Entretien

Médéric Collignon - Rencontre

Rencontre avec celui qu’on appelle « Médo », souffleur de génie. Retour sur les Flâneries de Reims et Zawinul, le Jus de Bocse et Miles Davis, Camisetas et Chief Inspector.

Peu de jazzmen peuvent se targuer de posséder un diminutif qui les suit à la trace : après Miles, Bird, et Trane, Médo fait partie de ce club très privé. Après sa prestation remarquée en première partie du regretté Zawinul aux Flâneries de Reims, et à l’occasion de la sortie du projet « Camisetas », Citizen Jazz a souhaité recueillir les impressions d’un musicien pas comme les autres, adepte de néologismes et de bons mots.

Jus de Bocse et Reims

- D’où est venue cette idée un peu folle de rejouer Miles Davis à votre sauce ?

Qui a eu l’idée de reprendre Coltrane, Bird, Ellington, Mingus, Monk, Threadgill, Coleman, Lacy, Shorter, Portal, Sclavis, Zorn ou Zappa ? Sont-ce des fous ? Faut-il les enfermer, leur coudre les doigts sur les oreilles ? Quelqu’un sur cette planète est inaccessible ? Pas touche ? Niet ? A part un barbu blanc, ok, qui ne l’était pas vraiment comme les pharaons d’ailleurs mais passons… Miles Davis a peu écrit, mais à chaque fois, c’est d’une étonnante intelligence, donc ça m’a chatouillé l’enviomètre !

- Comment fonctionne le Jus de Bocse : tu es leader ou chef d’orchestre, ou c’est un travail collectif ?

Je dirais leader car être chef d’orchestre nécessite des répétitions, ce que nous faisons rarement avec le « Jus de Bocse »… mais l’envie de devenir chef d’orchestre me titille depuis mon enfance, alors, à voir pour la suite. Sur scène, les musiciens sont dirigés mais… libres de circuler, ils le savent.

- Comment as-tu vécu le concert du Jus de Bocse à Reims ? Je pense notamment au fait que tu venais jouer dans ta région : je crois qu’il y avait ta famille dans le public.

Aussi vite commencé, aussi vite terminé ! Pfuuuit ! Comme un feu de paille mais sans douleur. On était bien concentrés, bien « assis ». On s’amusait, on se faisait plaisir devant plus ou moins 10 000 personnes. On aime cette musique, ce croisement, cette révolution ! On est loin des formes classiques, il faut être à l’affût de chaque son et de chaque geste. L’oreille, l’œil, le toucher, le bon goût et bien se sentir, voilà ce qu’il y a dans cette musique ! Hé, hé ! Et ma famille, que j’embrasse au passage, je lui donne autant quand elle est présente que quand elle est absente aux concerts ; elle est sur le cœur, elle est dans ma peau, elle demeure dans mon subconscient, je m’y perds, elle me sauve. Encore merci à Francis le Bras et tous les autres… ah le champagne !


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M. Collignon © H. Collon/Vues sur Scènes

- J’ai l’impression que c’est Porgy and Bess joué par un Miles Davis post Bitches Brew qu’en penses-tu ? Et du coup cela devenait tout un symbole de la jouer devant et avant Zawinul…

Non, pire que cela ! Plus risqué ! C’ETAIT « Bitches Brew » et d’autres morceaux de la période 68-75 de Miles et de ses compères. Cela devient d’autant plus symbolique de jouer cela devant le maître qui vient de décéder. J’ai même essayé une chaise-porteuse qui lui permettait d’accéder plus simplement à la scène… un pressentiment étrange. Un autre encore : avec mon septet « SeptiK », j’ai arrangé « Forlorn » de Zawinul, un hommage anticipé. Pour revenir au concert, j’ai voulu jouer « court », dense et « festifusant », comme ce que je ressens quand je vois les concerts de Miles de cette époque électrique, et ainsi laisser rapidement la place au Syndicate pour qu’ils fassent leur son plus tranquillement. Au revoir Monsieur Joe !!! Le seul truc que j’ai eu avant lui de toute ma vie, c’est la date de mon anniversaire : moi le 6, lui le 7 juillet… impressionnant, non ? On est peu de chose, Zawinul.

Camisetas et le rock

- Comment est né le projet Camisetas ? Il me semble qu’il y a des influences rock ; quelle place a joué le rock dans ton éducation musicale ?

Une très belle idée de Nicolas Netter [Chief Inspector] aidé par une structure américaine, saupoudrée d’envie de part et d’autre, de Jim Black, de moi, de nous tous. C’est l’intérêt de cette super rencontre. Le rock m’est apparu autour de mes 15 ans, quand j’arrangeais Messiaen. Puis la fusion, et le hard-rock, puis encore le trash. Ça ne mord pas. Varèse, c’est parfois plus trash ! Ce fut en même temps que la salsa. En fait, sérieusement, le rock prend autant de place qu’une dent de ma bouche : à chaque dent un style ! Faut dire que souvent, c’est une musique qui est décriée parce que décervelée. Il me semble que chaque style, chaque mouvement musical possède des richesses et supporte pas mal de merde : aux hommes de séparer le bon du mauvais. Les autres, ceux qui n’ont de goût à rien d’autre que leur style de musique « unique », je leur dis : tu dragues sur du Bill Evans, mais tu baises sur du Led Zep, mon pote, ou du Tchaïkovsky !

