Scènes

A Malguénac, le jazz roule des Mechanics

Compte rendu de la 19e édition du festival morbihannais du 18 au 21 août 2016


Sylvain Rifflet 4tet à Malguénac

Le festival Arts des villes, Arts des champs à Malguénac (Morbihan) fait vivre le jazz depuis 1998 dans une petite commune rurale du Centre-Bretagne, proche de Pontivy.

L’idée d’un festival à Malguénac est née dans le cerveau de trois personnes : Cécile Coulomb, Ronan Prod’homme et Jérôme Tanguy. La première année, il n’y a qu’une soirée et trois groupes dans un champ.
Peu à peu, l’enceinte s’agrandit et la jauge passe à 800/1000 personnes. Le jazz, qui est la musique de prédilection de la petite bande, y est de plus en plus présent. Néanmoins la manifestation n’est pas désignée comme « festival de jazz ». Cela n’empêche pas la Cie Lubat, Christian Vander Trio, Jacques Pellen Trio, André Minvielle & Erik Marchand de s’y produire.
Après l’édition 2003, la mairie propose de rejoindre le bourg et sa salle multifonctions pour l’année suivante. En 2004, après aménagement, entre salle de spectacle et grand club, est donc créé ce nouvel espace, baptisé à l’occasion du festival : « Salle Nougaro ». C’est un hommage à l’auteur-compositeur-interprète décédé la même année. Et c’est le symbole de cette idée de confrontation des cultures, d’engagement social et d’attachement au jazz qui colle à l’identité de l’association. Cet espace est celui qui existe encore à ce jour, l’enceinte extérieure changeant quelque peu chaque année selon les animations proposées.
Entre 2004 et 2012, le festival accueille, excusez du peu, Archie Shepp, Magma, Wayne Krantz, Cindy Blackman, Cheick Tidiane Seck, Paco Sery, Airelle Besson, Avishai Cohen, Brian Blade, Chris Potter, Ari Hoenig, Hélène Labarrière, Michel Portal, Daniel Humair, Louis Sclavis, Médéric Collignon, Guillaume Perret, Vincent Peirani, Marc Ducret, Emmanuel Bex, Jeanne Added, Bako Dagnon… et des projets plus spéciaux comme le United Colors Of Sodom de Jean-Philippe Morel…
L’association, sans se professionnaliser, tente de se perfectionner dans son mode de fonctionnement à l’année. De nouvelles têtes arrivent (Cécile Even, Naïg Gohel, Sylvie Perdriau…), quelques emplois en contrats aidés à temps partiel sont créés, l’association s’implique dans les projets culturels du Pays de Pontivy, organise des master-classes, des projections itinérantes de documentaires sur le « Jazz à New-York » dans les cinémas du territoire…

En 2012, pour les 15 ans du festival, elle décide de franchir un autre palier. On passe à 4 soirées de concerts et on embauche une attachée de production. Le budget augmente sérieusement. Tony Allen, Mamani Keita, Jean-Michel Pilc, Wayne Krantz, Pierrick Pedron, Magic Malik, Ari Hoenig… sont là, mais c’est le plantage financier ! Même avec une telle affiche, rien n’est jamais gagné en milieu rural… Le bureau et son président avancent l’argent de leurs fonds propres pour combler le déficit. Des soirées de soutien sont organisées. Un appel à dons est lancé qui réconforte énormément l’équipe organisatrice. Le public, les adhérents, les artistes, tous participent à cet élan magnifique et un an plus tard, les comptes sont à nouveau à zéro. Il n’est plus question de s’arrêter !
Un nouveau cycle s’ouvre jusqu’à ce jour. Le budget artistique est réduit. Un bureau d’une douzaine de personnes, toutes bénévoles, se crée. Les décisions sont collégiales et chacun est responsable à part égale. Depuis deux ans, l’équipe reçoit, pour la communication, l’aide de Manon Fouquet et Tangi Le Boulanger de La Criée (une agence d’accompagnement artistique et de prestations liées au spectacle vivant). C’est grâce à eux que le festival « Arts des Villes Arts des Champs » est toujours vivant et bien vivant, comme vous allez vous en rendre compte.

