Elvire Jouve encense les rythmes
La batteuse Elvire Jouve dévoile ses nombreux projets.
Elvire Jouve © Christophe Charpenel
Née en 1988, Elvire Jouve grandit dans une famille de musicien·nes et étudie la batterie. Elle intègre en 2018 le Centre des Musiques Didier Lockwood. Ses années d’études vont lui permettre de collaborer avec des musicien·nes de renom. Elle ne se cantonne pas au jazz puisque le rock, la chanson française, la musique contemporaine, les univers du cirque, de la danse et du théâtre bénéficient de son jeu de batterie.

- Elvire Jouve © Christophe Charpenel
- Vous avez vécu au sein d’une famille de musicien.nes, pouvez-vous nous parler de vos premiers émois musicaux ?
J’ai grandi dans une maison où derrière chaque porte il y avait de la musique. Mon grand frère écoutait du hard-rock ou travaillait ses morceaux de guitare classique. Mon père composait des pièces de musique contemporaine sur son piano. Ma grande sœur écoutait énormément de pop, de punk et de métal. Et ma mère chantait tout le temps. Dans une même journée, je pouvais passer de Bach à Nirvana, de Boulez à No Doubt, ou encore de France Gall à System Of A Down. C’est ce mélange foisonnant qui a marqué et bercé mon enfance.
- Qu’est ce qui vous a rapidement décidée à privilégier la batterie ?
A l’âge de quatre ans j’ai eu une fascination pour cet instrument impressionnant, beau et capable de sortir des sons incroyables. Je me souviens que petite, lorsque j’écoutais de la musique, la batterie était le premier élément de l’ensemble qui me sautait aux oreilles. Je reproduisais les sons de la batterie avec ma bouche. Je me suis ensuite fabriquée une batterie maison et je jouais sur mes K7 préférées de l’époque.
- Vous avez obtenu le 1er Prix Supérieur de l’Ecole Agostini et un DEM jazz de l’Ecole Nationale de Musique de Villeurbanne pour ensuite étudier avec des professeurs de renom au Centre des Musiques Didier Lockwood. C’est après ce cursus que vous avez décidé d’opter pour une carrière de musicienne professionnelle ?
Je crois que la décision était prise bien avant. De six à dix-huit ans j’ai étudié à l’école de musique de ma ville et j’ai passé beaucoup de temps à apprendre la batterie, les percussions classiques, le solfège, à jouer dans de nombreux ateliers, à chanter dans des chorales et j’ai aussi eu mon premier groupe à quatorze ans. À la sortie du lycée il était évident pour moi de me diriger dans la musique. J’ai multiplié les groupes, les expériences de scène et de studio et joué de nombreux styles variés. Au bout d’un moment, j’ai ressenti le besoin de développer le langage de l’improvisation et d’être guidée dans cette démarche. J’avais vingt-quatre ans lorsque j’ai commencé mes études de jazz. C’était assez tardif. J’ai obtenu l’intermittence et commencé à vivre correctement de la musique durant la même période où j’ai décidé de rentrer à l’ENM de Villeurbanne. Et j’ai continué à jouer tout autant pendant les six années qu’ont duré mes études.

- Elvire Jouve © Christophe Charpenel
- Quelles sont vos principales influences musicales ainsi que vos percussionnistes favori·tes ?
La voix a toujours été très importante pour moi. Mon père était chef de chœur, toute la famille chantait dans des chorales. Lorsque j’avais dix ans, mon père a mis un vinyle des Double Six. Je suis tombée amoureuse de cette musique et c’est devenu mon disque de chevet. Je connaissais les paroles et les mélodies par cœur, ne sachant pas à l’époque que je chantais des solos de Charlie Parker et de Dizzy Gillespie. Je pense que cela a forgé chez moi un certain goût pour la mélodie et les textes. J’ai aussi découvert les accompagnateurs fabuleux que sont Quincy Jones, Daniel Humair, Pierre Michelot, Kenny Clarke. C’est comme ça que j’ai mis le pied dans le jazz. Je découvris par la suite Art Blakey and the Jazz Messengers, Miles Davis ou encore André Ceccarelli avec le trio Sud, la chanteuse et pianiste Aziza Mustafa Zadeh. Adolescente, j’ai été profondément marquée par Mike Patton, qui proposait une musique un peu folle, épileptique et provocatrice où les esthétiques musicales se mêlaient et s’entrechoquaient. Il collaborait beaucoup avec John Zorn. Un nouveau pan de la musique plus expérimental s’est ouvert à moi. J’ai aussi beaucoup aimé des groupes comme Queen Of The Stone Age, Them Crooked Vultures où officiait le batteur Dave Grohl, ex-batteur de Nirvana. Ses idées, son placement, son implication physique et sa sauvagerie ont résonné en moi. Par la suite j’ai découvert The Bad Plus. Je sentais que David King, le batteur, venait d’un monde plus rock’n’roll. Il arrivait à mêler des sonorités, des idées qui lui venaient du rock tout en les associant à une frappe nuancée et à un jeu plus libre. Cela a fait écho en moi à mon parcours, à mes goûts et il m’a beaucoup influencée. D’une manière générale j’ai beaucoup aimé les batteurs américains, Jeff Ballard pour son jeu organique et ses idées créatives. Brian Blade pour son extrême sensibilité, son jeu à fleur de peau. Eric Harland pour son son, la précision de son jeu, les idées développées dans ses solos. Mais j’ai toujours aussi aimé les batteurs français qui avaient un rapport au son et à la créativité différent des américains, comme par exemple Christophe Marguet ou encore Sylvain Darrifourcq.
