Scènes

Exit au Studio de l’Ermitage (Paris)

Les 3 et 4 mars 2009, « Exit (Talking Blues) », un « Jazzpoem » d’Enzo Cormann, Jean Marc Padovani et Olivier Sens, était au Studio de l’Ermitage (Paris).


Bientôt vingt ans qu’ils usent les planches ensemble. Jean Marc Padovani et Enzo Cormann sont du genre fidèle ! « Exit » est leur dernière production en date et Olivier Sens, déjà du voyage en 2006 pour « Angelus Novus », les rejoint à nouveau.

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JM Padovani (s), O. Sens (cb) Photo : D. Gastellu

Vous avez poussé la porte et vous êtes entré dans la salle, rideau sombre à votre droite, à gauche le bar et la régie. Le verre à la main, vous vous êtes assis dans un cercle de chaises et de tables inscrit dans un quadrilatère dont les sommets sont quatre enceintes. Mandala. Au centre du cercle, trois petites estrades en triangle, quatre pupitres, deux saxophones, une contrebasse dûment écaillée, un laptop, un micro. Une rythmique cliquetante tourne en boucle dans la salle, il traîne une fine fumée musquée, la caipirinha est un tout petit peu amère, forte, acide et sucrée, comme il faut.

La rythmique tourne toujours et trois hommes se plantent sur les estrades. Lumière. L’un empoigne le micro, l’autre un sax alto. Le troisième vous tourne le dos. Où que vous soyez, l’un des côtés du triangle au moins vous tourne le dos. Vous êtes au centre du son, les musiciens aussi. Vous entendez le même son qu’eux, il n’y a ni façade ni scène, juste la musique qui est la même pour tous.

Sur les pupitres, à un mètre cinquante de vous, en guise de partition le texte d’Enzo Cormann. Annotations, renvois, mentions marginales. Un bout de portée dessiné à la main dans un coin, des ratures. Le sax improvise, la rythmique bouge avec lui, épouse ses changements de tempo. Usine [1] joue comme un musicien ; c’est Olivier Sens qui vous l’expliquera après le concert, s’il vous voit tourner autour du laptop. Le logiciel ajuste son jeu sur la voix, l’alto, le soprano ou la contrebasse, échantillonne instantanément la voix pour en faire des éléments de rythmique, réagit et propose au lieu d’imposer un carcan préfabriqué.

Le tempo medium, la carrure à quatre temps, l’after-beat conquérant, les phrases courtes et serrées, le phrasé nègre de Jean Marc Padovani l’annoncent : vous êtes en territoire hip-hop. Le texte slammé parle de rupture et d’errance, vous interpelle : vous êtes le « tu » du récit, ce tu c’est vous et c’est aussi Cormann, auteur, récitant de soi-même. Acide et brûlant comme la caipirinha où fond peu à peu la glace. Vous caillou urbain roulant sans but sur l’asphalte des mots, tu poussé par un coup de chaussure, vous et tu butant contre un mur, la roue d’un taxi en maraude. Contrebasse distordue, mots revenus d’un vieux Dylan d’avant l’accident, saxophone soul. « Prendre le parti des choses » : ping-Ponge. Un trait de Burroughs dans votre verre, un glaçon brisé de Vernon Sullivan.


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E. Cormann - Photo : D. Gastellu

Un thème unit le sax et la contrebasse au son boisé comme un vieux bordeaux. Groove africain made in Usine, entre balafon et sanza. Vous voilà en rase campagne, bord de route, bord de mer, errant toujours. Perdant céleste ou clochard magnifique. Les trois sommets du triangle se regardent, se retournent. « Mille deux cent milliards de gens », dit le poète. Cent mille milliards de poèmes, disait l’autre. Un blues de Walter Lewis surgit, annoncé par le texte, et se prolonge dans un parler-chanté de Cormann. « Un chien noir au poil raidi de sel te regarde immobile ». Hip-hop à nouveau pour une « manif » existentielle où le slam devient slogan, le micro mégaphone et poing levé ; le sax improvise un hymne révolutionnaire latin, puis la contrebasse entame une ligne de break-dance, rejointe par le sax. « Exit », dit Enzo Cormann. C’est fini, net comme ça, vous n’aurez ni rappel ni prolongations. Au fond du verre, plus de sucre ni d’alcool, l’eau garde seulement un arrière-goût d’écorce de citron vert.

Vous avez franchi la porte et vous marchez vers l’arrêt du bus 96 ; au passage, vous décochez un coup de pied à un caillou qui traîne. Au fond de votre tête, des phrases éparses, un ostinato de contrebasse, quelques mesures de sax, un groove, des images. Exit.

par Diane Gastellu // Publié le 6 avril 2009

[1Logiciel musical de sampling, design sonore, traitement d’effets, etc… créé et développé par Olivier Sens, conçu pour l’utilisation en studio comme en public.