Jeudi 18 août 2016
Sylvain Rifflet Alphabet quartet, Mechanics : invitation au rêve
L’entrée de Sylvain Rifflet (saxophone), vêtu de l’ample manteau rouge qu’il arbore sur la pochette de son dernier album Mechanics (Jazz Village, 2015), fait un certain effet. Il faut en profiter car l’artiste se débarrasse assez rapidement de cet accessoire encombrant. Elle a été précédée d’un prologue où Joce Mienniel (flûtes, guimbarde, ordinateur) joue surtout sur le souffle, créant une atmosphère très douce, évanescente, que ne perturbent pas Philippe Gordiani (guitare) ni Benjamin Flament (percussions). L’intervention du saxophone vient parachever ce climat onirique par la juxtaposition de ses lignes musicales et de celles de la flûte. Le saxophone est percussif au début de « 2 West 46th Street » mais très vite son envol mélodique, soutenu par une flûte où l’on croit percevoir comme un écho des Andes, nous ramène à l’ambiance poétique de ce début de concert.


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Sylvain Rifflet par Jean-François Picaut

Et le voyage se poursuit, aérien, avec « Glassicism », introduit par Joce Mienniel à la kalimba, tandis que le xylophone et les percussions font entendre des notes de cloche et que la mélopée du saxophone se fait lancinante. Il en sera ainsi de la majeure partie du concert qui baigne dans une douce mélancolie, un peu sombre parfois, et un délicat équilibre des instruments.

L’hommage à Costa Gavras, « To Z. » (Alphabet, 2015), tranche dans le paysage. La percussion martelée et une guitare lorgnant vers le rock l’emportent ici sur la sérénité incarnée par la flûte et le saxophone. La fin du concert appartiendra plutôt à ce climat, marqué par une forme d’urgence. Des tutti endiablés et tonitruants, quelques passages flirtant avec la dissonance alternent avec de gracieux moments mélodiques.

Compte tenu de la place qu’il tient dans ce concert, on doit considérer Joce Mienniel comme un véritable co-leader .

Franck Woeste, Pocket Rhapsody : embarquement immédiat
Au carrefour de plusieurs genres musicaux, Franck Woeste (piano, Fender Rhodes, électronique) et sa Pocket Rhapsody (ACT, 2015) nous offrent un album coloré où l’électronique tient une large place.

Sur scène, pas d’Ibrahim Maalouf ni de Youn Sun Nah. Romain Pilon tient la guitare, Stéphane Galland est à la batterie et Julien Carton s’occupe du Moog. Le répertoire associe un certain onirisme et de nombreux passages très rythmés, voire dansants. Ainsi, dans « Terlingua », l’entrée rêveuse du piano et de la guitare est suivie d’un tutti très rythmé, lancé par la guitare. Le schéma est presque inverse dans « Moving Light » dont l’introduction rythmée au piano est prolongée par une mélodie dansante au Fender qui débouche sur le solo de Romain Pilon, une délicate mélodie, transition vers « Stargazer » où le solo de piano et le tutti qui suit s’inscrivent dans le même climat.


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Franck Woeste à Malguénac

Une pièce encore sans nom baigne dans une certaine mélancolie. Le travail très délicat à la batterie retient l’attention. C’est aussi le piano et la batterie qui ressortent de « Buzz Addict », que ce soit dans l’ostinato commun du début, le solo mélodique du piano ou l’énergie finale du batteur.

« Nouakchott » tient une place à part dans mon cœur. Le piano préparé, joué directement sur les cordes, sonne à l’orientale et, après avoir atteint une certaine ampleur, devient plus rythmé et plus gai. Stéphane Galland signe un solo particulièrement réussi : il joue de ses caisses comme de tambours, ponctue le tout de brefs coups sur les cymbales qui évoquent le tambourin. Le final façon rock est inattendu. « Mirage » interprété en rappel est parfait pour introduire au domaine des songes.