- Quelle est ta relation avec le label Chief Inspector ? Je crois que l’idée du projet vient de celui-ci…

Le label est né à partir du premier disque du « Collectif Slang » et d’autres projets qui souffraient de la difficulté de défendre et de sortir des choses (disques) nouvelles/actuelles sans parler du « rock tout seul ». J’étais donc dans le coin à ses débuts !

- Comment sont nés les titres de l’album : improvisation, composition classique ?

Les titres sont venus après les moments de studio. On aurait pu appeler cela : « Impro 1 », « Impro 2 », « Impro 2 bis »… mais ce n’est pas très passionnant. Après avoir improvisé, nous avons dessiné la/les formes de chaque pièce, en évitant de nous répéter. Des choses ont été jetées. Des comportements autour de l’instrument ont été creusés, peaufinés. Cela donne un « son », une direction. Puis le jeu de l’improvisation produit, emballe cette idée. Il y a plusieurs degrés d’improvisation, ce qui rend l’objet aventureux à l’écoute.

- Pourquoi le titre Camisetas, et plus généralement, quelle importance accordes-tu aux titres de vos morceaux ?

Le titre vient de Nicolas, en voyant certainement les chemises d’un attachement somme toute respectable de la part de mes petits camarades Maxime Delpierre (guitare) et Arnaud Roulin (claviers). Pour ce qui est de l’importance des titres, cela dépend du pourquoi, du contexte. Un jour, je cherche l’objet le plus significatif, avec une poétique, un autre jour, j’ai ce que j’appelle un « pet de l’esprit » !

- Est-ce un projet qui sera unique ou est-ce qu’il y aura d’autres albums ?

Il est prévu un quadruple album avec un concept particulier pour chacun des participants en n’utilisant chacun qu’une note distincte : do, mib, fa# et la… Euh, en fait, avant de faire des disques, je voudrais plus jouer avec cette formation.

- L’importance des voix et des cris : pourquoi ? Est-ce un besoin d’extérioriser des émotions ?

Autant que de jouer « smooth » avec mon cornet de poche ou de taper sur mes multipads. Attention aux mots ! Crier n’est pas plus « extérioriser » que de jouer de la mandoline ou du pipeau. Je manifestive, j’affichtre, j’affirm-amant, j’exhale-gère, je me montre-fou… Extérioriser, je le fais en marchant dans la montagne, en mangeant comme un ogre, en embrassant ma dulcinée, en regardant les étoiles.

Médéric lui-même

- Quel musicien ou artiste a profondément ou définitivement changé ta façon d’envisager ou de jouer la musique ? Je crois qu’il y a eu ton professeur du conservatoire de Charleville-Mézières, Philippe Cocu…

Mes influences, tout le monde comprendra, viennent de presque partout. Je dis « presque » en sachant pertinemment que je découvrirai encore indéfiniment des tas de choses. Il me suffira de cultiver ma curiosité envers les jeunes les plus indépendants. Respect d’une tradition, du père, ok, mais plus vite hors cadres, plus rapidement libre et détaché ! Et Philippe a eu l’intelligence de laisser les fenêtres et les portes ouvertes vers l’extérieur de cette enceinte qui peut demeurer très passionnante si toutefois les profs daignent faire partager leur « passion »…

- Quel est le disque que tu es le plus fier de posséder ?

Aucun en particulier. A un moment, tu te rends compte qu’avoir des disques par centaines chez toi devient inutile quand tu commences à ENTENDRE les sons dans ton oreille interne, ton cerveau. C’est toujours mieux de se payer un concert…


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M. Collignon © H. Collon/Vues sur Scènes

- Qu’aurais-tu fait si tu n’avais pas été musicien ? Ou peut-être n’est-ce même pas envisageable ?

Je me souviens avoir sorti une connerie dans une autre interview pendant notre rencontre avec ma choupinette ! Tentons l’intelligente réponse : je serais un président de la République, de petite taille et aux oreilles décollées, fan de sport mais plus près du footing que du rugby (sinon pour être le ballon). Je profiterais de la crédulité, l’ignorance et de l’indifférence passive générale de mes ouailles pour créer une entreprise supra-libérale à tendance regroupant les plus riches ; elle aurait le nom de M.O.I. : « Manicheism Of Industries ». Je condamnerais la pauvreté. Non, je préfère la musique !

- Qu’est-ce que représente la scène pour toi par rapport à un enregistrement ?

