Scènes

Bob Dylan et la Commune à Malguénac

Compte rendu de la 19e édition du festival morbihannais du 18 au 21 août 2016


Emmanuel Bex à Malguénac

Pour la deuxième journée du festival Arts des Villes, Arts des Champs à Malguénac (Morbihan), c’est le grand souffle du jazz libéré et libérateur qui habite la grande scène. Laissons nous donc emporter.

vendredi 19 août 2016
Emmanuel Bex & David Lescot, La Chose Commune : une affaire de résistance
Tout commence, pour la Commune de Paris, le 18 mars. David Lescot (textes, récitant et trompette) nous narre ces premiers moments dans une sorte d’errance à travers Paris, et ses mots sont portés par le trio Géraldine Laurent (saxophone alto), Louis Moutin (batterie et Emmanuel Bex (composition, orgue et vocodeur). La fièvre et l’exaltation de leur jeu traduit l’exaltation urgente de ces premières heures.

Le concert nous entraîne, nous emporte dans ce tourbillon d’espoirs que fut la Commune jusqu’à son écrasement lors de la Semaine sanglante. Le texte coud dans sa trame des articles de presse, des discours de l’époque, des extraits des souvenirs de Louise Michel, des vers de Verlaine et Rimbaud.


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Géraldine Laurent à Malguénac

Élise Caron (voix et flûte) évoque la vie de la féministe russe Élisabeth Dmitrieff et son rôle dans la Commune en alternant le récitatif et le chant, incluant du lyrique, soutenue par Bex et Moutin. Avec David Lescot, elle interprète ensuite de façon saisissante « La Canaille » (Alexis Bouvier et Joseph Darcier, 1865), un classique des chants révolutionnaires, accompagnée par Géraldine, Emmanuel et Louis.

Suit une évocation textuelle et instrumentale du « Temps des Cerises » où le solo de Géraldine Laurent est, à mes yeux, un des grands moments du concert. Élise chantera aussi l’évocation de la fin terrible de la Commune, « La Semaine sanglante » (Jean-Baptiste Clément). Interprétation qui prend aux tripes, soutenue par tout l’orchestre qui quitte la scène à la fin, chacun à son tour, pour laisser, seule en scène, Géraldine Laurent qui signe deux solos remarquables sur cet épisode et termine de façon tout à fait poignante. Il aurait fallu citer aussi l’émouvante « Ballade pour Louise Michel » de Paul Verlaine, admirablement dite par Élise, close par un solo de sax qui prolonge l’émotion.


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Louis Moutin à Malguénac

Je n’ai pas évoqué Mike Ladd (slam), auteur de quelques beaux passages dont l’un, qui évoque le blues, fait la jonction entre la musique noire (donc le jazz) et la révolte de la Commune. Ce qui m’a gêné, c’est qu’il n’intervenait qu’en anglais et que je n’en voyais pas la pertinence, ni dans l’évocation de la Commune, ni dans le contexte du concert.

L’accueil enthousiaste de La Chose Commune par le public de Malguénac m’amène à évoquer le « rouge », thème décliné tout au long du festival. Cette couleur dont les organisateurs disent que c’est « le peuple en marche. Le cri et la flèche, les lèvres du désir et l’envie de changer le monde » mais « c’est aussi la fête ». Un programme clairement partagé par les festivaliers.

Marc Ducret trio + 3, Metatonal  : flamboyant
On se remet à peine de cette plongée dans l’épopée révolutionnaire, que Marc Ducret (guitare et composition) nous entraîne dans le maelström de son légendaire trio auquel il a adjoint trois autres musiciens inspirés.


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Éric Échampard à Malguénac

« Kumiho », (Metatonal, Ayler records),donne le ton. Après une entrée fiévreuse de Samuel Blaser (trombone) et d’Éric Échampard (batterie), le solo de guitare de Marc Ducret nous emporte dans son tourbillon. Lui succède un trio très coloré de Fabrice Martinez (trompette et bugle, Christophe Monniot (saxophone alto) et Blaser. On enchaîne avec un solo de Martinez au bugle ponctué de quelques interventions sèches de Ducret et Bruno Chevillon (contrebasse) qui conclut par un solo très aérien.

L’introduction à la guitare sur « Inflammables » fait songer à une étrange musique de film puis l’instrument devient de plus en plus présent jusqu’à ce que la contrebasse et la batterie la rejoignent. Christophe Monniot entrouvre la porte de façon très délicate et sa mélodie fait place à quelques envolées. Martinez et Blaser à l’unisson le rejoignent un moment et c’est le décollage en solitaire. Le saxophoniste nous offre un de ses solos très inspirés auxquels tout son corps semble participer. Tout au long du morceau, Chevillon accomplit un travail énorme, notamment sur le son de son instrument.


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Marc Ducret par Jean-François Picaut

Tout le concert se poursuit sur ces hauteurs. On distinguera « Dialectes », une pièce déjà ancienne et reprise plusieurs fois. Ce morceau en forme de vague qui se rassemble et déferle, reflue avant de revenir plus forte est un bon exemple de l’écoute mutuelle de ces six musiciens, toujours prêts à répondre à la moindre suggestion de leur leader et à enrichir le discours commun de leur inventivité et de leur engagement. J’en ai surtout retenu le travail d’Échampard, maître de la pulsation, créateur d’atmosphère, artiste de la dentelle ou de la forge.


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Marc Ducret à Malguénac

La conclusion s’effectue avec un double hommage à Dylan. C’est d’abord « 64 », relecture de « The Times They Are a-Changin’ » du maître de la protest-song qui retrouve une nouvelle jeunesse dans les boucles à la guitare de Ducret et ce qu’elles inspirent à ses compagnons de scène. On se quitte avec « Wigwam », un des tubes sans paroles de Dylan, et la transformation de cette chanson de « feu de camp » en incendie.

Belle soirée pour ce « festival militant qui défend des artistes trop souvent négligés par les médias de masse ».