rendez-vous incontournable des amateurs de rock et de blues dans ce coin caché de Lorraine. En ce 15 septembre 2012, et bien qu’absente eu égard à son âge, qui ne lui autorise plus toutes les activités d’autrefois, Paulette fête son anniversaire et le grand Elliott, qui foule cette scène devenue historique pour la quatrième ou cinquième fois, est ému de jouer pour une telle occasion, devant un public nombreux et prêt, lui aussi, à faire la fête.

Elliott Murphy rencontre depuis longtemps les faveurs du public français et vit à Paris depuis une vingtaine d’années. Ses musiciens sont français eux aussi, et le guitariste Olivier Durand a su imposer, avec les Normandy All Stars, le combo idéal pour délivrer toute l’énergie de son blues-rock. Il y a deux ans environ, l’Américain, qui semble ne s’être jamais aussi bien porté, a publié un album studio de grande qualité, produit par son fils Gaspard ; début 2012, un live intitulé Just A Story From New York [1] venait confirmer la bonne santé de ce sexagénaire qui aime arborer un bandana surmonté d’un chapeau [2].

Dans la droite ligne de ce dernier disque, vivement recommandé, le concert de Pagney-derrière-Barine est à marquer d’une pierre blanche. Non en raison de la première partie qu’on oubliera très vite – un groupe amateur local s’évertuant à massacrer non sans méthode des standards de John Fogerty, des Beatles ou de Bo Diddley – mais par l’incroyable présence d’Elliott Murphy, qui va faire déferler une impressionnante succession de compositions pendant plus de deux heures, sous les assauts d’un quatuor en pleine possession de ses moyens. Une rythmique simple mais très efficace, Laurent Pardo à la basse et Alain Fatras à la batterie, pour surligner le feu d’artifice que vont déclencher Murphy et son acolyte Durand, guitariste brillant et sans cesse en action, soliste du groupe et véritable alter ego du patron, qui peut se fier à sa créativité pour interpréter ses chansons sur un tempo la plupart du temps très rapide. Murphy peut puiser en toute tranquillité dans son répertoire immense (« Touch Of Mercy », sur Lost Generation, son deuxième album en 1975 ou « You Never Know What You’re In For », extrait de Night Lights en 1976), pour une longue et belle séquence de musique surchauffée. Le public est heureux, participe, veut que la fête dure le plus longtemps possible. C’est le plaisir simple mais essentiel de l’énergie du rock, allié à la qualité des textes qui, de façon générale, sondent l’âme humaine et ses fragilités. N’oublions jamais que si Elliott Murphy n’a pas toujours reçu de l’Amérique l’accueil qu’il mérite, c’est un grand monsieur, un artiste qui se plaît à dire : « Le rock est ma drogue, les mots ma religion. Je confie mon destin à mes mots ». Il n’est jamais trop tard pour l’affirmer, et encore temps de le découvrir.


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Elliott Murphy Chez Paulette

Pas une pause, pas un temps mort, et quand vient le temps du rappel, le groupe convoque David Bowie avec une reprise brûlante de « Heroes » avant de tout débrancher pour une version totalement acoustique de « Rockin’ In The Free World » de Neil Young, tout juste audible pour les premiers rangs massés devant la scène. Impossible de quitter une telle salle ! Murphy parachève le tout par un ultime rappel avant de s’asseoir sur scène pour dédicacer ses disques, qu’il met un point d’honneur à vendre lui-même !

Un mec bien est passé par la Lorraine, il faut profiter de la moindre occasion pour vibrer au son de sa musique, guetter les rendez-vous qu’il nous donne. Paulette, quant à elle, peut-être fière, du travail accompli depuis 1969 et la création de son pub rock.

Merci à eux deux pour leur engagement sans faille.

par Denis Desassis // Publié le 8 octobre 2012

[1Clin d’œil à Just A Story From America (1977).

[2Toute la discographie récente d’Elliott Murphy est disponible sur le label Last Call.