- Votre polyvalence vous permet d’aborder de nombreux genres musicaux, du rock au jazz en passant par la musique contemporaine, cela vous permet-il d’obtenir un langage musical encore plus élaboré ?
J’ai tendance à ne pas mettre de frontières dans les esthétiques musicales. Certes, ce sont des modes de jeu, des frappes, des codes différents. Mais j’aime me servir de tous ces outils et les mélanger aux différentes musiques que je pratique. À mon sens, chaque esthétique peut en nourrir une autre et ainsi renforcer la créativité. Le plus dur est de savoir bien doser tous ces outils pour que cela reste juste et au service de la musique qui se joue.
J’ai conscience qu’il y a un manque de modèles féminins, notamment pour la jeune génération
- Vos collaborations fructueuses avec Géraldine Laurent, Fanny Ménégoz ou Anne Pacéo démontrent que le jazz se conjugue de plus en plus au féminin. Y a-t-il encore des obstacles évidents lorsqu’on est une musicienne aujourd’hui ?
Je me suis construite dans un univers masculin sans m’en rendre compte. Mes professeurs, les autres élèves, les membres de mes groupes étaient à 98% composés d’hommes. Je n’ai jamais vécu cela comme une souffrance, pour moi c’était normal et je n’avais alors pas besoin de représentations féminines pour m’émanciper dans ce milieu.
J’ai pris conscience du problème lorsque j’ai repris mes études et que j’ai commencé à vraiment intégrer la scène jazz. J’ai alors été un peu plus confrontée aux remarques et attitudes sexistes. Le manque de présence féminine dans la sphère musicale m’a frappée mais jamais jusqu’à me décourager. Depuis, j’ai vu les mentalités bouger. Même s’il y a encore pas mal de chemin à parcourir, il y a de plus en plus de femmes présentes et visibles dans le milieu du jazz. J’ai conscience qu’il y a un manque de modèles féminins, notamment pour la jeune génération et je me dis que nous, les musiciennes d’aujourd’hui, nous avons un rôle à jouer là-dedans. Malgré tout, je remarque qu’il subsiste des discriminations, notamment pour les femmes de plus de cinquante ans. Car malheureusement, encore de nos jours, une femme artiste d’âge mûr devient moins bankable…
J’aime ce mélange qui intègre le respect de l’écriture, la liberté de l’improvisation et la fusion des genres.
- Parlez-nous de vos nombreuses collaborations fructueuses, Essor et Chute, Nathan Mollet Trio, Iray Trio, Ogino, La Milca, la chanteuse Évelyne Gallet.
J’officie actuellement dans une dizaine de groupes tous très différents. Bien que je collabore ponctuellement avec différents artistes, j’aime entretenir une certaine fidélité aux formations avec lesquelles je travaille et ainsi penser un groupe dans une durée, une continuité.
Avec Essor et Chute, nous jouons une musique résolument jazz par son écriture et ses harmonies mais qui fait appel à une énergie et à des sonorités rock. Les formes d’improvisation y sont multiples. J’aime ce mélange qui intègre le respect de l’écriture, la liberté de l’improvisation et la fusion des genres. Cela nécessite une connaissance pointue du répertoire, une écoute minutieuse de chacun et une grosse dose de concentration. La petite saveur particulière de ce groupe c’est que Romain Baret, le guitariste compositeur, pense le répertoire en imaginant qu’il s’agit de la bande-son d’un film fictif. En l’occurrence l’essor et la chute de notre civilisation, du travail aux champs à l’exode rural en passant par la montée du capitalisme et le dérèglement climatique. Sur nos partitions, des mots sont mis en guise de repères pour nous indiquer où nous en sommes dans ce film. Ces images mentales et ce scénario vont donc guider notre interprétation et nos improvisations. Ces cadres-là sont rarement mis en jeu dans le jazz et je trouve qu’en plus de renforcer la cohésion de groupe, ils nous permettent d’ouvrir d’autres possibilités dans nos improvisations.
