Festival Moisson au Petit Faucheux, à la croisée des mondes

Le croisement des esthétiques ne peut que bénéficier à l’enrichissement de la musique et au plaisir des auditeurs comme ce fut le cas, le samedi 26 septembre, lors du festival Moissons, consacré à la musique contemporaine à Tours. L’ensemble At Musica a ainsi investi la scène du Petit Faucheux qui, pour l’occasion, avait invité le Quatuor Kaija. Une soirée riche et stimulante.

Les similitudes sont nombreuses entre la musique classique contemporaine et le jazz le plus créatif, depuis longtemps et avec beaucoup de réussite. Même volonté de proposer un langage nouveau, même recherche sur des complexités harmoniques et rythmiques permettant de renouveler les couleurs et les dynamiques, ces recherches participent d’un même mouvement de notre modernité.

Les communautés, pourtant, restent encore fermées sur elles-mêmes et il est toujours difficile d’assister à ces rencontres dans un même lieu et dans un même moment. Raison pour laquelle on soulignera l’importance de la soirée du samedi 26 septembre au Petit Faucheux. Dans le cadre du Festival Moisson qui existe à Tours depuis 6 ans (et douze éditions puisqu’il se tient deux fois par an) et qui se consacre à la présentation des œuvres des XXe et XXIe siècles du répertoire classique, l’ensemble At Musica propose un répertoire varié sous la houlette, ce soir-là, de Maël Bailly, compositeur invité. C’est lui qui a organisé le programme, pensé et écrit les transitions entre des pièces de Noriko Baba, Xu Yi et Lars Petter Hagen interprétées par des musiciens concertistes.

des pièces globalement avides d’espaces et de frottements de timbres

À trop écouter du jazz et à s’imaginer que c’est la seule musique qui vaille, on se prive de la sensualité blanche de l’écriture contemporaine. Les musiciens, particulièrement le pianiste Antoine Ouvrard, font en effet preuve d’une précision du geste et d’une maîtrise du son qui séduisent toujours. Mettant en mouvement une succession de duos ou trios (piano/alto, flûte/percussion/alto, flûte/piano) variés dans leurs intentions, cette première partie est une plongée dans un monde encore trop codifié (costume noir de rigueur, expression mutique) qui ne rend pas compte cependant de sa réelle vitalité. La « Sonatine pour flûte et piano » de Pierre Boulez, qui réclame une grande prouesse d’exécution et une projection du geste, est en cela exemplaire.

Excessive, acrobatique, complexe, sérieuse autant que jubilatoire, elle est la démonstration que cette musique peut, à sa manière, être extravertie, au travers notamment de la flûte d’Anne-Cécile Cuniot qui, tout du long, décoche des flèches vives vers le haut de la salle. Ce vocabulaire contemporain, quoique marqué dans le temps, conserve sa modernité jusque dans le « Beati Pauperes » de Klaus Huber. Dans un registre plus contemplatif, il peint un climat étendu traversé d’événements discrets qui apaisera finalement un public attentif. Entre temps, on aura apprécié le jeu d’une grande clarté du percussionniste Renaud Détruit et les usages périphériques de l’alto de Marin Trouvé à l’occasion de pièces globalement avides d’espaces et de frottements de timbres. On regrette simplement de voir les musiciens se déplacer au milieu d’une scène remplie d’une forêt de pupitres qui ne permet pas toujours de voir les corps en action.

Maëlle Desbrosses et Adèle Viret © Rémi Angéli

Plus dense dans sa proposition, ramassé autour d’un foyer commun comme le veut la pratique d’une telle formation, le Quatuor Kaija, en seconde partie de soirée, nous laisse découvrir un répertoire plus dynamique. À l’initiative de la violoniste Camille Garin, cette formation classique dans sa forme se veut un terrain de jeu au sein duquel les personnalités réunies peuvent s’approprier des compositions variées et faire montre d’une vitalité qui, certes, sied à leur jeunesse, mais reflète aussi une volonté de croisement dont les nouvelles générations sont, à juste titre, friandes.

Aux côtés de Garin, Madeleine Athané Best, également issue du parcours classique, est au violon et deux personnalités qui évoluent dans le monde du jazz contemporain et des musiques improvisées, Maëlle Desbrosses et Adèle Viret, sont à l’alto et au violoncelle. Le quatuor emprunte son nom à la compositrice Kaijia Saariaho dont il interprète Terra memoria, une pièce ambitieuse d’une grande force narrative convoquant des émotions grises. C’est dans cette richesse expressive que se loge la force de cet orchestre tout de mauve vêtu. L’adaptation brûlante de « Demiurge » du groupe de metal Meshuggah, apprécié par la scène jazz pour ses ambitieuses constructions rythmiques, l’ancre immédiatement dans son époque.

Interprétant également des morceaux signés de leur main, les quatre femmes qui n’intègrent pas spécifiquement l’improvisation dans leur pratique, ou seulement de manière subtile, ont cette capacité à s’ouvrir aux autres pour enrichir, là encore, leur pratique et leur univers en invitant notamment le temps d’un morceau le pianiste Bruno Ruder, artiste associé du Petit Faucheux, pour une pièce ludique qui rassemble les propositions sonores écartées par les compositeurs ayant travaillé précédemment avec le quatuor, et que l’altiste a rassemblées dans une drôle de composition.

Un disque paraîtra prochainement qui rendra compte de cet esprit ouvert et frondeur. Gageons qu’il sera la porte d’entrée pour se faufiler avec plaisir dans un univers aussi singulier que sa quête est universelle. Le quatuor pourra ainsi sensibiliser les oreilles de communautés musicales variées en leur portant ce qu’elles reconnaissent, et en les enrichissant de ce qu’elles y découvrent.