On s’accomplit bien mieux sur une scène. Jouer devant des gens, un public souriant ou les yeux ronds est un instant unique. Et à chaque fois. On se risque beaucoup plus avec ses musiciens, on est en spectacle, tous nos ressentiments sont en éruption. En studio, on fabrique des choses qu’on ne fait pas sur scène, sinon pourquoi faire un enregistrement ?

- J’aimerais qu’on aborde tes différents instruments. Comment en es-tu arrivé au bugle ?

Peu après la trompette, j’ai joué du cornet et du bugle dans une harmonie. J’aime le son chaud et large de cette merveille qui servait plutôt de doublage de la trompette, à l’époque. Je joue aujourd’hui du cornet de poche, rare instrument. Et d’autres petits cuivres : saxhorn, trompette de poche, à coulisse, à palettes, du cor en mi bémol… j’ai de l’électronique, un multipads, un clavier, des percussions (senza, triangles, gong, jazzoflûte, appeaux de paille…), je peux être bassiste avec des multi-effets de guitare, être la guitare trash, le beat-box, l’harmonie… je ne suis pas « instrument triste » !

- Comment en es-tu venu à chanter ?

Vers 10 ans, on m’a foutu sur scène pour narrer/chanter La sorcière du placard aux balais (Landowski/Gripari). Je flippais tellement que j’avais inversé les couleurs de mes fringues… le goût est venu petit à petit. Je pigeais vite en chorale. Je repiquais beaucoup à la voix. Et de plus en plus tous les styles musicaux qui m’entouraient, no limit ! Un nombre de notes « annu-lissant ». J’ai bossé mais seul. Et je chante parce que j’aime la poésie de l’entre-verbe.


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M. Collignon © H. Collon/Vues sur Scènes

- Comment vis-tu les louanges, par exemple la reconnaissance des Victoires du Jazz ? C’est quelque chose d’important pour toi ?

Si les Victoires, les Charles Cros, Chevalier des Arts et Lettres, le
Chamois d’or, les prix de la Défense, le BEPC, les 24 heures de natation, les 10 kms en hiver de Charleville, les parties de ping-pong, de billard, ne m’ont pas déjà rendu con avec la grosse tête, je crois que je m’en fous avec juste mesure. Sinon, je vais trop faire attention au reste, ce ou ceux qui m’emmerdent, hé hé !

- Tu as souvent joué en grande formation, dont l’ONJ ou le MegaOctet ; qu’as-tu appris au contact de tous ces musiciens, est-ce que cela te permet de canaliser ton énergie ou bien cela te frustre, même un tant soit peu ?

J’ai appris bien avant cela les différentes façons de gérer ma position dans les différents orchestres classiques. Je connais bien la discipline, ce qui n’est pas un adage propre à l’armée ou à un hôpital. Du solo aux grands projets mégalos, je ne me suis que très rarement senti bridé ou frustré/sous-exploité. Les leaders dirigeaient très bien leurs groupes. Encore aujourd’hui, quand cela arrive, il faut partir. La vraie chose que j’ai apprise, avec tous les gars de ces orchestres cités ci-dessus, c’est si tu sais si t’es sûr d’y ressusciter les tissus métissés : le son, on l’avait à chaque fois. Du sensuel au rocailleux, du tellurique à l’été terreux (euh l’éthéré, encore heureux !), on était souple de passer d’une couleur à une autre, on l’est encore. On se connaissait mais on se connaît bien mieux encore. Comme chez Michel « Fractal » ou Louis « Abscisse »… c’est être que de jouer soi, c’est une des choses les plus courageuse.

- J’ai lu quelque part qu’un des projets qui t’as permis de t’épanouir était le Napoli’s Wall de Sclavis ; y a-t-il eu depuis d’autres projets qui t’ont, depuis, autant apporté ?

Le projet dans lequel j’étais le plus « partout », à la basse, à la rythmique, au cornet de poche, au bugle, à la voix, aux effets… je continue de bosser l’interdépendance de tous ces éléments. Les projets qui m’apportent beaucoup, ce sont le Jus et SeptiK (un septet autour de « Giù la Testa », musique de Morricone) : gestion du son d’un groupe et de l’écriture, de l’énergie des musiciens et de leurs problèmes.

- Quels sont tes projets à venir et que pouvons-nous te souhaiter ?

Un enregistrement CD avec le Jus de Bocse et 4 cors, et d’autres idées sous le bras, une musique de film, des concerts, des rencontres… la vie du musicien actif et boulimique de plaisir ! Ce que vous pouvez me souhaiter ? Une longue vie, une vie belle, intense, ornée de voyages et d’amour, avec une activité cérébrale suffisante pour faire partager ma musique !

par Mathieu Durand // Publié le 1er octobre 2007
P.-S. :

Cet entretien a été réalisé par mail début septembre 2007 au moment de la mort de Joe Zawinul.