Scènes

Errobiko Festibala 2013

Placé sous le double signe de Nelson Mandela et de la tradition vivante, un Errobiko Festibala qui marque de sa pierre noire, et blanche, et de toutes couleurs, le chemin vers la pastorale urbaine.


Placée sous le double signe de Nelson Mandela et de la tradition vivante, cette édition d’Errobiko Festibala était la deuxième du cycle triennal qui doit aboutir l’an prochain à la réalisation d’une « pastorale urbaine ». Les contours se précisent : cela devrait être musical, épique, combatif et festoyant.

Jeudi 18 juillet 2013

Si le portrait de Nelson Mandela préside l’ouverture de cette édition, ce n’est pas par effet de mode : ce serait mal connaître les organisateurs que de le penser. Jeudi 18 juillet 2013, jour d’ouverture du festival, est aussi la Journée Internationale Nelson Mandela. Ce jour-là, Mandela a 95 ans et mène son dernier combat ; Errobiko Festibala lui envoie son message : « Le flambeau est entre nos mains, entre les mains de millions de gens par le monde ».

Après la conférence-spectacle inaugurale consacrée, donc, à la figure de Nelson Mandela, puis l’inauguration du festival et de l’exposition du peintre Jean-Pierre Comte, tout le monde est monté au trinquet d’Atharri pour la première soirée.

Larrosa Salbaiak invite…

Larrosa Salbaiak est le nom du trio que forment Beñat et Julen Axiari [1] et Michel Queuille. Trio qui prend de l’ampleur ce soir avec Christine Martineau (violon alto), Louis Sclavis (clarinettes) et Hamid Ben Mahi (danse), et démarre toutes voiles noires dehors avec « African Flower » de Duke Ellington. Impossible d’échapper, pour ce morceau, à la référence ultime : le trio Ellington - Mingus - Roach, et c’est bien elle que l’on entend en filigrane ; mais voici que déboule un poème de Bernardo Atxaga. Collision féconde, exultation de la voix et du corps, on tutoie la Stratos-sphère [2]
Puis un autre poète, Agustín Zamora, évoquant - toujours en langue basque - la chasse aux sorcières du Labourd au XVIIè siècle. Sclavis se coule dans le lyrisme exalté de Beñat Achiary, Chris Martineau vocalise à la quinte avec son alto, le piano de Michel Queuille lance des salves colorées qui évoquent Lili Boulanger.
Les interventions de Hamid Ben Mahi sont parfois athlétiques, héritées de la danse hip-hop, parfois convulsives, souvent très spectaculaires, toujours précises et pertinentes. Un chant de moisson survient, venu du Brésil, puis « Strange Fruit » où Beñat et Michel Queuille semblent jeter des ponts vers la Patty Waters de « Black Is The Colour Of My True Love’s Hair » tandis que Sclavis, contrastant, joue la profondeur et la sobriété.
Le concert se termine par un « Fandango / Arin-Arin ». Sclavis ose un tour de danse à l’avant-scène et Ben Mahi un moonwalk à genoux. Les improvisations modales envoient l’arin-arin se frotter aux mélodies berbères ou bretonnes. Pas de hasard, rien que de l’art. La salle est debout, et ce n’est pas pour sortir.


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Larrosa Salbaiak + Louis Sclavis, Christiane Martineau, Hamid Ben Mahi © D. Gastellu

Papanosh

Ils n’ont pas l’air bien à l’aise, les Papanosh, au début de leur set. Peut-être l’ombre portée du magistral premier concert, ou des anicroches avant leur entrée en scène. Bref, on les sent tendus et la musique ne décolle un peu qu’à partir du quatrième morceau. A ma droite, un couple BCBG de Biarritz qui dit connaître très bien le pianiste de jazz « Hermann Aron » [3] dénigre le concert à (très) haute voix et proclame que… ce n’est pas du jazz [4]. Brève prise de bec : ils s’en vont - enfin ! - et sur scène, le groupe commence à jouer pour de bon. Le cocktail de musiques populaires entraînantes, de jazz et de pointes comiques finit par prendre et tout cela se termine dans un forro à la brésilienne qui va nous mener, dansant autour de la scène où les ont rejoints Julen Axiari et Matthieu Lebrun, jusque vers les petites heures du matin.

Vendredi 19 juillet

10h : sous les chênes d’Elizaldia, Mylène Charrier lit, accompagnée par Jean-Christian Galtzetaburu  : « Nous atteignons le plus intime de la solitude / nous sommes le pas et la marche / le chemin et la voie / et l’ultime seuil que nous franchirons / nous sommes le lieu où finit le monde / celui où il commence… » [5]. Le son d’un alboka retentit derrière nous. Beñat Achiary évoque Les Voix d’Itxassou, album devenu mythique réalisé en 1990 par Tony Coe (nato 1957, réédité en 2011). Puis il introduit Francis Marmande, auteur des textes de l’album, critique de jazz, professeur, aficionado, contrebassiste, Bayonnais, ami. Francis Marmande rend hommage au label nato et à Ursus Minor, parle du mont Urzumu et de vol à voile, de Francis Marmande, de l’accent de la serveuse du Buisson Ardent à Paris, d’Ismaïl Kadaré, de Francis Marmande, et de Pourquoi le jazz, livre d’artiste réunissant certains de ses textes et les aquarelles de Danielle Loisel.

