Entretien

Emile Parisien

Rencontre avec Emile Parisien après le concert du quartet donné le 22 mai 2009 à Coutances, lors du festival Jazz sous les Pommiers.

Issu de la première promotion de la classe jazz du collège de Marciac, du conservatoire de Toulouse et du CIM de Paris, Emile Parisien (ss) présente en tournée Original Pimpant, son deuxième album en quartet aux côtés de Julien Touery (p), Ivan Gélugne (b) et Sylvain Darrifourcq (dm). Leur musique, inspirée des compositeurs du XXème, mêle improvisation et écriture, délibérément portée sur des dramaturgies expressionnistes, collectives et captivantes.

  • Pourquoi cette importance accordée à l’aspect narratif dans vos compositions ?

Un jour, je devais faire un concert, répondre à une invitation et je n’avais rien de particulier à proposer. Par l’intermédiaire de Julien Touery, j’ai rencontré Ivan et Sylvain qui étaient à Toulouse. On s’est dit : « On prend tous un morceau et on en fait une suite ». Ce qui a donné une suite de cinquante minutes, la première chose que nous avons faite ensemble, très naturellement. Lors de cette rencontre, je n’ai pas du tout joué comme d’habitude, ce qui en est ressorti, curieusement,nous a tous fait le même effet : quelque chose de spécial était passé entre nous… une certaine magie. Nous sommes rentrés dans cette histoire et ça nous a plu ! Avant, on jouait des standards de jazz ; avec cette suite, il est est devenu important pour nous de cultiver ça, puis de travailler sur les formes. Après, on a fait des morceaux de 20 minutes, d’1 minute 30 ou de 10 minutes, tout ça pour bousculer les codes, créer et composer dans des directions plus personnelles.
Lors de mon apprentissage, quand j’avais onze, douze ans et que je commençais le jazz, je jouais plein de notes, dans tous les sens. Mon prof à Marciac (j’avais un super prof) me disait : « Mais…Emile, euh, bon c’est super, bravo, mais moi j’ai besoin que tu me racontes un truc, j’ai besoin de sentir quelque chose ; qu’est-ce que tu dis, là ? C’est n’importe quoi ! » Ça m’a marqué. Je ne suis pas très fort en communication dans la vie ; heureusement, le saxophone est arrivé !

  • Cette façon très particulière de bouger, de regarder le public pendant le concert : c’est conscient ?

Je ne m’en aperçois pas vraiment, c’est naturel. Effectivement notre musique est travaillée sur une dramaturgie, des histoires. On appelle donc le public à rentrer dans notre univers, on a envie de l’embarquer avec nous, de vraiment lui raconter une histoire. On ne joue pas juste entre nous, on essaie d’être présent, mais sans chercher les gens non plus. C’est un tout, ça va avec la musique, c’est un moment d’échange.


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Emile Parisien © Patrick Audoux/Vues sur Scène

  • Comment se construisent ces dramaturgies ?

Nous sommes quatre à raconter ces histoires et déjà, entre nous, on se raconte des choses, on se provoque, on se cherche, on se taquine, on s’amuse. C’est très ludique comme musique : c’est grave, c’est gai, c’est joyeux… On passe par plein d’états, d’émotions, c’est très important pour nous toutes ces images. Quand on travaille un morceau (les morceaux sont assez longs) on passe par un point A, un point B, C, etc… puis on revient à A… pour essayer de créer des dramaturgies. Des fois ça marche et d’autres nont. Aujourd’hui ça a très bien marché, on était bien. A partir du moment où on a senti que ça prenait, on s’est regardés et ça fonctionnait !

  • Du point A au point… : c’est toujours la même histoire ?

Ça dépend de notre état physique, moral aussi évidemment. Parfois on laisse plus de place à l’improvisation, on se sent à l’aise à se mettre en danger, parce que c’est ça l’improvisation : se mettre en danger. C’est : « Allez, on se met tout nu, là, on crée quelque chose tout de suite ! » et pour ça, il faut être disposé, créer une alchimie à quatre. Si y en a un qui vient de se faire plaquer par sa copine, tout le monde le ressent !

