Entretien

Famoudou Don Moyé, spiritual globe-trotter

Odyssée et Héritage, rencontre avec le batteur et percussionniste américain

Photo : Frank Bigotte

Famoudou Don Moyé, né en 1946 aux Etats-Unis, est l’une de ces légendes vivantes afro-américaines établies en Europe. Si son nom est souvent associé à l’Art Ensemble of Chicago, dont il est toujours le batteur, il n’en mène pas moins une carrière singulière. Il est de nouveau présent sur les scènes du jazz et des musiques improvisées en Europe avec son projet « Odyssey and Legacy », dans lequel il convoque ses souvenirs de voyages musicaux et célèbre son héritage culturel d’une richesse sans pareille.

- Pouvez-vous présenter le projet « Odyssey and Legacy » ?

J’ai voulu proposer un hommage à mes racines musicales, à tous les genres de la Great Black Music. Le jazz et le blues bien sûr, les musiques traditionnelles d’Afrique mais aussi le reggae, la samba, le gospel, la soul etc... J’ai rencontré le pianiste et tromboniste français Simon Sieger à Marseille en 2012, lorsque j’étais membre du jury pour la classe de jazz au Conservatoire. J’ai été convaincu par son talent de musicien. On a échangé des idées et ensuite on a enregistré avec le guitariste Thomas Heinrich. On s’est ensuite retrouvés dans le New Attica Blues Big Band d’Archie Shepp, avec également le bassiste étasunien Darryl Hall, avec qui j’avais déjà joué en trio avec le pianiste Kirk Lightsey. C’est dans cet orchestre que j’ai rencontré le guitariste français Pierre Durand. Dudu Kouaté, percussionniste sénégalais, chanteur et flûtiste, vit en Italie, où je me rends souvent, et fait partie d’un ensemble de percussions international, « Odwalla ». Doussou Touré, percussionniste sénégalais, est un proche de Dudu. Il y a aussi le violoncelliste sud-africain Abel Selaocoe, qui a joué avec nous en Calabre et en Sardaigne mais qui n’a pas pu se joindre à nous pour le concert au Quai Branly du fait des restrictions sanitaires. Bref, le projet peut aller du trio au septet en passant par le quintet.

- On vous voit alterner la batterie et les percussions... quel est votre instrument préféré ?

Dans ma tête c’est la même chose. Le même défi. La même recherche de feeling, de liberté, d’émotion et d’énergie.

Famoudou Don Moyé (Attila Kleb)

- Que vient faire « Green Chimneys » de Monk dans le répertoire proposé ?

J’ai voulu en faire un pont vers la seconde partie, juste après « Freedom Jazz Dance » de Eddy Harris. Pour moi ce sont deux morceaux essentiels, que j’ai beaucoup joués dans ma jeunesse.

Quelque part je suis un fils spirituel de Randy Weston

- Ce double héritage, Monk et l’Afrique, fait penser à Randy Weston...

Carrément ! J’ai rencontré Randy Weston à Tanger en 1969. Il avait vraiment un feeling énorme pour Monk et les Gnawas. J’ai joué et enregistré un disque avec lui, il m’a ensuite appelé plusieurs fois mais malheureusement je n’étais pas disponible. J’ai beaucoup joué avec son fils, Azzedine, pendant deux mois au Maroc. Quelque part je suis un fils spirituel de Randy Weston, mais aussi de Von Freeman, de Kenny Clarke et d’Art Taylor.

- Le rituel en début de concert c’est une revendication de la part africaine du projet ?

Ça dépend de l’endroit où on doit jouer. Au Musée du Quai Branly, j’étais inspiré par les masques, les costumes et les instruments exposés ainsi que par les sensations de Dudu...

- Comment, en tant qu’afro-américain, en êtes-vous venu aux musiques africaines ?

J’ai commencé à étudier les musiques africaines lors de mon adolescence, en rencontrant d’abord des musiciens de Puerto-Rico, mais aussi du Ghana et du Nigéria. A l’Université, j’ai fait partie de l’Afro-American Dance Ensemble et j’avais un professeur qui, ayant vécu au Maghreb, m’avait fait comprendre tout l’intérêt de mélanger le jazz avec la musique africaine, la rumba, la salsa etc... Puis, pendant l’été 1969, j’ai joué tous les jours avec des musiciens gnawas à Essaouira. Pendant les années 70/80 j’ai voyagé souvent en Jamaïque, Haïti et Guadeloupe. En 1985, je suis allé en Sierra-Leone, au Libéria et en Guinée. Là j’ai tourné avec la Compagnie Nationale de Danse et de Musique : on mélangeait le jazz avec les traditions d’une dizaine de tribus. J’y étais avec le saxophoniste congolais-danois John Tchicaï et le pianiste, percussionniste, poète allemand Hartmut Geerken. On a fait plusieurs disques ensemble. L’an dernier, encore, j’étais au Sénégal avec Dudu. Je reviens à l’instant de chez lui, à Bergame. On fait souvent des sessions ensemble. De l’échauffement... de la torture !

- Quelle différence faites-vous entre votre pratique en atelier et la scène ?

