Scènes

Festival Big Band de Pertuis - la force des dinosaures

Les big bands, dinosaures menacés… Le climat du jazz leur rend la vie âpre. Alors imaginez, un festival de big bands ! Pourtant, celui de Pertuis vient de vivre sa quinzième édition…


Les big bands, ces dinosaures menacés. Le climat du jazz – son économie, sa sociologie et autres – leur rend la vie âpre. Alors imaginez, un festival de big bands ! Pourtant, celui de Pertuis (Vaucluse) vient de vivre sa quinzième édition. Une semaine de concerts, franc succès populaire. Cas unique en France, selon les organisateurs. D’où quelques questions.

D’abord, le site : Pertuis, une vingtaine de milliers d’habitants, entre Luberon et Durance. Capitale locale remontant au Xe siècle, portail économique, voie de passage et de migrations. Vite dit, mais on ne commence à comprendre le présent qu’avec un minimum d’histoire. Comme pour le jazz, non ? Comment entendre, disons, Miles, pour ne fâcher personne – entendre qui veut dire aussi comprendre – si on n’a pas intégré, peu ou prou, cette histoire du jazz qu’il a lui-même incarnée ? A dire vrai, le programme de ce 15e  festival ne me soulevait pas de terre par son côté « à l’ancienne ». Mais j’avais tout de même envie d’un alcool charpenté et qui rende gai. Envie d’une de ces grosses machines à haut niveau sonore, avec leurs pupitres alignés, leurs musiciens bien mis, peut-être gominés, et des standards huilés.


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© Photo gp

Va pour le concert de la dernière heure, celui du Glenn Ambassador Big Band et ses dix-huit musiciens, ses Andrews Sisters recomposées, sa troupe de danseurs swing. Une armada  ! C’est bien le cas de le dire pour cet hommage à Glenn Miller, rendu en tenue militaire américaine de rigueur, sur fond de célébration des Libérateurs états-uniens, stars & stripes, jeeps, chewing-gum… et jazz of course. Donc, encaisser le choc des a priori, pacifier l’anti-militariste au poil hérissé, prendre l’archive vidéo pour ce qu’elle est, une pièce d’histoire… Bref se laisser aller, se laisser prendre au jeu de ce qui allait suivre : un show à l’américaine sur un jazz sans doute suranné.

Et ça part, ça claque, ça feule, ça swingue. Glenn ressuscité sur l’indicatif « Anvil Chorus ». Mais aussi Ellington, et plus encore Basie. Bon sang, quel décollage ! L’affaire est lancée, la machine tourne – the show must go on. Voici le meneur de jeu, ses trois chanteuses, danseuses et danseurs, acrobatiques et olé-olé. Le public – 80% de têtes chenues – est ravi, quelques couples vont aussi danser. Sur l’écran, des scènes de la Libération, des portraits de Glenn Miller, des Andrews Sisters… Les tubes défilent : « Moonlight Serenade », « Chattanooga Choo Choo », « Serenade in Blue », « American Patrol », « Stardust » et, fatalement, « In the Mood ». Snobés, on se dit : « Ces Amerloques, tout de même !… ».


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Même pour vendre leurs CD, ils ne manquent rien, alignant tables, musiciens et autographes à la chaîne. Sauf que les types parlent avec de bizarres accents… du Midi. Eh oui, ils sont tous de Toulouse et du grand sud – sauf le crooner british Gead Mulheran –, et à commencer par le chef de la bande, Dominique Rieux, tromboniste, qui raconte :

« À l’origine nous formons le Big Band Brass ; on existe depuis une quinzaine d’années, avec les mêmes musiciens, à deux ou trois près. On a été repérés par le Glenn Miller Orchestra en vue de la célébration à l’ïle de Ré du 65e anniversaire du Débarquement. Invités aux États-Unis, on a travaillé à partir des arrangements originaux de Miller et on a eu l’autorisation d’utiliser son répertoire. À Chicago, un collectionneur nous a confié des images inédites de Glenn Miller et de l’orchestre, que nous projetons désormais. C’est ainsi qu’on a monté le « Glenn Ambassador », qui donne une trentaine de concerts par an. Nous préparons une tournée, cette fois pour le 70e anniversaire du Débarquement, en 2014. En tant que Big Band Brass, on travaille sur d’autres registres, par exemple avec Michel Leeb, Nicole Croisille et Didier Lockwood. Avec le tromboniste canadien Rob McConnell, on a monté un hommage à Frank Sinatra. On prépare une création mêlant musique, peinture et danse autour du guitariste et compositeur sétois Louis Martinez, et d’Ivan Jullien, arrangeur de Nougaro, entre autres. Nous sommes tous professionnels, répétant régulièrement, travaillant en particulier la précision, dans l’esprit d’Ellington et de Basie, plus que dans la dévotion restreinte au Glenn Miller d’« In the Mood ». »

Le piège a bien fonctionné – si tant est qu’il y eut piège. Juste une légère ambiguïté dans l’intitulé (en anglais) de la formation, suffisante pour attirer, éblouir, dépayser, séduire… Voilà l’histoire résumée d’un big band faussement « American Dry ». Parce que jouant du vrai jazz historique, conforme, non frelaté. « Ça a la couleur du jazz, le goût du jazz… et c’est du jazz ! » En tant que tel, il devrait traverser les générations. C’est là que surgit à son propos, comme à propos du jazz en général, le questionnement : celui du rapport au public, du cloisonnement des genres, des lieux de diffusion, de la communication, du rôle des grands médias, des relations avec l’école aussi. Et puis, pour ce qui est spécifiquement des big bands, leur rapport entre taille et coût décourage bien des programmateurs. Il en sait quelque chose, Léandre Gros, l’organisateur du Festival de Pertuis ! Six jours à un tel régime, et à 12 euros seulement l’entrée, ça fait maigrir… les finances !


Attirer les « jeunes »… Pari intenable ?


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Le festival de Pertuis programme deux concerts par soirée. Ainsi, ce dernier jour, juste avant le Glenn Ambassador, pouvait-on écouter l’octet moins traditionnel du jeune trompettiste Fabien Mary. On comprend bien la démarche du programmateur cherchant à tendre la perche à un public « jeune ». Raté, comme l’atteste la photo ! Pari intenable ? On se demande… A 12 euros l’entrée pour deux concerts, on ne peut guère incriminer le repoussoir financier, tandis que des stars attirent des jeunes par milliers à des tarifs exorbitants (plus de 50 euros l’unique prestation !).
Et rappelons en passant qu’à quelques encablures de là, à La Tour d’Aigues, le festival Jazz en Luberon a dû mettre la clé sous la porte après deux éditions. Le programme, très jazz contemporain, y était autrement plus « jeune » – mais attirait en fait peu de jeunes, et pas davantage de têtes blanches…