Puis c’est le tour du chant. Jean-Michel Bedaxagar pour le traditionnel basque ; Jeanne Added et Marielle Chatain pour le traditionnel urbain transplanté sous les chênes, presque « unplugged » ; Julen Axiari dans un hymne à Matalaz, le rebelle de la vallée de la Soule… Sous les arbres, où Louis Sclavis prend des photos, Christiane Martineau et Hamid Ben Mahi vont partir dans un étrange duo-poursuite improvisé entre alto-chant et danseur qui évolueront à travers les creux et les branches d’un chêne plus que centenaire.

Déjeuner sous le préau, artistes et spectateurs pêle-mêle, un tour à la Bibliothèque Nomade, quelques cageots de cerises à grignoter au Café Zabalik où chacun à son tour - artiste, spectateur, peu importe : participant - lit ou dit les textes de son choix - les ouvrages proposés vont du récit de voyageur à la poésie de combat - et c’est l’heure du Pré des Artistes.

Joseba Irazoki (guitare), David Holmes (batterie) et Jean-Christian Galtzetaburu (accordéon). C’est un peu bruitiste, avec quelques irruptions d’un Piazzolla frappé par la foudre sur les chemins de Basse-Navarre. Longue excursion à travers des paysages ou des émotions, on ne sait pas, on n’a pas besoin de savoir. Deuxième morceau minimal, tout en nuances : vous voyez que vous n’aviez pas tout vu.

Christine Martineau, solo (violon alto + voix). « Faire un duo toute seule, pas facile », dit le présentateur. Pas facile, en tout cas, de différencier les cordes vocales des cordes frottées ! Christine chante, l’alto parle, elle pépie, l’alto joue, elle aussi. C’est plein de légèreté, de fantaisie, de sensibilité. « Ma boîte d’effets », dit-elle en montrant les minuscules pinces à linge qu’elle place sur les cordes pour faire sonner son alto comme un gamelan. Le rappel, bartokien, nous remémore son duo avec Denise Laborde.

Jeanne Added et Marielle Chatain. Un duo faussement simple - saveur pop-rock anglo-saxon - et redoutablement efficace. Jeanne à la voix et à la basse électrique, Marielle à la voix, au sax baryton, aux percussions (minimales) et au clavier (minuscule). Marielle vaut à elle seule un trio, l’air de rien, l’air de mitonner sa petite cuisine dans son petit coin. Et la présence scénique de Jeanne Added est surprenante : à la fois fragile, presque enfantine, et tellement là, insistante. Comme sa voix, juvénile mais cabossée. Il y a du Leonard Cohen en elle. Le dernier titre, sans amplification, à l’avant-scène, couronne un set indiscutable de ce superbe duo qui-n’est-pas-du-jazz mais qui est tout de même sacrément bon.


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Jeanne Added, Marielle Chatain © D. Gastellu

Le soir à Atharri

« Ça s’appelle Tandem et ça roule ». André Minvielle vient de parler et ça swingue déjà. Avec deux cailloux, il accompagne un texte de Nougaro (« C’est non »), puis nous entretient des organismes généreusement modifiables (« Lagenaria »), dédie une ode au béret… en forme de choro brésilien.
Minvielle est un funambule toujours en équilibre, deux orteils sur une double croche, à la limite de la chute. Lionel Suarez, à sa droite, est son balancier : stabilisateur et donneur d’élan, lanceur de balles, rattrapeur de pirouettes.
La valse « Juliette et Lucie » (les deux filles d’André Minvielle) clôt un set tout en finesse et en humour tendre. De la chanson pas transgé-niquée, drôle sans grosse rigolade, de la musique pas savante qui s’invente. On en redemande, on n’en aura guère plus car il y a un second concert, juste après la pause.

Christine Salem est une des rares femmes à chanter le maloya, la musique longtemps interdite [6] des damnés de la terre réunionnaise. Look à la Angela Davis 1972 (coiffure afro, grandes boucles d’oreille créoles), boule d’énergie boudeuse à la voix grave, elle incarne le versant le plus mystique du maloya, musique à la fois profane et sacrée. Son maloya à elle, c’est une cérémonie de fécondité, un chant de la terre, un appel aux esprits.
Le public, lui, n’attend d’elle qu’une chose : qu’elle le fasse bouger. Dès le milieu du premier morceau, Christine Salem et ses deux compagnons musiciens sont cernés de spectateurs qui se trémoussent… Le sentiment diffus d’un malentendu entre une artiste délivrant un message qui touche au sacré et une assistance manifestement étrangère à ses préoccupations m’a fait quitter la salle, longtemps avant la fin du spectacle qui s’est prolongé tard dans la nuit.

