
Il y a dans le geste de Michael Balzary, aka Flea, quelque chose qui relève de la rupture épistémologique. À 63 ans, celui qu’on a longtemps cantonné au rôle de moteur vrombissant du spectacle globalisé en tant que bassiste des Red Hot Chili Peppers, déchire le voile des apparences. Avec Honora, son premier disque en leader, il ne se contente pas de changer de costume. Il brise les chaînes d’une identité sonore devenue, par trop de succès, aliénante. Il y a quelque chose de profondément réjouissant à voir le bassiste le plus souple de la planète ranger son costume de torse nu pour enfiler celui, un poil serré (n’est pas David Byrne qui veut) de chef d’orchestre jazz.
On connaissait le musicien capable d’infiltrer les structures rythmiques complexes d’Atoms for Peace ou de soutenir les assauts libertaires du rock hardcore de The Mars Volta, mais ici le basculement est total. Flea revient à ses infrastructures : le jazz, cette musique des origines, non pas comme une relique de musée, mais comme un outil de réappropriation artistique. Il a compris que pour se réinventer, pour créer un album centré sur son premier amour, la trompette, il fallait une équipe à la hauteur du défi. Les choix du mix de l’album, parfois radicaux, mettent à l’honneur des musiciens qui se connaissent bien et ça se ressent. De son propre aveu, cet album a été fortement inspiré par ses obsessions musicales de 2024, époque où il travaillait sérieusement sa trompette avec Rickey Washington (père de Kamasi) son professeur. Les albums de Meshell Ndegeocello (The Omnichord Real Book, Blue Note Records, 2023) et de Jeff Parker (The Way Out Of Easy, Internationnal Anthem, 2024) ayant particulièrement retenu son attention, le point commun s’est alors imposé : Josh Johnson ! Produisant le premier, jouant sur le second et ayant participé à l’enregistrement du dernier album des Chili Peppers, le casting rêvé était alors à portée.
Josh Johnson assure donc la direction des débats au saxophone et aux claviers ainsi que la production de l’album, tandis que son épouse Anna Butterss officie à la contrebasse. Jeff Parker (Tortoise, Isotope 217) triture sa guitare avec précision. Le combo de The Way Out Of Easy est de retour. Il ne manquait alors que le feeling de Deantoni Parks (Meshell, Flying Lotus, Alice Smith) à la batterie. L’album héberge également des camarades de longue date : Chad Smith vient donner un coup de main sur l’intro bruitiste de « Golden Wingship » (on ne se refait pas), tandis que John Frusciante, manipule quelques effets. Entre trip-hop ambient sensuel (« Frailed »), bebop hyper mixé (« Morning Cry ») ou encore l’IDM-esque « Willow Weep For Me » (standard d’Ann Ronell de 1932, popularisé par Ella Fitzgerald), la cohérence se fraye un chemin résolument jazz et expérimental.
Flea s’empare de la trompette, instrument de l’enfance, avec une technique que certains jugeront fragile, mais dont la sincérité expressive agit comme un acte de résistance face à la perfection glacée des standards industriels. Dans cette architecture sonore, les apparitions de Thom Yorke (spectral sur le syncopé « Traffic Lights » – on pense à The Smile), Warren Ellis (flûte et violon sur « Frailed ») ou de Nick Cave (réinventant brillamment le classique country « Wichita Lineman » de Jimmy Webb, rendu célèbre par Glen Campbell) ont du sens, celui d’interventions de camarades de route n’ayant jamais lâché leur ami bassiste bondissant. En s’attaquant à « Maggot Brain » du Funkadelic de George Clinton, où la trompette remplace audacieusement la guitare originale, ou à « Thinkin Bout You » de Frank Ocean, Flea opère un véritable appel à l’héritage, abolissant les frontières entre les strates de la culture populaire et de l’expérimentation savante. Ces reprises ne sont pas des covers de remplissage. Elles forment une cartographie de ses influences : du funk contestataire au jazz historique, en passant par la mélancolie pop et la modernité R&B.
Flea ne se contente pas de récapituler son histoire. Tout en authenticité, Honora est la preuve que, même au cœur de la machine, il est possible de cultiver des jardins de liberté d’une enfance retrouvée, et de poser les fondations d’un monde où le syncrétisme n’est pas un vain mot, mais une pratique révolutionnaire de l’intégrité. Un grand disque de réconciliation et de combat.
