Scènes

Banlieues Bleues 2003

Huitième édition du festival de Seine St. Denis : bilan.


Grande impatience dans la salle lors de cette soirée d’ouverture : Banlieues Bleues est un événement majeur de la scène musicale parisienne.

Bruno Chevillon donne le ton en faisant tournoyer comme un lasso le micro qu’il a détaché de son instrument. Ce geste d’abandon et de liberté est le symbole de l’esprit de ces musiciens. Mais si aventureux qu’ils soient, ils ne se prend jamais au sérieux. C’est plutôt un esprit plein d’ironie et de plaisanterie qui se manifeste dans leur jeu. Les trois instrumentistes démontrent une admirable volonté d’explorer toutes les possibilités sonores et techniques de leur instrument - comme lorsque Chevillon branche sur sa contrebasse une pédale de distorsion. Lubat fait preuve d’une exceptionnelle effervescence au piano, où il mêle le stride et une attaque rapide qui rappelle Cecil Taylor. Lorsqu’il prend la batterie, sa précision et sa frappe puissante (de même que son scat plein d’humour) inspirent les interventions audacieuses et extraverties de ses partenaires.

L’Art Ensemble of Chicago, qui conclut cette soirée, parle un langage dont la singularité nous est pourtant devenue familière. Quand on va l’écouter, on sait à quoi s’attendre. Malheureusement, malgré le retour de Joseph Jarman, l’Ensemble n’a essayé ni de surprendre, ni d’imprégner d’enthousiasme son jeu coutumier. Les musiciens se sont contentés de recycler machinalement les « trucs » habituels. Les couinements, les « petits instruments », le souffle continu… tout ce qui était autrefois si original paraît d’un coup terne et gratuit. Ce qui était jadis le fruit d’une créativité et d’une irrévérence majeures est devenu un répertoire à resservir sans inspiration.

On suppose forcément qu’en l’absence du regretté Lester Bowie, il était normal que le groupe ne retrouve plus la même puissance créatrice. Or, il y a trois ans, à New York, lors du premier concert (en trio cette fois-là) depuis le décès du clown trompettiste, Mitchell, Favors et Moye avaient démontré une flamme digne des meilleurs moments de leur carrière. L’explication n’est donc pas aussi évidente. Espérons qu’il s’agisse d’une exception et que les membres du groupe retrouveront bientôt l’humour qui, depuis si longtemps, caractérise leur jeu.


JPEG - 25.7 ko
Paul Rogers © Hélène Collon/Objectif Jazz

La semaine suivante, c’est chez Mujician, ensemble britannique de musique spontanée, qu’on retrouve la flamme qui fait cruellement défaut à l’Art Ensemble. Manifestant une cohésion exceptionnelle dans le monde de la musique improvisée, ce groupe impressionne sur le plan tant émotionnel que conceptuel. Dunmall, qui n’a malheureusement pas apporté sa cornemuse, joue un rôle d’inspirateur spirituel du groupe. On lit sur son visage la joie et la chaleur si clairement exprimées par son jeu. Le saxophoniste passe sans arrêt d’un ton nostalgique et doux à un phrasé acharné et puissant, mais toujours avec une liesse, une insouciance qui incitent ses camarades à donner le meilleur d’eux-mêmes. Rogers et Levin relèvent le défi : le premier attaque farouchement sa contrebasse à cinq cordes en faisant preuve d’une étonnante vitesse à l’archet.

Levin, lui, se montre très attentif au jeu de ses coéquipiers. Il les encourage dans les passages les plus intenses par des rhythmes puissants mais précis, trouvant toujours une place pour l’accentuation imprévisible entre les improvisations de ses partenaires, tandis que dans les moments plus lents, il répond à la légèreté de Dunmall par des coups de cymbales délicats, créant ainsi une ambiance de mystère. Enfin, Keith Tippet contrebalance le jeu passionnel du saxophoniste en privilégiant une approche plus cérébrale, notamment par de multiples expérimentations sur les cordes du piano : il place des objets sur la table d’harmonie et démontre une technique avancée du pincement des cordes, de la percussion brusque aux petites tapes douces et pénétrantes. Rares sont les occasions d’assister à la fusion de visions aussi personnelles et aussi fortes dans un jeu collectif aussi soutenu qu’imprévisible.