Samedi 20 juillet

10h : l’appel des albokak a retenti, le galop de la txalaparta leur répond. Les bergers descendent de la montagne jusque sous les chênes d’Elizaldia, sans leurs brebis mais avec leurs ttunttun, leurs xirulak. Jean-Mixel Bedaxagar, Beñat Achiary, Mixel Etxekopar évoquent la vie des bergers. Un texte de Paul Celan est lu, Mizel Théret danse, un bertsu de Mixel Etxekopar salue les chênes et les hôtes du lieu. Il est déjà midi : on déjeune sur place, sous les arbres, tous ensemble, puis à l’heure de la sieste, on entend un groupe d’improvisation pas terrible, un conteur spirituel, des chants d’Asie centrale et de Turquie…

Au Pré des Artistes, on retrouve :

Julen Axiari dans un groupe de musique congolaise, Mobembo. Deux percussionnistes (tous deux français) et une danseuse : cela tient de la pyrotechnie rythmique, c’est extrêmement communicatif, et l’on se mettrait presque à danser, s’il ne faisait pas si chaud !

Matthieu Lebrun , saxophoniste, dans un solo improvisé en trois parties, chacune déployant un langage différent. La première, au soprano, explore les ressources de la stridence. La deuxième, au ténor, sera mélodique, avec - m’a-t-il semblé - des emprunts aux modes éthiopiens qui la rendent à la fois familière et exotique. La dernière, avec les deux instruments joués simultanément, merci Rahsaan Roland Kirk. Matthieu Lebrun continue de nous intéresser et n’a pas fini, dirait-on. Le trio Bengalifère est sur le point de publier son premier album.

Marc Lafaurie, conteur, et Mixel Etxekopar, multi-instrumentiste (contrebasse, instruments à vent, percussions…) et parleur aussi, clôturent ce dernier après-midi en un dialogue en mots et en notes, drôle et touchant, qui en dit plus long qu’il n’en a l’air sur la construction d’une identité, sur ce qui fait que l’on est d’ici, complètement, ou pas tout à fait. A quoi cela tient : le nom d’une maison familiale, le chocolat qu’on fait chauffer avec des cailloux brûlants, la façon de prononcer les « a »…


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J.-C. Galtzetaburu © D. Gastellu

Les concerts du soir

Oksit est un groupe franco-turc qui se consacre à la musique traditionnelle de Turquie, mais l’explore par des chemins de traverse assez contemporains : Eléonore Fourniau chante et joue de la vielle à roue, utilise souvent l’instrument ouvert pour en pincer les cordes, Nicolas Nageotte joue de la clarinette contrebasse, le percussionniste use souvent de mailloches en caoutchouc… De chansons kurdes en mélodies alevi, Oksim donne un peu l’impression que toute la musique traditionnelle européenne remonte là, du côté du Bosphore ou de l’Anatolie.

Le dernier concert est celui d’Artichaut Orkestra, groupe toulousain parti du klezmer jazz (et signé sur le label Tzadik) pour arriver à un répertoire vrombissant capable de faire danser une paramécie et de coller le fou-rire à un congrès de thanatopracteurs. Cela tient du rock, du jazz et du klezmer sauce Rabbi Jacob. La clarinette de Camille Artichaut est un attentat permanent à la gravité et Pierre-Emmanuel Roubet, accordéoniste furieusement allumé et - pour la voix - fils caché de Beñat Achiary et de Klaus Blasquiz, est purement ébouriffant.

Vous l’aviez deviné : cela s’est fini en bal. Les Basques, ce petit peuple qui chante et danse au pied des montagnes… ça n’a pas changé depuis Voltaire. Et on dirait bien que ça n’est pas près de changer.

par Diane Gastellu // Publié le 16 décembre 2013

[1Achiary ou Axiari, peu importe : c’est le même nom, selon qu’on écrit le basque « à la française » ou en graphie normalisée. Le père est plus connu avec la première orthographe, le fils avec la seconde.

[2Demetrio Stratos, chanteur expérimental italien d’origine grecque, est l’une des principales influences que revendique Beñat Achiary.

[3Yaron Herman, je présume…

[4Vous l’aurez sans doute remarqué : souvent, les plus véhéments pourfendeurs du « cépadujâze » sont ceux qui écoutent le moins de jazz.

[5Amina Saïd, in La Douleur des seuils, éd. La Différence 2002.

[6Des années 1960 à 1981 le maloya était interdit d’espace public par les autorités françaises, car jugé subversif et lié au Parti Communiste Réunionnais. Posséder les instruments de musique (kayamb, roulèr) nécessaires au maloya était un délit.