Je joue la musique du pianiste Nathan Mollet depuis qu’il a quinze ans ; il en a maintenant vingt-et-un et j’ai vu sa musicalité évoluer, ses compositions mûrir et son jeu se développer. Sa musique m’a toujours touchée, très sensible avec une attention portée aux mélodies et au son. Avec le contrebassiste Dominique Mollet et Nathan, nous avons toujours eu un feeling commun pendant les improvisations, c’est à chaque fois un régal que de jouer ensemble.
Iray Trio, avec Vincent Girard à la contrebasse et Iariliva Rakotoarison au piano, joue une musique empreinte de jazz moderne et de rythmiques de l’Océan Indien. Avec ce groupe j’ai découvert la musique maloya de la Réunion et le séga malgache, et ainsi de nouvelles façons de ressentir la pulsation.
je suis néanmoins avide d’explorations et je ressens à présent l’envie d’aller m’essayer à d’autres instruments
Je pense que c’est avec le trio rock instrumental Ogino que ma palette de jeu s’exprime le plus. La musique que l’on joue est très contrastée et cela m’amène à explorer des nuances extrêmes, dans le bas comme dans le très fort. Je mêle un toucher jazz et une frappe rock, j’adore cela.
Enfin, j’ai beaucoup de plaisir à jouer avec des chanteur·ses à texte, notamment avec La Milca qui fait de la chanson rock, Évelyne Gallet ou encore Christian Olivier, le chanteur du groupe Têtes Raides. J’aime accompagner les textes, c’est plus exigeant que ce que l’on peut penser car la musique ne doit jamais tirer la couverture à soi et prendre le dessus. Cela oblige à penser différemment ses parties et les nuances. Il faut aussi être soi-même à l’écoute de ce qui se dit pour être au plus juste dans l’interprétation et accompagner au mieux l’émotion procurée par les mots.

- Elvire Jouve © Christophe Charpenel
- La musique du groupe Chien Lune, dédiée à Moondog, où vous retrouvez le contrebassiste Pascal Berne et le saxophoniste Damien Sabatier, souligne votre polyvalence instrumentale. Est-ce que cela préfigure de nouvelles explorations musicales ?
Avec Chien Lune, on avait le désir d’amener d’autres couleurs sonores qui viendraient suggérer les harmonies de certains passages. J’évoque quelques mélodies ou quelques accords très épurés par le biais d’un métallophone et d’un petit clavier électrique. J’ai fait des études de percussions classiques, donc je peux jouer des claviers à percussion et je sais poser quelques accords succincts, mais je ne dirai pas que je suis très polyvalente sur les instruments. La batterie m’a toujours demandé beaucoup de travail et je me suis concentrée là-dessus. Je suis néanmoins avide d’explorations et je ressens à présent l’envie d’aller m’essayer à d’autres instruments.
- Quels sont vos projets à venir ?
La nouvelle création de la compagnie l’Ex-Centrale, So Wewe, va occuper pas mal de mon temps. Ce nouveau groupe est une fanfare qui mêle la musique traditionnelle béninoise, la musique traditionnelle auvergnate et l’improvisation libre. Encore de nouveaux terrains de jeux qui s’ouvrent !
Avec le Nathan Mollet Trio, nous allons enregistrer le second album qui sera beaucoup plus contemplatif et impressionniste que le précédent.
Ogino va sortir son quatrième disque. Avec ces deux formations, j’ai renouvelé un peu mon set en l’agrémentant de pédales d’effets. C’est une nouvelle exploration qui m’amène à renouveler ma créativité.
Je fais aussi partie de l’équipe du nouveau groupe Brillant Corbeau du contrebassiste Vincent Girard qui propose une musique qui mêle maloya et improvisation libre avec David Doris au chant et aux percussions, Sophie Rodriguez à la flûte traversière et Lou Lecaudey au trombone.
Avec Penché composé de François Ripoche au saxophone et au synthé et Suzy Le Void à la basse et au chant, nous allons enregistrer notre premier disque, nous envisageons de tourner en France pour présenter notre musique. Enfin, avec Essor et Chute, nous travaillons sur le deuxième album Essor et Chute d’une Révolution et avec Chien Lune nous commençons un nouveau cycle de travail de création qui nous sortira des musiques de Moondog.

