Chronique

François Carrier & Michel Lambert

IO

François Carrier (as), Michel Lambert (dms)

Label / Distribution : FMR Records

La fidélité ne se mesure pas au nombre de disques enregistrés en commun ni de scènes écumées ensemble. Convenons qu’il s’agit tout de même d’une sorte d’indicateur. Une piste permettant d’apprécier le chemin parcouru côte à côte. Le saxophoniste François Carrier et le batteur Michel Lambert n’ont pas besoin de ces décomptes pour évaluer leur degré d’intimité : dès les premières notes de « IO », long morceau de 17 min capté à Montréal, leur alliance relève de l’évidence. Reste qu’ IO est déjà leur quatrième album en duo. Il fait suite à une série de concerts en trio avec le pianiste russe Alexey Lapin et une rencontre avec Steve Beresford et John Edwards. A chaque nouvelle sortie, les complices mélangent allègrement embrassade et embrasement dans une même trajectoire fulgurante, qui s’affine chaque fois un peu plus.

Les Canadiens n’ont pas besoin de round d’observation pour se lancer dans l’improvisation. Ils ne font qu’un, instantanément. L’alto joue d’un son clair et percutant qui évoquera une certaine élégance « lacyenne ». Ni heurts, ni frottements hostiles ici, juste une grande écoute mutuelle qui permet des bifurcations soudaines sans rupture. Ainsi « Big Bounce », où Carrier troque pour quelques instants son alto pour le son pincé d’un hautbois chinois ; l’atmosphère y est contemplative et chaleureuse, et rien ne trouble un dialogue apaisé jusque dans l’urgence. Lorsque le saxophone revient à la charge, son jeu plus pugnace ne trouble en rien le batteur. Le drumming de Lambert est un roc stable qui ne varie jamais d’intensité, tant la concentration est extrême.

La placidité de Michel Lambert ne doit pas nous tromper. Ce n’est pas parce sa pulsation ne s’accélère jamais brusquement, ou qu’il n’a guère recours à de solides levées de batterie, qu’il est en retrait par rapport à son comparse, ou que la surprise n’est pas de mise. Au contraire, il est toujours à la limite de la rupture sans jamais la franchir. Il devance, il anticipe, il prévoit. Sur « Open Cluster », cela laisse une impression de tension qui couve en permanence. Ces braises échauffent le propos de son partenaire, dont le flux s’apparente à de puissants jets d’acide. Mais même poussée dans ses derniers retranchements, leur connivence ne rompt jamais. C’est ce qui donne à cette heure d’improvisation tirée de concerts donnés à Montréal entre septembre 2012 et août 2013, le statut de véritables compositions de l’instant. Une pierre supplémentaire à l’édifice de ce duo québécois consistant, toujours aussi réjouissant.