JPEG - 18.5 ko
Paul Dunmall © Hélène Collon/Objectif Jazz

Une semaine plus tard, Susana Baca montre autant d’âme et de joie que Mujician, bien que dans un tout autre genre. La diva de la musique afro-péruvienne - plus proche des rythmes de Cuba que de ceux du Brésil - enchante par sa grâce et son charme. Son talent réside dans sa capacité à fondre la douceur et la sensualité de sa voix, d’une part, et d’autre part la vitesse, la complexité et la puissance des percussions. Hugo Bravo et Cotito créent en effet un univers rythmique digne des plus prestigieux orchestres latins. Le fait que cette puissance ne jure pas avec le lyrisme de la chanteuse est la preuve de sa maîtrise et de son sens musical. Susana Baca est manifestement consciente qu’une mélodie subtile et exquise peut cacher une trame rythmique explosive.


JPEG - 19.5 ko
Denis Charolles © Hélène Collon/Objectif Jazz

Le dernier concert du festival a commencé comme le premier : par un trio de musiciens français blagueurs et irrévérencieux : La Campagnie des Musiques à Ouïr. Monniot, Sciuto et Charolles surprennent parfois par leur technique imaginative et leur style d’une ironie totale : voir entre autres leur interprétation toute personnelle de « Roxanne », Monniot jouant de la beat box, ou encore la fanfare carnavalesque qui les accompagne. L’humour et l’originalité du groupe sont indéniables. Toutefois, l’ironie pure devient vite pénible à supporter en l’absence de toute émotion, et on peut regretter que la Campagnie n’ait pas exploité son imagination dans une autre veine.

En revanche, guère d’ironie chez Conjure. Cet ensemble, ou plutôt ce spectacle, confronte la poésie d’Ishmael Reed à toutes les musiques afro ou latino-américaines possibles et imaginables. Cette formation se veut tonique, militante, profonde, d’où le choix d’un poème contre la guerre (« In A War Such Things Happen »), et d’un autre fustigeant l’hypocrisie de la droite chrétienne (« I Want to Be A Right-Wing Family Values Type of Man »). Noble et excellente idée, certes, mais réalisée un peu n’importe comment. C’est à Kip Hanrahan, en tant que directeur artistique, que l’on reprochera de ne pas avoir suffisamment dirigé ses instrumentistes. Car un assemblage de bons musiciens ne vaut rien sans cohésion, et de fait, le projet du « metteur en scène » - multiplier les styles abordés (blues, Motown, country, afro-cubain, bossa nova…) - perd de son sens.


JPEG - 25.4 ko
David Murray © Hélène Collon/Objectif Jazz

Pour ce qui est de la musique proprement dite, la meilleure impression vient de Taj Mahal, grâce à son enthousiasme et sa générosité. David Murray crie avec sa flamme habituelle, la lourdeur des deux basses électriques couvre pratiquement le violinste Billy Bang et les deux percussionnistes tentent d’entraîner les musiciens à leur suite, mais en fin de compte, c’est le tohu-bohu de ces derniers qui l’a emporté.


  • 6 mars, Espace 1789, Saint-Ouen : Bruno Chevillon (contrebasse), François Corneloup (saxophones) et Bernard Lubat (batterie et piano) ; Art Ensemble of Chicago : Joseph Jarman et Roscoe Mitchell (saxophones, flûtes, petits instruments), Malachi Favors (contrebasse), Famadou Don Moye (batterie, percussion)
  • 15 mars, Espace Paul Eluard, Stains : Mujician : Keith Tippet (piano), Paul Dunmall (saxophones ténor et soprano), Paul Rogers (contrebasse), Tony Levin (batterie)
  • 23 mars, Théâtre des Bergeries, Noisy-Le-Sec : Susana Baca (chant) avec David Pinto (contrebasse, chœurs), Sergio Valdeos (guitare, chœurs), Cotito (percussions, chœurs), Hugo Bravo (percussion, chœurs)
  • 4 avril, MC93, Bobigny : La Campagnie des musiques à Ouïr : Christophe Monniot (saxophones, voix), Rémi Sciuto, saxophone baryton), Denis Charolles (batterie, chant) : « L’Araignée à moustaches » avec l’atelier de la Fanfare Banlieues Bleues ; - « Conjure » : Kip Hanrahan (direction artistique), Ishmael Reed, (poèmes), Taj Mahal (guitare, voix), David Murray (saxophone ténor), Fernando Saunders (basse électrique, voix), Antony Cox (basse électrique) Billy Bang (violon), Pedro Martinez (percussions), Leo Nocentelli (guitare), Dafnis Prieto (batterie)