  • C’est dans ces moments-là qu’il est bon de retrouver l’écrit …

Oui, on fait en sorte que l’écrit soit assez solide pour qu’on puisse se reposer dessus. Une fois qu’on est à l’aise avec notre matière thématique écrite, on peut s’échapper… ou pas. On essaie de ne pas refaire le même concert à chaque fois. Les concerts calibrés, où l’on sait ce qui va se passer, on tente de s’en écarter un peu. On veut aussi s’éloigner du jazz traditionnel. On le connaît bien, je ne veux pas dire qu’on le joue très bien, mais on en a écouté beaucoup, on en a digéré, on sait ce qui se passe dans un concert de jazz (souvent). On a envie d’essayer d’échapper à ça, d’être surpris et de surprendre, de provoquer.

  • On note une couleur assez sombre dans les compositions de ce deuxième disque, mais aussi beaucoup d’humour et d’originalité.

C’est vrai qu’au départ, on n’est pas des très gais… On a une carapace ; cette couleur, c’est notre intérieur, une chose qu’on vit à fond. Ça correspond aussi à ce qu’on a écouté et reçu, ce qui nous a touchés le plus et ce qu’on ressort. C’est avec ça qu’on est le plus à l’aise, le plus vrai. Mais on n’est pas des dramatiques non plus. On aime bien en jouer, on en rigole beaucoup.


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Emilie Parisien Quartet © P. Audoux/Vues sur Scènes

  • Les influences du XXème sont très présentes. C’est venu un peu plus tard dans vos parcours respectifs ?

Ce qu’il y a, encore une fois, de très important dans notre histoire, c’est que nous sommes quatre personnes, avec des références différentes. On écoute chacun des choses qu’on se fait découvrir, on partage nos avis et nos envies. Il y a des gens, comme Sylvain, qui ont été curieux plus tôt quant aux sons, à la musique improvisée, Schoenberg… c’est un peu lui qui m’a amené vers ça. Moi, je l’ai davantage orienté vers des choses très jazz… C’est de cette complémentarité que résulte notre musique. On amène 25 % chacun, en étant présent à fond dans les propositions et réceptifs à la matière apportée par les autres. Nous sommes quatre à avancer ensemble, écrire ensemble. Mais nous avons tous eu un rapport à la musique classique - avec un intérêt particulier, peut-être, pour les le XXè siècle en effet : d’abord Debussy, Ravel, puis Stravinsky, Schoenberg, Berg…des choses qu’on adore et qu’on mélange à du jazz, du free jazz, du rock. Il y a vraiment plein d’influences dans ce qu’on fait…

  • …et beaucoup de complicité entre vous !

Ça fait cinq ans qu’on joue ensemble et je suis très fier de jouer avec ces trois-là, ils m’ont beaucoup appris, ce sont plus que des amis ! Je pense que la cohésion qui se fait sentir vient de cet énorme travail à quatre. On n’a même plus besoin de se parler, on n’écrit pas de partitions, on se fait des signes, on joue, on se relaie… jusqu’au moment où on se cale. On a travaillé le répertoire du dernier disque pendant un an et demi, beaucoup, et ça a énormément changé depuis le tout début. On a pris le temps, grâce à Sylvain qui a eu la présence d’esprit de me dire : « On n’est pas prêts ! » et je l’en remercie. On a le goût d’essayer, de travailler, mais bon, à un moment il faut aussi s’arrêter, tous, sur une création. Donner une couleur bien précise à une composition, qui reste évolutive grâce à l’improvisation, mais surtout s’arrêter. On a eu du mal à faire ce disque : trop d’informations, trop d’essais !

  • Ce sera pour le troisième disque ?

Exactement !… Mais pour l’instant on a quelques concerts prévus, et on est très contents de pouvoir le faire. On ne se projette pas trop loin, on vit au jour le jour. On est ravis de ce qui se passe, on espère évidemment continuer. Moi, ce que j’espère, c’est que le groupe dure le plus longtemps possible !

par Laure Devisme // Publié le 22 juin 2009
P.-S. :
  • Le site
  • Original Pimpant, (Album + DVD), Laborie /Naïve, 2009