Scènes

Emile Parisien / Criss Cross Europe

Festival Itinéraires, soirée du 10 octobre, Grange de Ormes


Photo : Michel Laborde

Le Festival Itinéraires est une invitation aux excursions artistiques autant que géographiques et architecturales, avec douze spectacles organisés dans des lieux insolites et historiques du patrimoine marnais. Etablie par Jazzus, la programmation musicale ne se fait pas prier pour souscrire à cet esprit buissonnier. De Château en Escargotière, les chanceux Marnais peuvent aller écouter aussi bien le Quatuor Varèse que Jean-Jacques Milteau, Journal Intime, Das Kapital ou Baptiste Trotignon. Pour la soirée du 10 octobre, le festival investissait la Grange de Ormes, un peu surprise mais heureuse d’offrir une seconde jeunesse à ses vieilles pierres en accueillant la cuvée 2015 de Criss Cross Europe puis le Quartet d’Emile Parisien.

Avec Criss Cross Europe, le Festival Itinéraires profite de sa vocation pour s’employer également à raccourcir les frontières européennes. Chaque automne depuis 4 ans, ce programme crée un nouvel espace de libre-échange entre jeunes musiciens de nationalités différentes. Sélectionnés par sept structures européennes, l’équipe finale était cette année titularisée puis orientée artistiquement par le violoncelliste Ernst Reijseger. Un pari artistique risqué, puisque l’enjeu est de faire se rencontrer des musiciens qui ne se connaissent pas, et de présenter autant que possible sur scène ce laboratoire de recherches à géométrie variable.

Retenu sur une autre date, Ernst Reijseger ne participait pas au concert du 10 octobre. Mais nous pouvons lui savoir gré d’avoir su déceler du commun à ces fortes têtes à première vue si différentes. Il faut dire qu’outre leurs grandes compétences musicales, ces jeunes musiciens partagent une soif de l’expérimentation et un formidable sens de l’adaptation. Têtes chercheuses, Matthias Lindermayr (trompette, Allemagne), Mattias De Craene (saxophone, Belgique), Michal Bugala (guitare, Slovaquie), Loran Witteveen (piano, Pays-Bas), Julien Chamla (batterie, France), Pit Dahm (batterie, Luxembourg) et Manu Mayr (basse, Autriche) sont aussi des esprits cultivés assez représentatifs de l’éclatement stylistique de leur génération. Le jazz ne constitue, pour la plupart d’entre eux, que l’une des facettes de leur univers, au même titre que la musique contemporaine ou le rock expérimental. Chacun contribue à une écriture très ouverte et structurante, qui s’intéresse d’ailleurs moins à l’exploration en solo qu’à l’investigation des paramètres sonores, sans oublier d’être lyrique et souvent – autre trait générationnel – assez sombre. Les rythmes sont pulsés avec obsession ou au contraire déconstruits jusqu’à leur déroute, les masses, les timbres et les notes auscultés dans leurs limites physiques et temporelles (passionnante écriture micro-tonale de Manu Mayr).

A l’étroit dans les usages trop balisés, cette tribu de rebrousseurs de poils joue volontiers de la batterie à l’aide d’une chaîne ou d’un archet ou aime à tempérer sa maîtrise par un peu d’indétermination, en utilisant par exemple une pédale qui rembobine instantanément les boucles de la basse. Criss Cross 2015 n’était donc pas qu’une belle initiative contre la trop grande étanchéité des frontières européennes, mais également un projet musical courageux, à la force juvénile mais réfléchie.

Durant l’entracte, hommage est rendu à une autre forme de patrimoine local, la gastronomie rémoise, mais dans sa version 2.0/OMG, avec le hamburger black angus/sauce aux cèpes. Hmm.

Emile Parisien par Michel Laborde

Le toujours jeune mais déjà historique Quartet d’Emile Parisien entre sur scène. Devant la force et la beauté de cette musique, commençons par dire que nous en serions presque réduits à dire qu’elle cloue le bec. Mais les claques ne justifiant en rien ce type de facilités de l’écriture, essayons d’en chercher une possible explication.

Raconter des histoires. L’expression est courante lorsque l’on tente de caractériser une improvisation réussie, et il y a autant de façons de le faire qu’il y a de conteurs. La musique du quartet captive car les récits développés par ses solistes font souvent oublier leurs origines individuelles et sont toujours portés vers leurs sommets par le collectif. Une foule d’idées circule à chaque instant mais chacune d’elles s’inscrit dans une architecture globale anticipée et construite par tous. Cette faculté scénaristique rend naturelles toutes les audaces de jeu ou d’écriture ; les ruptures et asymétries ne sont jamais gratuites, car toujours préparées par une logique sous-jacente.

Passer en revue les prouesses de chacun de ces musiciens - déjà soulignées maintes fois par ailleurs - risquerait de nous faire passer à côté de l’essentiel. Les idées et capacités techniques individuelles n’ont de justification dans ce groupe qu’en ce qu’elles viennent faire surgir, ou cueillir, une énergie et un sens qui flottaient entre eux et autour d’eux, comme déjà présents. Ils nous surprennent, mais pour nous faire découvrir que nous nous y attendions. Un peu chamans, ces quatre-là.

A suivre, avec le solo du pianiste Baptiste Trotignon à la coopérative vinicole de Janvry-Germiny, en attendant la reprise de l’autre riche programmation de la région, celle du Reims Jazz Festival. L’automne est décidément une belle saison en Champagne.