Chronique

Fantastic Nato

Fantastic Merlins & Jef Lee Johnson Band

Label / Distribution : Nato

Attention : beaux objets à découvrir, à prendre en main, à feuilleter, à lire… et à garder précieusement, bien sûr.
Mais aussi, livres disques à écouter, yeux et oreilles grands ouverts.
Comme nous le rappelait Jean-Jacques Birgé dans sa chronique du dernier disque de Tony Hymas, De l’origine du monde, « le label nato (dist. L’autre distribution) répond à la crise de l’industrie phonographique en publiant cet obscur objet du désir, 112 pages à savourer en musique… » ; car les deux albums – voilà enfin ce mot utilisé à bon escient – de Jef Lee Johnson et des Fantastic Merlins, illustrés par Stéphane Levallois, sont des disques, certes, mais aussi beaucoup plus que cela. La production, signée Jean Rochard pour Hope Street est en effet un modèle du genre.

nato donc qui, selon ses géniteurs, tente de « réunir un puzzle multiforme dont les pièces ont de grands et petits airs de jazz, de chansons, de rock, de funk, de hip hop, de mélodies du fond des âges, de musique classique, d’essais cinémusicaux, de romance, de poésie, de jeux sonores, d’histoire humide ou d’actualité brûlante ». Une sacrée carte de visite qui attise forcément la curiosité des musicophiles et les rallie d’autant plus à sa cause que de telles productions sont aussi très respectueuses de l’acheteur potentiel.
Osons en effet affirmer la dimension commerciale du disque, battue en brèche depuis quelques années pour de multiples raisons - dont le téléchargement illégal n’est certainement pas la plus convaincante. Sauf peut-être pour les tenants des analyses superficielles, plus quelques gourous ignorants de la complexité du problème, entres autres promoteurs zélés d’une répression systématique bien commode, au service de quelques intérêts mis à mal par des politiques commerciales et artistiques discutables. Et vaines.
Osons donc souligner ici l’effort réel fourni par nato pour proposer des albums esthétiquement précieux qui savent susciter un véritable désir d’achat.

Les raisons d’associer How The Light Gets In, des Fantastic Merlins (ici augmentés de Kid Dakota chanteur du groupe éponyme), et The Zimmerman Shadow, du trio de Jef Lee Johnson, sont multiples.
Elles tiennent bien sûr à leur beau conditionnement commun, magnifié par les encres et aquarelles de Stéphane Levallois. Celles-ci contribuent énormément, sur une cinquantaine de pages, à leur réussite. Leur faculté de nous conter des histoires suggérées par un dessin brumeux, énigmatique et empreint d’une vraie poésie, est incontestable. Feuilletage assuré.
Mais avant tout, ils ont en commun de célébrer d’illustres songwriters du continent nord-américain, Bob Dylan et Leonard Cohen, chacun à leur manière : dans le respect de l’original mais avec l’expression d’une singularité à la fois sincère et fidèle.

Pour les Fantastic Merlins, c’est un jazz léger, au raffinement mélodique souligné par les textures délicates du violoncelle et du saxophone. Le groupe s’approprie huit chansons du Canadien (dont une reprise émouvante de « The Partisan » où un chœur d’enfants ajoute une forte dose d’émotion) et y ajoute trois compositions originales, dont un fascinant et hypnotique instrumental, « Antebellum », bel exposé de leurs influences, qui vont chercher aussi du côté de la musique sérielle. La voix de Kid Dakota qui, presque blanche, pourrait être interprétée comme une volonté de distanciation, est en réalité la marque d’une certaine attitude poétique. Quoi d’étonnant, finalement, chez ce combo originaire du Minnesota dont le nom s’inspire d’un poème de Lorca et qui a eu l’idée de How The Light Gets In après une rencontre entre Sonny Rollins et Leonard Cohen lors d’une émission télévisée ?

Jef Lee Johnson, quant à lui, affiche quand il le faut une approche très hendrixienne, avec un blues électrique habité et brûlant. Comment, en effet, ne pas penser au Gaucher de Seattle [1], en écoutant ses reprises de « Highway 61 Revisited » ou « Ballad Of A Thin Man » ? On ressent immédiatement toute l’énergie de ce chouette trio formé en 2008 avec le jeune batteur de Philadelphie Charlie Patierno et le bassiste éthiopien Yohannes Tona, au plus fort de son rayonnement : tous les trois boxent tranquillement dans leur musique avec une évidente jubilation, offrant une musique d’une grande intensité, striée de riffs sensuels par un guitariste dont la carte de visite est des plus impressionnante [2]. Cette énergie est aussi instillée dans des interprétations plus légères, nécessitant ici rien moins que trois versions instrumentales de « Knockin’ On Heaven’s Door » pour s’exprimer au mieux, les deux premières acoustiques, la dernière électrique. The Zimmerman Shadow est un disque attachant qui, sans esbroufe ni effets de manches inutiles, finit par vous coller agréablement aux oreilles.

Conclusion, si la figure tutélaire de Leonard Cohen et de Bob Dylan leur est consubstantielle, ces deux disques valent aussi par eux-mêmes : on perçoit la présence de leur source d’inspiration, mais c’est avant tout The Fantastic Merlins et Jef Lee Johnson qu’on entend et, surtout, qu’on écoute. A découvrir.

par Denis Desassis // Publié le 5 juillet 2010
P.-S. :

Fantastic Merlins : Kid Dakota (voc, gtr), N. Hanson (ts), B. Roessler (b), M. Turner (p, violon), Peter Hennig (bt, perc).

Jef Lee Johnson Band : J. L. Johnson (voc, gtr), Y. Tona (b), Ch. Patierno (bt)

[1Une influence majeure clairement revendiquée par Jef Lee Johnson, dont les héros de jeunesse se nomment aussi Eric Dolphy, John Coltrane, Vanilla Fudge, Sergio Mendes.

[2Quelques exemples pour donner une idée de cette vitalité assez exceptionnelle : Chaka Khan, Rachelle Ferrell ou Eryka Badu, participation au groupe de George Duke, hommage à Miles Davis en compagnie de Marcus Miller. Mais également Huey Lewis, Leon Russell, David Sanborn, McCoy Tyner, Sister Sledge, Mariah Carey ou… Jane Birkin sans oublier le Minneapolis de Michel Portal qu’il a rejoint en 2001.