Ce n’est pas le même travail, ni le même niveau mais c’est la même intensité. J’accorde beaucoup d’importance à mes recherches personnelles, dans mon local, où j’expérimente avec des musiciens de passage, comme cela a souvent été le cas avec Simon Sieger. Chaque année, je participe à un Drum Camp international qui réunit des élèves du monde entier à Groznjan en Croatie, à 180 kilomètres de Trieste. L’an dernier, j’étais au Sénégal avec Dudu pour des stages et des ateliers que nous avons partagés avec l’Orchestra Baobab. J’ai aussi participé, l’été dernier, à des ateliers avec des rappeurs et des slammeurs dans le quartier de La Savine, à Marseille : c’était un défi pour ces jeunes que de jouer avec de la musique vivante et, pour moi, il y a eu une belle rencontre avec le poète Soly Mbaé Tahamida [1] et des musiciens brésiliens.

- Ces ateliers, notamment à Marseille, font-ils écho à votre jeunesse à Chicago ?

Peut-être que oui, parce que le système de transmission est le même. Mais en fait, l’AACM n’était qu’une partie de mes activités entre l’Art Ensemble Of Chicago, The Pharoahs, The Sun Drummers, Von Freeman etc. Parallèlement j’ai fait du gospel, beaucoup de blues, cours de danse, théâtre. J’ai répété et joué jour et nuit toutes les semaines. Entre 1971 et 1975, j’ai beaucoup joué entre Chicago et New-York et depuis je tourne beaucoup dans le monde. J’ai donc rarement joué à Chicago même. C’est un peu pareil avec Marseille.

Cela fait dix ans que j’y vis maintenant, et, même si je travaille avec des musiciens locaux comme Christophe Leloil, Simon Sieger, Emmanuel Crémer, Rémi Abram etc., j’ai beaucoup à faire chez moi... surtout mon jardin ! La musique nourrit les plantes, leurs racines et la terre, qui à leur tour nourrissent la musique. Je préfère enrichir les autres avec de la musique et mener ma vie personnelle. Et ainsi je m’enrichis moi-même. Je fais des recherches musicales mais également oeno-gastronomiques ! Entre le confinement et le fait que je n’ai actuellement plus de studio pour travailler, j’ai vraiment de quoi m’occuper à la maison. Les journées sont décidément trop courtes.

J’ai étudié des musiques sacrées issues des traditions des diasporas

- Comment initiez-vous les musiciens européens aux pulsations africaines ?

Je fais beaucoup d’études, de recherches. Écouter et voir des musiques variées, voyager, rencontrer des musiciens du monde entier, étudier, répéter, jouer. Et je trouve que Monk, Randy Weston et l’Art Ensemble of Chicago sont une bonne synthèse pour aborder les musiques africaines à partir du jazz. Concrètement, tous les musiciens que j’accueille doivent chanter, danser et faire des percussions. Mais je crée aussi une formule pour chacun. Ces jours-ci, j’espère travailler avec des musiciens marocains pour continuer mes études berbères. Mais ce travail n’a pas forcément vocation à devenir une représentation scénique. A Chicago, je faisais cela aussi, avec un découpage de la semaine selon différentes orientations avec par exemple les « Blue Mondays » dédiés uniquement au blues, des sessions avec l’Art Ensemble et autres musiciens le reste de la semaine, du jardinage et des répétitions avec mon ensemble de percussions tous les matins. Toutes mes expériences rythmiques sont très enrichissantes pour le cerveau, le cœur et l’âme. C’est l’énergie des ancêtres. Il y a d’ailleurs des choses qui restent privées. C’est le cas quand j’ai joué avec des musiciens Haïtiens, Cubains, Marocains... J’ai étudié des musiques sacrées issues des traditions des diasporas. Je ne suis pas adepte mais je joue des rythmes pour des cérémonies afin de faire venir les esprits. J’ai pratiqué cela à Chicago, New York, Oakland, Port au Prince, Paris, Essaouira...

Famoudou Don Moyé (Attila Kleb)

- Et dans votre pratique artistique pour la scène il y a ce même souci spirituel ?

Tout à fait. C’était la même chose avec Randy Weston, Von Freeman ou l’Art Ensemble. Mais j’ai toujours eu une vie musicale personnelle. J’ai rejoint le saxophoniste américain Steve Lacy à Rome en 1969 et je l’ai suivi à Paris, où l’Art Ensemble était déjà arrivé.

- Avez-vous été touché par l’écho des mobilisations « Black Lives Matter » jusqu’en Europe, à Marseille même... ?

La lutte contre le racisme ? On vit la même chose depuis 400 ans ! La diaspora a plus que mille ans. J’ai connu le racisme toute ma vie. Je pense aussi à mes amis indigènes américains, ainsi qu’aux asiatiques. Black Lives Matter... Always Matter. Aux Etats-Unis rien n’a changé et c’est même allé de mal en pis pour l’éducation, la santé, les conditions de vie, les droits des femmes... All Lives Matter, avec surtout plus d’humanité, de musique et de culture.

par Laurent Dussutour // Publié le 6 juin 2021
P.-S. :

[1Membre du collectif B-Vice, dont faisait partie Ibrahim Ali, abattu par un colleur d’affiche du Front National en 1995